Programme spatial russe : un héritage glorieux à l'épreuve du déclin
Lancements au plus bas depuis Gagarine, station ISS quittée en 2030, pari lunaire avec Pékin : la Russie spatiale lutte entre déclin budgétaire et virage stratégique vers la Chine.

À retenir
- En 2025, la Russie n'a réalisé que 17 lancements orbitaux, son plus bas niveau depuis le début des années 1960.
- Roscosmos prévoit de quitter la Station spatiale internationale en 2030 pour bâtir sa propre station, la ROS.
- Le projet de station russe, chiffré à environ 609 milliards de roubles, manque encore de planification solide.
- Faute de partenaires occidentaux, Moscou se tourne vers Pékin : un réacteur nucléaire lunaire commun est prévu pour 2033-2035.
- Le programme lunaire Luna a accumulé les retards depuis l'échec de Luna-25 en 2023.
Le 12 avril 1961, Youri Gagarine devenait le premier homme dans l’espace et la fierté soviétique culminait. Soixante-quatre ans plus tard, le paradoxe est cruel : en 2025, la Russie n’a réalisé que 17 lancements orbitaux, un niveau de cadence qu’elle n’avait plus connu depuis l’époque même de Gagarine1. La nation qui a ouvert l’ère spatiale lutte aujourd’hui pour rester dans la course.
Un déclin chiffré, brutal et structurel
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec 17 tirs en 2025, Moscou se classe loin derrière les États-Unis (181 lancements) et la Chine (91)1. L’écart est désormais d’un facteur dix avec Washington et de cinq avec Pékin. Pire, trois quarts des lancements russes reposaient sur le système Soyouz, certes fiable mais vieillissant, ce qui trahit l’incapacité à déployer des lanceurs plus modernes1.
L’année 2025 a aussi été marquée par les déboires : accident sur un pas de tir à Baïkonour fin novembre, problèmes techniques immobilisant une fusée Proton-M, report du vol d’essai du nouveau lanceur Soyouz-51. Face à cette panne d’innovation, le contraste est saisissant avec SpaceX, qui a placé plus de 80 % de la masse mondiale mise en orbite en 20251. La résilience scientifique reste réelle, comme dans la recherche en informatique quantique en Russie, mais elle ne suffit plus à compenser le retard industriel.
Ce déclin a des racines anciennes. L’héritage soviétique, longtemps un atout, est devenu un fardeau : infrastructures vieillissantes, bureaucratie pesante et culture d’ingénierie peu encline au risque entrepreneurial. La transition vers une économie de marché, après 1991, n’avait jamais vraiment réformé un secteur resté très étatisé. Tant que la fiabilité du matériel soviétique et la rente des lancements commerciaux masquaient ces faiblesses, le système tenait. La double rupture des sanctions et de la concurrence privée a fait tomber le voile.
L’après-ISS : une station russe entre ambition et incertitude
Le grand chantier annoncé est la sortie de la Station spatiale internationale. Roscosmos prévoit de s’en retirer en 2030, après s’être d’abord engagé à y rester jusqu’en 20282. L’idée est de détacher les modules russes existants — Zaria, Zvezda, Poisk, Rassvet, Nauka — pour en faire le noyau d’une nouvelle Station orbitale russe (ROS)3.
Ce recyclage interroge autant qu’il ambitionne. Le projet est chiffré à environ 609 milliards de roubles, soit 6,7 milliards de dollars, et inclut de nouveaux vaisseaux habités et une version améliorée du lanceur Angara2. Mais pour la Fondation Jamestown, la ROS ressemble aujourd’hui davantage à un « panier de souhaits » qu’à un projet doté d’une planification technique et financière solide — une situation largement imputable à la guerre en Ukraine, qui a aggravé les tensions budgétaires et de personnel4.
Le poids des sanctions et la fin de la rente commerciale
La guerre a coupé la Russie de ses partenaires occidentaux et de ses revenus commerciaux. L’Agence spatiale européenne a mis fin dès avril 2022 à sa coopération sur le programme lunaire Luna et sur la mission ExoMars5. Privée des contrats de lancement occidentaux qui finançaient une partie de Roscosmos, l’agence a vu son modèle économique s’effriter.
Le coup est d’autant plus rude que la rente commerciale était double. Pendant des années, la Russie avait monnayé son monopole de fait sur l’accès habité à la Station spatiale internationale : après l’arrêt des navettes américaines en 2011, chaque siège de Soyouz vendu à la NASA rapportait des dizaines de millions de dollars. L’arrivée des capsules de SpaceX a mis fin à cette manne. Parallèlement, Roscosmos vendait des lancements de satellites occidentaux, un marché que la concurrence des fusées réutilisables et la rupture politique de 2022 ont presque entièrement asséché. La double perte de ces revenus prive l’agence des liquidités qui finançaient autrefois ses projets les plus ambitieux.
Les sanctions pèsent aussi sur l’accès aux composants. Comme dans l’industrie nucléaire russe ou dans le programme de drones, Moscou doit substituer des productions nationales à des technologies importées, au prix de retards et d’une qualité parfois moindre. Le secteur spatial illustre la difficulté de maintenir une industrie de pointe sous embargo durable.
Le pivot vers Pékin, nouvelle colonne vertébrale
Faute d’Occident, la Russie se tourne vers la Chine. Le partenariat, amorcé en 2014, a pris corps avec l’annonce en 2021 de la Station internationale de recherche lunaire (ILRS), codirigée par les deux pays et implantée au pôle sud de la Lune6. C’est désormais l’axe central de la stratégie spatiale russe.
