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L'expansion silencieuse des sous-marins russes

Boreï, Iassen, câbles sous-marins coupés : enquête sur la modernisation de la flotte sous-marine russe et l'inquiétude qu'elle suscite chez les marines de l'OTAN en 2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Sous-marin nucléaire russe de classe Boreï faisant surface dans des eaux arctiques sous un ciel gris.
Sous-marin nucléaire russe de classe Boreï faisant surface dans des eaux arctiques sous un ciel gris. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La marine russe aligne environ 79 sous-marins mi-2025, dont 54 à propulsion nucléaire.
  2. Le Knyaz Pojarski, septième Boreï, est entré en service le 24 juillet 2025 en présence de Vladimir Poutine.
  3. L'activité navale russe autour des eaux britanniques a augmenté de 30 % en deux ans, selon Londres.
  4. Le vrai front n'est plus seulement la dissuasion nucléaire mais le sabotage potentiel des câbles sous-marins.

Le 24 juillet 2025, sur les bords de la mer Blanche, Vladimir Poutine assiste en personne au lever du pavillon sur le Knyaz Pojarski. Ce sous-marin de 24 000 tonnes, septième de la classe Boreï, file ensuite droit vers Gadjievo, la base de la péninsule de Kola où mouillent tous les lanceurs d’engins de la Flotte du Nord1. La scène résume une décennie d’efforts : pendant que l’Occident s’inquiétait du front terrestre ukrainien, la Russie a méthodiquement reconstruit, dans le silence des profondeurs, l’un des bras les plus redoutables de sa puissance.

Une flotte renouvelée par classes entières

Les chiffres donnent la mesure de l’entreprise. À la mi-2025, la marine russe aligne environ 79 sous-marins, dont 54 à propulsion nucléaire2. Le cœur stratégique repose sur quatorze lanceurs de missiles balistiques, dont huit Boreï modernes appelés à remplacer les vétérans des classes Delta. Le Knyaz Pojarski incarne cette bascule : long d’environ 170 mètres, il emporte seize missiles balistiques Boulava à têtes nucléaires multiples, complétés par des torpilles lourdes et un système anti-torpilles3.

La modernisation ne s’arrête pas à la dissuasion. La classe d’attaque Iassen-M, dont sept unités sont en service et plusieurs autres en chantier à Sevmash, est conçue pour remplacer d’un coup les trois générations soviétiques restantes — Akoula, Sierra et Oscar II4. L’objectif affiché par Moscou est d’unifier sa flotte d’attaque autour d’une seule plateforme moderne en une décennie. Le Perm, premier Iassen-M apte à tirer le missile hypersonique Zircon, a été mis à l’eau en 2025 et doit rejoindre la Flotte du Pacifique en 20264. Cet effort industriel s’inscrit dans la continuité de la doctrine maritime que la Russie a redéfinie ces dernières années.

À cet arsenal s’ajoute une catégorie plus discrète encore : la dizaine de sous-marins nucléaires « à mission spéciale », dédiés aux opérations en grande profondeur et au renseignement2. Ce sont eux, plus que les lanceurs d’engins, qui nourrissent l’inquiétude occidentale. Car la flotte russe ne se contente plus de patrouiller : elle observe, cartographie et se positionne au plus près des nerfs de l’adversaire.

La furtivité comme doctrine

Le mot « silencieuse » n’est pas qu’une métaphore. Toute la conception des nouveaux bâtiments vise à les rendre indétectables le plus longtemps possible. Les Iassen-M embarquent, selon les sources spécialisées, les systèmes de communication, de navigation et de sonar les plus modernes dont dispose la marine russe4. Le Knyaz Pojarski a été présenté par la presse de défense comme « bâti pour se glisser à travers les défenses de l’OTAN »5.

Cette furtivité change la donne tactique. Un lanceur d’engins indétectable garantit la capacité de seconde frappe : même surpris, l’adversaire ne peut neutraliser une force qu’il ne localise pas. C’est la logique même de la dissuasion, et elle alimente directement la modernisation plus large des forces nucléaires russes. Poutine a d’ailleurs annoncé, lors de la cérémonie de juillet 2025, le déploiement de six sous-marins supplémentaires d’ici 2030, dont certains armés du drone sous-marin nucléaire Poséidon, crédité d’une portée de 10 000 kilomètres et d’une vitesse pouvant atteindre 100 nœuds5.

Le choix de la Flotte du Nord n’a rien d’anodin. Concentrer les lanceurs d’engins à Gadjievo, sur la péninsule de Kola, place la force de frappe au plus près de l’Arctique et de ses bastions protégés sous la banquise, d’où les missiles Boulava peuvent atteindre l’ensemble de l’hémisphère Nord. La modernisation des armes nucléaires embarquées y est, selon la presse spécialisée, « presque achevée »1. Pour Moscou, l’océan glacial n’est pas une périphérie : c’est le sanctuaire d’où sa dissuasion tire sa crédibilité.

Le front oublié : les câbles sous-marins

La résurgence sous-marine russe ne se mesure pas seulement en ogives. