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CSTO contre OTAN : l'alliance russe à l'épreuve des faits

Face à une OTAN élargie à 32 membres, la Russie brandit le CSTO. Mais le départ de l'Arménie et un bilan opérationnel maigre fragilisent ce contrepoids eurasien.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux des États membres de l'Organisation du Traité de sécurité collective réunis lors d'un sommet
Drapeaux des États membres de l'Organisation du Traité de sécurité collective réunis lors d'un sommet (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'OTAN compte désormais 32 membres après l'adhésion de la Finlande (2023) et de la Suède (2024).
  2. L'adhésion finlandaise a plus que doublé la frontière terrestre entre l'OTAN et la Russie, ajoutant 1 340 km.
  3. Le CSTO, fondé en 1992, n'a mené qu'une seule intervention : au Kazakhstan en janvier 2022, avec environ 2 500 hommes pour moins de deux semaines.
  4. L'Arménie a gelé sa participation en 2024 et s'en est de facto retirée selon ses propres dirigeants fin 2025.
  5. Le soutien populaire au CSTO reste fragile, y compris au Kazakhstan.

D’un côté, une alliance qui s’élargit, gagne deux membres et double sa frontière avec la Russie. De l’autre, une alliance qui se vide, perd un pilier et peine à prouver qu’elle peut défendre les siens. Le face-à-face entre l’OTAN et le CSTO, longtemps présenté par Moscou comme un duel d’égaux, ressemble de plus en plus à une asymétrie. Et les événements de 2024-2025 l’ont rendue éclatante.

L’OTAN qui grandit, le choc stratégique

L’invasion de l’Ukraine en 2022 a produit l’effet inverse de celui recherché par Moscou. En quelques mois, la Finlande et la Suède, deux États historiquement neutres, ont demandé leur adhésion à l’OTAN. La Finlande a rejoint l’Alliance en avril 2023, la Suède en mars 2024 après des objections turques et hongroises levées tardivement — portant le nombre de membres à 321.

Le bouleversement est d’abord géographique. L’adhésion finlandaise a plus que doublé la frontière terrestre entre l’OTAN et la Russie, en ajoutant 1 340 kilomètres aux 1 213 kilomètres existants avec la Pologne et les pays baltes2. Le flanc nord-ouest russe, de l’océan Arctique à la Baltique, se retrouve presque entièrement bordé de pays de l’Alliance, à proximité de la péninsule stratégique de Kola et de Saint-Pétersbourg. Le soutien populaire a été massif : 82 % en Finlande, 60 % en Suède selon les sondages de l’époque1.

Moscou a réagi avec mesure dans le discours — Vladimir Poutine affirmant ne voir « aucune menace » tant que l’OTAN n’installe pas d’infrastructures militaires sur place — mais concrètement par des « mesures militaro-techniques » : création d’un corps d’armée en Carélie et rétablissement des districts militaires de Moscou et de Léningrad3. Ces ajustements s’inscrivent dans une modernisation plus large, qu’il s’agisse de démonstrations de force testant l’OTAN ou du renforcement de ses capacités de défense aérienne S-400 et S-500.

L’ironie est cruelle pour le Kremlin : l’invasion censée enrayer l’élargissement de l’OTAN l’a au contraire précipité. Deux pays neutres depuis des décennies, à la stabilité réputée inébranlable, ont basculé en quelques mois. Et la nouvelle frontière commune place désormais des installations alliées à portée de la péninsule de Kola, sanctuaire des sous-marins nucléaires russes. Le pari stratégique de la dissuasion par l’expansion territoriale s’est retourné contre son auteur.

Le CSTO, contrepoids affiché

Face à cela, Moscou met en avant l’Organisation du Traité de sécurité collective. Fondée en 1992, cette alliance regroupe autour de la Russie le Bélarus, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et, jusqu’à récemment, l’Arménie. Sa vocation : garantir la sécurité collective de ses membres et offrir une alternative à l’influence occidentale en Eurasie. Exercices conjoints, coordination militaire, dialogues régionaux — le CSTO veut incarner un pôle de stabilité dans une zone où les intérêts russes et chinois se croisent souvent. Cette logique de structures parallèles relève d’une stratégie russe plus vaste, celle qui consiste à privilégier des organisations internationales alternatives aux institutions occidentales.

Mais la comparaison avec l’OTAN bute sur une réalité tenace : le bilan opérationnel. En plus de trente ans, le CSTO n’a mené qu’une seule intervention. En janvier 2022, à la demande du président kazakh confronté à des troubles, l’organisation a déployé environ 2 500 hommes pour garder des sites stratégiques — dans quelques villes seulement, et pour moins de deux semaines4.

Une crédibilité minée de l’intérieur

Cette unique mission, loin de consolider l’alliance, en a révélé les limites. Le rôle russe sur le terrain est resté « discret et peu risqué », pensé davantage pour son effet de réputation que pour son impact réel, note la Carnegie Endowment5. Surtout, l’organisation est restée passive lorsque d’autres membres — l’Arménie, le Kirghizstan, le Tadjikistan — ont connu des instabilités en 2020 et 2021. Cette sélectivité a nourri le doute sur sa fiabilité4. Même au Kazakhstan, le soutien populaire à l’appartenance au CSTO ne dépasse guère la majorité — environ 55 % selon les enquêtes d’opinion4.