L’étape la plus spectaculaire est venue en mai 2025 : Moscou et Pékin ont signé un protocole d’accord pour construire une centrale nucléaire sur la Lune, destinée à alimenter l’ILRS, avec une livraison visée entre 2033 et 20357. La mission chinoise Chang’e-8, en 2028, testera les systèmes de construction de la base, tandis que la Russie prépare un remorqueur à propulsion nucléaire pour acheminer les éléments du réacteur7. Ce virage vers Pékin prolonge la logique de partenariats non occidentaux que l’on retrouve dans la coopération militaire et énergétique entre la Russie et l’Iran.
Une exploration lunaire en quête de second souffle
Sur le terrain, le programme lunaire peine pourtant à concrétiser ces ambitions. L’échec de Luna-25, qui s’est écrasée sur la Lune en août 2023 faute d’une manœuvre de freinage maîtrisée, a porté un coup à la première sonde lunaire russe en près de cinquante ans. Le contraste fut d’autant plus saisissant que l’Inde réussissait quelques jours plus tard l’alunissage de sa propre sonde, Chandrayaan-3. Depuis, le calendrier russe ne cesse de glisser : Luna-26 est repoussée à 2028, Luna-27 à 20308.
Vladimir Poutine avait assuré que l’échec de Luna-25 ne signerait pas la fin du programme. Mais l’enchaînement des reports rappelle que les déclarations d’intention se heurtent à la réalité des moyens. La centrale nucléaire lunaire commune avec la Chine, visée pour 2035, reste un horizon lointain qui dépendra largement de l’apport technologique de Pékin.
Perspectives
Le programme spatial russe vit une équation paradoxale : un prestige historique immense, des compétences réelles, mais une cadence et des financements qui s’effondrent sous le poids de la guerre et des sanctions. L’avenir se joue désormais à Pékin plus qu’à Moscou. Le signal à surveiller est le rythme des missions lunaires : si Luna-26 décolle effectivement en 2028, la Russie aura prouvé qu’elle reste un acteur de l’exploration. Dans le cas contraire, son destin spatial pourrait se réduire à celui de partenaire junior de la Chine.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de lancements la Russie a-t-elle réalisés en 2025 ?
Roscosmos n'a effectué que 17 lancements orbitaux en 2025, soit autant qu'en 2024 mais un niveau historiquement bas, comparable au début des années 1960. À titre de comparaison, les États-Unis en ont réalisé 181 et la Chine 91. Trois quarts des tirs russes reposaient encore sur le vénérable lanceur Soyouz.
Quand la Russie quittera-t-elle la Station spatiale internationale ?
Moscou prévoit de se retirer de l'ISS en 2030. Roscosmos envisage de détacher ses propres modules — Zaria, Zvezda, Nauka et d'autres — pour former le noyau de sa future Station orbitale russe (ROS). Russie s'était d'abord engagée à participer à l'ISS jusqu'en 2028.
Qu'est-ce que le projet de station orbitale russe ?
La Station orbitale russe (ROS) doit succéder à l'ISS, pour un coût estimé à environ 609 milliards de roubles. Le projet inclut de nouveaux vaisseaux habités et une version améliorée du lanceur Angara. Plusieurs analystes le jugent toutefois plus proche d'une liste de souhaits que d'un plan abouti.
Que prévoit la coopération spatiale entre la Russie et la Chine ?
Les deux pays codirigent la Station internationale de recherche lunaire (ILRS), au pôle sud de la Lune. En mai 2025, ils ont signé un accord pour y construire une centrale nucléaire, dont la livraison est visée entre 2033 et 2035. Ce partenariat offre à Moscou une alternative aux programmes occidentaux.
Sources
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United24 Media, « Russia’s Space Launches Fall to Historic Low, Matching Early 1960s Gagarin-Era Levels », United24 Media, 2025. https://united24media.com/latest-news/russias-space-launches-fall-to-historic-low-matching-early-1960s-gagarin-era-levels-14949 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Universe Today, « Russia’s Plans for a Space Station Includes “Recycling” its ISS Modules », Universe Today, décembre 2025. https://www.universetoday.com/articles/russias-plans-for-a-space-station-includes-recycling-its-iss-modules ↩ ↩2
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Phys.org, « Russia’s plans for a space station include ‘recycling’ its ISS modules », Phys.org, décembre 2025. https://phys.org/news/2025-12-russia-space-station-recycling-iss.html ↩
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Jamestown Foundation, « The Dubious Future of Russia’s Proposed Orbital Station », Jamestown, 2025. https://jamestown.org/program/the-dubious-future-of-russias-proposed-orbital-station/ ↩
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ESA, « Luna », Agence spatiale européenne, 2022. https://www.esa.int/Science_Exploration/Human_and_Robotic_Exploration/Exploration/Luna ↩
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Royal United Services Institute, « Russia and China Reaffirm Their Space Partnership », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/russia-and-china-reaffirm-their-space-partnership ↩
-
Space.com, « Russia and China announce plan to build shared nuclear reactor on the moon by 2035, ‘without humans’ », Space.com, 2025. https://www.space.com/russia-china-shared-nuclear-reactor-2035-moon ↩ ↩2
-
Meduza, « Russia revises launch timeline for Luna-28, Luna-29, and Luna-30 spacecraft », Meduza, 7 avril 2026. https://meduza.io/en/news/2026/04/07/russia-revises-launch-timeline-for-luna-28-luna-29-and-luna-30-spacecraft ↩
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