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L'industrie pharmaceutique russe sous sanctions : autonomie en trompe-l'œil

Marché en hausse, production locale dopée, mais 80 % des principes actifs importés et 134 médicaments disparus en 2024 : le vrai bilan du pharma russe sous sanctions.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Chaîne de production de médicaments dans une usine pharmaceutique, illustration de l'industrie pharmaceutique russe sous sanctions.
Chaîne de production de médicaments dans une usine pharmaceutique, illustration de l'industrie pharmaceutique russe sous sanctions. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le marché pharmaceutique russe a atteint 2 850 milliards de roubles en 2024, en hausse de 10 % sur un an, et la production locale domine en volume.
  2. Mais la dépendance reste massive : 80 à 95 % des principes actifs sont importés, principalement de Chine (58 %) et d'Inde (19 %).
  3. En 2024, 134 médicaments essentiels ont disparu des pharmacies russes, dont une vingtaine de traitements anticancéreux.
  4. Le plan Pharma 2030 vise une quasi-autosuffisance en principes actifs, un chantier estimé à 100-120 milliards de roubles sur plusieurs années.
  5. Contrairement à d'autres secteurs, la plupart des grands laboratoires occidentaux sont restés, les sanctions ne visant pas les médicaments.

Sur le papier, l’industrie pharmaceutique russe se porte bien : un marché en croissance, des usines qui tournent, des médicaments génériques en rayon. Mais derrière la vitrine, une mère cherche désespérément un anticancéreux pour son enfant sur une messagerie cryptée. Entre le récit officiel de la souveraineté sanitaire et la réalité des pénuries, le pharma russe sous sanctions illustre un paradoxe : on peut produire beaucoup de boîtes tout en restant dépendant pour l’essentiel.

Un marché qui croît, une production qui domine en volume

Les chiffres bruts plaident d’abord pour Moscou. En 2024, le marché pharmaceutique russe a atteint 2 850 milliards de roubles, soit une expansion de 10 % sur un an en monnaie locale1. La production domestique fournit la majorité des boîtes vendues — environ 69 % des volumes — même si les médicaments importés captent encore plus de la moitié de la valeur (54,6 % en roubles), signe qu’ils restent les plus chers et les plus complexes1.

Le gouvernement a fait de la « sécurité du médicament » un objectif quasi stratégique, au même titre que la défense ou l’alimentation. Plus de la moitié des médicaments vendus en Russie y sont désormais fabriqués2. La production de médicaments devait croître de près de 10 % en 2025, portée par des mécanismes limitant l’achat de produits étrangers lorsqu’une alternative russe existe2. Cette logique de préférence nationale prolonge celle décrite dans l’adaptation économique de la Russie aux sanctions : substituer là où c’est possible, protéger les acteurs locaux.

Le talon d’Achille : les principes actifs

Mais l’autonomie s’arrête à la porte du laboratoire de chimie. La Russie importe entre 80 et 95 % de ses principes actifs (les molécules qui font l’effet thérapeutique), la Chine étant le premier fournisseur, suivie de l’Inde2. Plus précisément, 58 % des principes actifs viennent de Chine et 19 % d’Inde3. Fabriquer la boîte et la mettre en gélule, oui ; synthétiser la molécule active, beaucoup moins.

Le constat est cinglant : la capacité de production en cycle complet n’existe en Russie que pour 30 % des médicaments de la liste vitale2. Pour les traitements les plus pointus, la dépendance est presque totale — les médicaments orpheline importés représentaient la quasi-totalité du marché en 2025, avec 91,2 % des dépenses allant à des produits importés2. Cette fragilité rappelle celle, structurelle, du développement agricole russe sous sanctions : la Russie progresse sur les volumes, mais bute sur les intrants et les technologies amont qu’elle ne maîtrise pas.

Pharma 2030 : reconstruire une chimie de zéro

Consciente de cette vulnérabilité, Moscou a lancé sa stratégie « Pharma 2030 ». Son pilier : stimuler la production nationale de matières premières et de substances pharmaceutiques pour réduire la dépendance envers les chaînes indiennes et chinoises4. L’ambition est sérieuse, mais le mur est haut. Atteindre la quasi-autosuffisance en principes actifs suppose de bâtir une industrie de synthèse chimique à petite échelle quasiment à partir de rien — un chantier capitalistique estimé à 100-120 milliards de roubles et qui demande trois à cinq ans rien que pour de nouvelles installations4.

Le gouvernement a aussi sorti l’arme juridique. Après la suspension des livraisons par le danois Novo Nordisk en 2023, il a délivré une licence obligatoire à deux entreprises russes, Geropharm et Promomed, pour produire du sémaglutide, la molécule vedette contre le diabète et l’obésité2. Une manière de contourner les brevets occidentaux au nom de l’intérêt national. Le procédé, prévu par les règles de l’OMC en cas d’urgence sanitaire, illustre la philosophie de Pharma 2030 : combler les manques par tous les moyens disponibles, y compris en copiant ce que l’on ne peut acheter. Reste que produire un générique d’une molécule existante est une chose ; en inventer de nouvelles en est une autre, et c’est sur ce terrain de l’innovation que le retard russe demeure le plus marqué.

Les pénuries, revers humain de la transition

Cette montée en autonomie a un coût, payé par les patients. En 2024, 134 médicaments vitaux sont devenus indisponibles dans les pharmacies russes5. Le détail glace : une vingtaine de traitements anticancéreux, cinq antibiotiques, trois antiépileptiques, de l’insuline pour femmes enceintes, des immunosuppresseurs, ainsi que des médicaments contre la tuberculose, le VIH ou le paludisme5.

