Exercices russes : tester les nerfs de l'OTAN
Avec Zapad-2025 et des drones violant l'espace polonais, Moscou sonde les défenses de l'OTAN, qui réplique par l'opération Sentinelle de l'Est. Anatomie d'un bras de fer.

À retenir
- L'exercice Zapad-2025, mené du 12 au 16 septembre 2025 avec la Biélorussie, a inclus la planification d'un recours à l'arme nucléaire.
- Il a mobilisé seulement 7 000 à 8 000 soldats, contre environ 200 000 en 2021, signe d'une armée russe accaparée par l'Ukraine.
- Le 10 septembre 2025, au moins 19 drones russes ont violé l'espace aérien polonais ; trois au moins ont été abattus.
- L'OTAN a riposté en lançant l'opération Sentinelle de l'Est, couvrant tout le flanc est, de l'Arctique à la mer Noire.
- Moscou a déployé des armes nucléaires tactiques en Biélorussie et prévoit d'y stationner ses missiles Orechnik.
Le 10 septembre 2025, au moins dix-neuf drones russes ont franchi la frontière de la Pologne, en pleine attaque contre l’Ukraine. Des F-16 polonais et des F-35 néerlandais ont décollé en urgence ; trois appareils au moins ont été abattus1. Pour la première fois depuis sa création, un membre de l’OTAN engageait des moyens militaires russes au-dessus de son propre territoire1. Deux jours plus tard, l’Alliance ripostait. La séquence résume une stratégie russe assumée : sonder, provoquer, observer la réaction.
Zapad-2025 : un exercice rétréci mais nucléarisé
Quelques jours plus tard s’ouvrait Zapad-2025, l’exercice stratégique quadriennal mené conjointement avec la Biélorussie du 12 au 16 septembre, réparti sur 41 zones d’entraînement terrestres et maritimes2. Officiellement, il s’agissait de répéter la riposte à une attaque ennemie. Dans les faits, Moscou y a surtout mis en scène sa puissance nucléaire : la manœuvre incluait la planification d’un recours à l’arme atomique et des options autour de l’Orechnik, son nouveau missile balistique de portée intermédiaire3.
Mais le chiffre le plus parlant est celui des effectifs. Zapad-2025 n’a mobilisé que 7 000 à 8 000 soldats — une misère comparée aux quelque 200 000 hommes de l’édition 2021, quelques mois avant l’invasion à grande échelle2. Le rapprochement avec 2021 n’est pas anodin : cette édition-là avait servi de répétition générale avant l’attaque de février 2022, ce qui explique l’attention nerveuse portée à chaque manœuvre depuis. La raison du format réduit, elle, est limpide : l’essentiel de l’armée russe est cloué en Ukraine. Comme l’analyse le Royal United Services Institute, cet exercice de temps de guerre traduit une adaptation stratégique : faute de masse, la Russie mise sur le signal4. Le théâtre s’est aussi rétréci à la Biélorussie, devenue le pivot avancé de Moscou, comme le détaille notre dossier sur l’intégration des capacités militaires russes avec la Biélorussie.
L’arme nucléaire en vitrine
Si la masse manque, l’intimidation, elle, monte d’un cran. Moscou a profité de Zapad pour exhiber ses capacités nucléaires modernisées5. La Russie a doté la Biélorussie d’armes nucléaires tactiques et annoncé y placer ses puissants missiles Orechnik5. En parallèle, des systèmes Iskander-M, capables d’emporter une charge nucléaire, ont été positionnés à Kaliningrad, l’enclave russe coincée entre la Pologne et la Lituanie5.
Le résultat stratégique est lourd. Selon plusieurs analystes, le déploiement d’armes nucléaires tactiques transforme la Biélorussie en « balcon surplombant l’Occident », menaçant directement les pays baltes, la Pologne et l’Ukraine — le futur stationnement de l’Orechnik élargissant la menace à toute l’Europe5. Cette logique d’intimidation prolonge la modernisation d’ensemble décrite dans notre analyse de la modernisation des forces nucléaires russes. Il ne s’agit plus seulement de défendre un territoire, mais de redessiner la carte mentale des risques en Europe.
La riposte de l’OTAN : la Sentinelle de l’Est
Face à l’incursion polonaise, l’Alliance a réagi vite. Le 12 septembre, le secrétaire général Mark Rutte annonçait l’opération Sentinelle de l’Est (Eastern Sentry), destinée à renforcer la défense aérienne du flanc oriental6. Sa couverture est continentale : tout le flanc est, « du Grand Nord à la mer Noire et à la Méditerranée », selon le commandement allié1.
Les contributions ont suivi sans tarder. Le Danemark a engagé deux F-16 et une frégate de défense antiaérienne, la France trois Rafale, l’Allemagne quatre Eurofighter1. Le message de Rutte se voulait sans ambiguïté : « Que les actions de la Russie aient été délibérées ou non, la Russie a violé l’espace aérien de l’OTAN. Nous devons donc, en tant qu’OTAN, montrer notre détermination et notre capacité à défendre notre territoire »1. Moscou, de son côté, a nié toute intrusion intentionnelle, son représentant à l’ONU jugeant « physiquement impossible » que ses drones aient atteint la Pologne1.
Un engrenage de manœuvres et de contre-manœuvres
La dynamique est devenue un jeu de miroirs. Aux exercices russes répondent désormais des manœuvres occidentales d’ampleur. La Pologne a ainsi conduit son exercice Iron Defender, avec environ 30 000 participants et 600 équipements, en parallèle de Zapad2. Et en octobre 2025, l’OTAN comme la Russie ont mené, séparément, des exercices à dimension nucléaire, sur fond de tensions exacerbées par la guerre et les incursions réciproques5.