Le cas arménien a transformé le doute en rupture. Erevan reproche à l’alliance de n’avoir pas honoré ses engagements de défense face à l’Azerbaïdjan en 2021-2022. Le Premier ministre Nikol Pachinian a gelé la participation de son pays en février 20246, puis qualifié un retrait de « prochaine étape logique ». En novembre 2025, le président de l’Assemblée nationale arménienne tranchait : « Nous nous sommes déjà, en substance, retirés du CSTO »7. Les services de renseignement arméniens jugent même improbable que les raisons du gel disparaissent6. Pour une alliance dont la raison d’être est la défense mutuelle, le départ d’un membre qui se sent abandonné est un aveu de faiblesse.

Le vrai terrain de jeu : l’Asie centrale

L’avenir du CSTO se joue moins face à l’OTAN qu’à ses propres marges. L’Asie centrale, où Moscou cherche à préserver son influence, est aussi le théâtre d’une présence chinoise croissante. Le CSTO y entretient des liens militaires et sécuritaires, mais la Russie doit composer avec un partenaire-rival pékinois — un équilibre délicat qui structure toute l’influence russe en Asie centrale. La guerre en Ukraine, en mobilisant les ressources et l’attention de Moscou, a affaibli sa capacité à jouer le gendarme régional, laissant un espace que d’autres acteurs ne se privent pas d’occuper.

La comparaison institutionnelle, là encore, désavantage le CSTO. Les deux alliances reposent sur une clause de défense mutuelle, mais l’OTAN s’appuie sur des décennies d’intégration militaire, de standardisation des équipements et d’exercices communs qui rendent ses membres réellement interopérables. Le CSTO, lui, peine à dépasser le stade des manœuvres ponctuelles et de la coordination déclarative. La passivité de l’organisation lors des troubles en Arménie, au Kirghizstan ou au Tadjikistan a montré qu’une clause de solidarité sur le papier ne vaut que par la volonté politique de l’activer. Or cette volonté, du côté de Moscou, paraît de plus en plus sélective — réservée aux cas où l’intérêt russe direct est en jeu, comme au Kazakhstan en 2022.

Un face-à-face de plus en plus déséquilibré

Le contraste est saisissant. Pendant que l’OTAN absorbe deux nouveaux membres aux armées modernes et interopérables, le CSTO peine à retenir les siens et à démontrer son utilité. La rivalité reste réelle — elle façonne les postures militaires, les budgets et les alignements régionaux —, mais elle n’oppose plus deux blocs symétriques. Le signal à surveiller en 2026 : un éventuel retrait formel de l’Arménie, qui ferait jurisprudence. Si un membre peut partir sans conséquence, d’autres pourraient s’interroger. Et c’est peut-être là, dans l’érosion silencieuse de ses propres rangs, que se joue le vrai défi du CSTO — bien plus que dans la confrontation avec l’Ouest.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le CSTO ?

L'Organisation du Traité de sécurité collective est une alliance militaire fondée en 1992, regroupant autour de la Russie le Bélarus, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et, jusqu'à récemment, l'Arménie. Elle vise la défense collective de ses membres et se présente comme un contrepoids à l'OTAN en Eurasie.

Combien de membres compte l'OTAN aujourd'hui ?

Trente-deux, depuis l'adhésion de la Finlande en avril 2023 et de la Suède en mars 2024. Ces deux pays historiquement neutres ont demandé leur entrée quelques mois après l'invasion russe de l'Ukraine, portée par un soutien public massif dans leurs opinions respectives.

Le CSTO est-il intervenu militairement ?

Une seule fois en plus de trente ans : au Kazakhstan, en janvier 2022, pour réprimer des troubles. Environ 2 500 hommes ont gardé des sites stratégiques pendant moins de deux semaines. Une mission largement pensée pour son effet d'image, son impact réel sur le terrain ayant été limité.

Pourquoi l'Arménie a-t-elle quitté le CSTO ?

Erevan reproche à l'alliance de n'avoir pas honoré ses engagements de défense, notamment face à l'Azerbaïdjan en 2021-2022. L'Arménie a gelé sa participation en février 2024, et ses dirigeants ont déclaré fin 2025 s'en être de facto retirée, jugeant un retour improbable.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. House of Commons Library, « NATO enlargement: Sweden and Finland », UK Parliament, 2024. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-9574/ 2

  2. CNN, « Finland joins NATO, doubling alliance’s border with Russia in blow to Putin », CNN, 4 avril 2023. https://www.cnn.com/2023/04/04/europe/finland-joins-nato-intl/index.html

  3. Congressional Research Service, « NATO Enlargement to Sweden and Finland », Congress.gov, 2024. https://www.congress.gov/crs-product/IN11949

  4. Human Security Centre, « The CSTO and its deployment in Kazakhstan », Human Security Centre, 2022. https://www.hscentre.org/asia-and-pacific/csto-deployment-kazakhstan/ 2 3

  5. Carnegie Endowment for International Peace, « Lessons Learned From the Kazakhstan Crisis », Carnegie Moscow Center, 2022. https://carnegie.ru/commentary/86450

  6. ARKA, « Armenia’s Foreign Intelligence Service sees no reason to end freeze on CSTO membership », ARKA News Agency, 2025. https://arka.am/en/news/politics/armenia-s-foreign-intelligence-service-sees-no-reason-to-end-freeze-on-csto-membership/ 2

  7. ARKA, « Armenia has effectively withdrawn from the CSTO – NA Speaker », ARKA News Agency, novembre 2025. https://arka.am/en/news/politics/armenia-has-effectively-withdrawn-from-the-csto-na-speaker/

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