Les causes sont multiples et il faut les nommer avec rigueur. Les sanctions occidentales ne visent ni les médicaments ni les équipements médicaux, mais elles perturbent la logistique et les paiements6. La pénurie tient surtout au départ de certaines entreprises, à la poussée de substitution du Kremlin, à l’arrêt d’essais cliniques et à la hausse des prix liée aux chaînes désorganisées6. Certains analystes notent aussi que le budget d’achat de médicaments a fondu, suggérant un redéploiement de fonds vers l’effort de guerre6. Faute d’accès, un marché noir a prospéré : près de la moitié des produits disparus des pharmacies se vendraient sur Telegram6.

L’« exit » occidental qui n’a pas eu lieu

Un point mérite d’être souligné, car il nuance le récit d’un découplage total. Contrairement à d’autres secteurs, il n’y a pas eu d’exode massif des laboratoires occidentaux. La plupart des acteurs ont continué d’opérer en Russie, tandis que des entreprises asiatiques et locales se positionnent sur les parts de marché libérées7. Les fournisseurs de l’UE et des États-Unis ont toutefois réduit leur part à environ 12 %, cédant du terrain à des partenaires d’Asie et du Moyen-Orient2. Des chercheurs russes ont même obtenu de groupes comme Merck, Pfizer ou Sanofi l’assurance d’achever les essais en cours et de fournir les médicaments post-essai7. Comme dans l’évolution de l’industrie de la défense russe sous les sanctions, la réalité est faite d’adaptations et de contournements plus que de rupture nette.

Produire beaucoup, dépendre encore

L’industrie pharmaceutique russe avance, et ce serait une erreur de la sous-estimer : marché en croissance, production locale dominante en volume, volonté politique réelle. Mais sa souveraineté demeure largement de façade tant que les principes actifs viennent de Chine et d’Inde, et tant que les molécules les plus complexes échappent à ses capacités. Le coût humain des pénuries rappelle que cette transition n’a rien d’indolore. Le signal à surveiller : les progrès concrets de Pharma 2030 sur la synthèse chimique, seul vrai marqueur d’une autonomie qui dépasserait le simple assemblage. D’ici là, la Russie restera tributaire de partenaires qu’elle ne contrôle pas — une dépendance simplement déplacée, de l’Occident vers l’Asie.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'industrie pharmaceutique russe est-elle autosuffisante ?

Non. Si plus de la moitié des médicaments vendus en Russie y sont fabriqués, 80 à 95 % des principes actifs restent importés, surtout de Chine et d'Inde. La Russie ne maîtrise la production en cycle complet que pour environ 30 % de sa liste de médicaments vitaux.

Les sanctions occidentales visent-elles les médicaments ?

Non, les sanctions américaines et européennes excluent explicitement les médicaments et équipements médicaux. Mais elles perturbent la logistique, les paiements et les approvisionnements, et la sortie de certaines entreprises a indirectement provoqué des pénuries.

Y a-t-il des pénuries de médicaments en Russie ?

Oui. En 2024, 134 médicaments essentiels ont disparu des pharmacies russes, dont une vingtaine d'anticancéreux, des antibiotiques et des antiépileptiques. Un marché noir s'est développé, près de la moitié des produits manquants se retrouvant à la vente sur Telegram.

Qu'est-ce que le plan Pharma 2030 ?

C'est la stratégie russe visant à stimuler la production nationale de matières premières et de principes actifs pour réduire la dépendance envers la Chine et l'Inde. Atteindre la quasi-autosuffisance suppose de bâtir une industrie de synthèse chimique quasiment de zéro, pour 100 à 120 milliards de roubles.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The Russian pharmaceutical market in 2024: current landscape and industry developments », ExpoPharmTech. https://expopharmtech.com/articles/the-russian-pharmaceutical-market-in-2024-current-landscape-and-industry-developments/ 2

  2. « The Russian Pharmaceutical Industry: A Definitive Guide to Strategic Evolution, Geopolitical Realities, and Market Sovereignty », DrugPatentWatch. https://www.drugpatentwatch.com/blog/the-russian-pharmaceutical-industry-strategic-evolution-key-players-and-technological-innovation/ 2 3 4 5 6 7

  3. « Russia to reduce dependence on API imported from India and China », The Pharma Letter. https://www.thepharmaletter.com/article/russia-to-reduce-dependence-on-api-imported-from-india-and-china

  4. « Russian pharma 2030 outlook », Yakov and Partners. https://yakovpartners.com/publications/russian-pharma-2030/ 2

  5. « Over 130 lifesaving drugs became unavailable in Russian pharmacies in 2024 as sanctions bite », Novaya Gazeta Europe, 23 janvier 2025. https://novayagazeta.eu/articles/2025/01/23/over-130-lifesaving-drugs-became-unavailable-in-russian-pharmacies-in-2024-as-sanctions-bite-en-news 2

  6. « Effects of Sanctions on Russia’s Pharmaceutical Landscape », TradeCompliance.io. https://www.tradecompliance.io/effects-sanctions-russias-pharmaceutical-landscape 2 3 4

  7. « Which companies aren’t exiting Russia? Big Pharma », Quartz. https://qz.com/2140412/companies-that-are-still-doing-business-in-russia 2

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