Chaque mouvement est scruté, interprété, parfois surinterprété. L’OTAN, prudente, a tenu à désamorcer la dramatisation : tout en surveillant de près l’activité russe et en appelant Moscou et Minsk à « agir de manière prévisible et transparente », l’Alliance a affirmé ne voir « aucune menace militaire immédiate » contre l’un de ses membres durant Zapad2. Une formule destinée à tenir la ligne de crête entre fermeté et désescalade.
Car le risque, bien identifié par les états-majors, est celui de l’escalade involontaire : une erreur de calcul, un drone de trop, et le seuil bascule. C’est dans ce contexte que s’inscrit aussi la course russe aux défenses sol-air, analysée dans l’expansion des capacités de défense aérienne de la Russie avec les systèmes S-400 et S-500, et le redéploiement de Moscou sur d’autres théâtres, comme l’Arctique. Moscou s’appuie en outre sur ses propres structures d’alliance pour contester l’ordre régional, ainsi que le montre la manière dont la Russie défie l’expansion de l’OTAN avec le CSTO. L’Alliance atlantique, elle, doit composer avec ses divergences internes : les pays de l’Est voient une menace immédiate et pressante, quand d’autres adoptent une approche plus nuancée et prônent la retenue. Cette disparité de perception complique la formulation d’une réponse unifiée.
La dissuasion à l’épreuve
Zapad-2025 et l’incursion polonaise auront livré un enseignement clair : faute de pouvoir impressionner par le nombre, la Russie joue la carte nucléaire et le harcèlement aux frontières. La projection de force, pour Moscou, n’est plus seulement militaire ; elle est psychologique, destinée à créer un climat d’incertitude permanent. L’OTAN, en lançant Sentinelle de l’Est, a montré sa capacité à réagir en quelques heures — mais aussi sa vulnérabilité à des provocations sous le seuil du conflit ouvert, ces actions « grises » difficiles à attribuer et délicates à sanctionner. Le signal à surveiller dans les mois qui viennent : le stationnement effectif des missiles Orechnik en Biélorussie, et la manière dont l’Alliance traitera la prochaine violation de son espace aérien. Car des deux côtés, chacun teste désormais jusqu’où l’autre est prêt à aller.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'exercice Zapad-2025 ?
Zapad (« Ouest » en russe) est l'exercice stratégique quadriennal de la Russie et de la Biélorussie. L'édition 2025, menée du 12 au 16 septembre sur 41 zones d'entraînement, a simulé la riposte à une attaque ennemie, incluant la planification d'un emploi d'armes nucléaires et des options autour du nouveau missile Orechnik.
Pourquoi Zapad-2025 était-il plus petit que les précédents ?
L'exercice n'a mobilisé que 7 000 à 8 000 soldats, contre environ 200 000 en 2021. La raison est simple : l'essentiel de l'armée russe est engagé en Ukraine. Cette version réduite traduit une armée accaparée par la guerre, qui mise davantage sur le signal politique et nucléaire que sur la masse.
Que s'est-il passé avec les drones russes en Pologne ?
Le 10 septembre 2025, au moins 19 drones russes ont pénétré l'espace aérien polonais lors d'une attaque massive contre l'Ukraine. C'est la plus grande violation de l'espace de l'OTAN, et la première fois qu'un membre engage des moyens militaires russes sur son territoire : des F-16 polonais et F-35 néerlandais ont abattu au moins trois appareils.
Qu'est-ce que l'opération Sentinelle de l'Est de l'OTAN ?
Annoncée le 12 septembre 2025 par le secrétaire général Mark Rutte, l'opération Eastern Sentry renforce les défenses aériennes du flanc est de l'Alliance, de l'Arctique à la mer Noire et la Méditerranée. Le Danemark, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et d'autres y ont engagé des chasseurs et des moyens antiaériens.
Quel rôle joue la Biélorussie ?
La Biélorussie est devenue le tremplin avancé de Moscou. La Russie y a déployé des armes nucléaires tactiques et prévoit d'y stationner ses missiles Orechnik. Selon des analystes, le pays se mue en « balcon surplombant l'Occident », menaçant les pays baltes, la Pologne et, à terme, l'ensemble de l'Europe.
Sources
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CNN, « NATO launches ‘Eastern Sentry’ operation in response to Russian drone incursions », CNN, 12 septembre 2025. https://www.cnn.com/2025/09/12/world/nato-operation-eastern-sentry-russia-poland-latam-intl ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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Al Jazeera, « Belarus, Russia conduct joint military drills amid NATO tensions », Al Jazeera, 15 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/15/belarus-russia-conduct-joint-military-drills-amid-nato-tensions ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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The Hill / Associated Press, « Russia shows off conventional and nuclear military might in drills — and raises tensions with NATO », The Hill, 16 septembre 2025. https://thehill.com/homenews/ap/ap-international/ap-russia-shows-off-conventional-and-nuclear-military-might-in-drills-and-raises-tensions-with-nato/ ↩
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Royal United Services Institute, « Wartime Zapad 2025 Exercise: Russia’s Strategic Adaptation and NATO », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/wartime-zapad-2025-exercise-russias-strategic-adaptation-and-nato ↩
-
Military.com / Associated Press, « Russia Shows Off Conventional and Nuclear Military Might in Drills — and Raises Tensions with NATO », Military.com, 16 septembre 2025. https://www.military.com/daily-news/2025/09/16/russia-shows-off-conventional-and-nuclear-military-might-drills-and-raises-tensions-nato.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
NATO, « NATO launches ‘Eastern Sentry’ to bolster posture along eastern flank », NATO, 12 septembre 2025. https://www.nato.int/cps/en/natohq/news_237601.htm ↩
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