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L'industrie de défense russe sous sanctions : adapter ou subir

Privée de composants occidentaux, l'industrie d'armement russe tourne à plein pour le front mais voit ses exportations s'effondrer de 64 %. Anatomie d'une adaptation forcée.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Chaîne de production d'armement russe, illustrant l'adaptation de l'industrie de défense face aux sanctions occidentales.
Chaîne de production d'armement russe, illustrant l'adaptation de l'industrie de défense face aux sanctions occidentales. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La substitution des importations, lancée en 2014, reste un échec dans la plupart des secteurs, sauf les drones et certaines munitions.
  2. La Chine est devenue le premier fournisseur de semi-conducteurs et de composants à la Russie, relayée par la Turquie, la Malaisie et les Émirats.
  3. Les exportations d'armes russes ont chuté de 64 % en cinq ans selon le SIPRI, la part mondiale tombant de 21 % à 6,8 %.
  4. La demande intérieure liée à la guerre fait grimper les revenus des géants Rostec et consorts, malgré les sanctions.

Coupée de ses fournisseurs occidentaux, l’industrie d’armement russe devait s’effondrer. Elle ne l’a pas fait — mais elle ne s’en sort pas indemne. Entre une production de guerre qui tourne à plein régime et des exportations en chute libre, le complexe militaro-industriel russe offre le portrait d’une adaptation forcée, où chaque réussite cache un renoncement. Comprendre ce secteur, c’est saisir comment un pays sous embargo parvient encore à alimenter une guerre de haute intensité, et à quel prix.

La substitution des importations, un mirage tenace

L’idée n’est pas neuve. Dès 2014, après l’annexion de la Crimée et les premières sanctions, Moscou a lancé un vaste programme de substitution des importations, avec un objectif ambitieux : remplacer 85 % des composants militaires importés par une production locale d’ici 20251. Même le Kremlin a fini par reconnaître l’objectif inatteignable1.

Le verdict de Chatham House est sans appel : la substitution a échoué dans la plupart des secteurs touchés par la guerre, à quelques exceptions près — les drones et certaines munitions d’artillerie, où la production a effectivement bondi1. Ces réussites ne sont pas un hasard : ce sont précisément les domaines où la guerre exige des volumes massifs et où les technologies, plus rustiques, se prêtent à une fabrication nationale. Ailleurs — avions de chasse, systèmes de missiles sophistiqués, électronique embarquée —, les efforts d’autosuffisance restent largement vains, ce qui pèse sur la capacité de la Russie à fabriquer et entretenir des armes avancées2.

Le CSIS confirme le diagnostic : faute de composants, la production devra être simplifiée, ralentie, et la qualité des matériels acceptée en baisse, sur fond de « stagnation de l’innovation » dans la recherche et le développement3. Autrement dit, la Russie peut produire beaucoup, mais de moins en moins sophistiqué. Cette tension est au cœur de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions : on colmate plus qu’on ne crée.

Le grand détour par les pays tiers

Si la production interne ne suffit pas, comment les usines russes continuent-elles à fabriquer missiles et véhicules ? La réponse tient en deux mots : pays tiers. La Chine est devenue le premier fournisseur d’importations de haute technologie — semi-conducteurs, composants microélectroniques — mais aussi de machines-outils, d’équipements de télécommunications et de pièces à double usage4.

Pékin n’est pas seul. Selon le Département d’État américain, des entités basées en Turquie, en Malaisie et aux Émirats arabes unis revendent à la Russie des biens à double usage figurant sur la « liste commune de priorité élevée » établie par Washington, l’UE, le Japon et le Royaume-Uni4. Ces composants transitent par des chaînes d’intermédiaires délibérément opaques, à propriété étagée, qui brouillent l’origine réelle des marchandises et compliquent la tâche des douanes. Face à ces réseaux, l’Occident durcit sans cesse l’étau : l’Union européenne a adopté son 19e paquet de sanctions le 23 octobre 2025, ciblant l’énergie, des banques de pays tiers et les fournisseurs de cryptomonnaies5. Un jeu du chat et de la souris permanent, où chaque circuit fermé en fait rouvrir un autre, mais où chaque détour renchérit aussi le coût et allonge les délais pour Moscou. Cette résilience commerciale prolonge la position de la Russie sur les marchés mondiaux des armes, même affaiblie.

L’effondrement des exportations

C’est le revers le plus spectaculaire. La Russie fut longtemps le deuxième exportateur d’armes au monde ; elle ne l’est plus. Selon le SIPRI, ses exportations ont chuté de 64 % entre 2016-2020 et 2021-2025, sa part du marché mondial s’effondrant de 21 % à 6,8 %6. Le déclin avait commencé avant l’invasion de 2022, mais la guerre l’a accéléré : Moscou consomme désormais pour son propre front ce qu’il vendait autrefois6.

La dépendance aux clients historiques s’est accentuée : près des trois quarts des exportations russes de 2021-2025 sont allés à trois pays — l’Inde (48 %), la Chine (13 %) et la Biélorussie (13 %)6. Cette concentration est un signe de faiblesse autant que de fidélité : faute de nouveaux clients, Moscou s’appuie sur un socle qui se réduit, tandis que ses anciens acheteurs, l’Inde en tête, diversifient peu à peu leurs fournisseurs vers l’Occident et les producteurs locaux. Moscou tente de rebondir ailleurs, revendiquant 15 milliards de dollars d’exportations en 2025 avec un effort marqué vers l’Afrique7 — un terrain qui rejoint l’expansion de l’influence russe en Afrique. Mais les analystes occidentaux jugent ces chiffres surévalués, et leur soutenabilité incertaine au vu de l’isolement diplomatique russe7.

Le paradoxe : une industrie qui s’enrichit en s’appauvrissant

Faut-il en conclure que l’industrie russe agonise ? Le tableau est plus subtil. Car la guerre, si elle tarit l’export, dope la demande intérieure. Les revenus combinés de Rostec et de United Shipbuilding Corporation, les deux groupes russes du Top 100 mondial, ont bondi de 23 % pour atteindre 31,2 milliards de dollars, malgré les sanctions8. La machine tourne, financée par le budget de l’État.

Cette vitalité a ses limites, et elles sont structurelles. La Russie a perdu jusqu’à 16 100 véhicules blindés, mais a regarni ses rangs en réactivant près de 13 000 véhicules tirés des stocks et en produisant environ 4 000 neufs : sa flotte totale est ainsi passée d’environ 20 000 véhicules début 2022 à quelque 21 000 fin 20258. Le chiffre impressionne, mais il faut le lire en creux : l’essentiel du renouvellement provient des dépôts, non des chaînes de montage. Une régénération réelle, mais qui puise dans des réserves héritées de l’URSS, par nature non renouvelables. C’est tout le paradoxe d’une industrie qui s’enrichit en comptabilité tout en s’appauvrissant en substance, et qui irrigue directement la doctrine militaire russe sur le terrain.

Une résilience à crédit

L’industrie de défense russe a déjoué les pronostics les plus sombres : elle produit, elle s’adapte, elle contourne. Mais sa résilience est une résilience à crédit — celle de stocks soviétiques que l’on vide, d’une innovation que l’on sacrifie et d’une dépendance technologique que l’on déplace de l’Occident vers Pékin sans la résoudre. À l’image du développement de l’industrie nucléaire russe, qui reste un point fort, le complexe militaro-industriel conserve des îlots de compétitivité. Le signal à surveiller en 2026 : le moment où les stocks réactivables s’épuiseront. C’est là que se mesurera la vraie limite d’un modèle qui tient, pour l’instant, par la mobilisation de son passé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La substitution des importations russe a-t-elle réussi ?

Largement non. Lancée en 2014, elle visait à remplacer 85 % des composants militaires importés d'ici 2025. Selon Chatham House, elle a échoué dans la plupart des secteurs touchés par la guerre, à l'exception notable des drones et de certaines munitions d'artillerie, où la production a fortement augmenté.

Comment la Russie contourne-t-elle les sanctions sur les composants ?

Surtout via des pays tiers. La Chine est devenue le premier fournisseur de semi-conducteurs et de machines-outils. Des entités basées en Turquie, en Malaisie et aux Émirats arabes unis revendent aussi des biens à double usage figurant sur les listes de priorité occidentales.

Les exportations d'armes russes se sont-elles effondrées ?

Oui. Selon le SIPRI, elles ont chuté de 64 % entre 2016-2020 et 2021-2025, la part mondiale de la Russie tombant de 21 % à 6,8 %. La consommation interne liée à la guerre et l'isolement diplomatique expliquent en grande partie ce recul historique.

L'industrie de défense russe est-elle pour autant en crise ?

C'est plus nuancé. Si l'export s'effondre, la demande intérieure dope les revenus : ceux de Rostec et de United Shipbuilding ont bondi de 23 %. Mais cette croissance repose sur la guerre, masque une stagnation de l'innovation et une dépendance aux fournisseurs étrangers.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Chatham House, « Russia’s struggle to modernize its military industry: The impact of sanctions and war, and how the OPK is adapting », Chatham House, juillet 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/07/russias-struggle-modernize-its-military-industry/impact-sanctions-and-war-and-how-opk 2 3

  2. Chatham House, « Russia’s struggle to modernize its military industry: Assessing Russia’s approach to military technology and innovation », Chatham House, juillet 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/07/russias-struggle-modernize-its-military-industry/assessing-russias-approach-military

  3. CSIS, « Out of Stock? Assessing the Impact of Sanctions on Russia’s Defense Industry », Center for Strategic and International Studies, 2024. https://www.csis.org/analysis/out-stock-assessing-impact-sanctions-russias-defense-industry

  4. U.S. Department of State, « Sanctions to Disrupt Russia’s Military Industrial Base and Sanctions Evasion », U.S. Department of State, janvier 2025. https://2021-2025.state.gov/office-of-the-spokesperson/releases/2025/01/sanctions-to-disrupt-russias-military-industrial-base-and-sanctions-evasion/ 2

  5. Conseil de l’Union européenne, « 19th package of sanctions against Russia: EU targets Russian energy, third-country banks and crypto providers », Consilium, 23 octobre 2025. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2025/10/23/19th-package-of-sanctions-against-russia-eu-targets-russian-energy-third-country-banks-and-crypto-providers/

  6. SIPRI, « Ukraine the world’s biggest arms importer; United States’ dominance of global arms exports grows as Russian exports continue to fall », SIPRI, 2025. https://www.sipri.org/media/press-release/2025/ukraine-worlds-biggest-arms-importer-united-states-dominance-global-arms-exports-grows-russian 2 3

  7. Defense News, « Russia claims $15 billion in 2025 arms exports, with focus on Africa », Defense News, 2 février 2026. https://www.defensenews.com/global/europe/2026/02/02/russia-claims-15-billion-in-2025-arms-exports-with-focus-on-africa/ 2

  8. SIPRI, « Armaments, Disarmament and International Security: SIPRI Yearbook 2025 Summary », SIPRI, juin 2025. https://www.sipri.org/sites/default/files/2025-06/yb25_summary_en.pdf 2

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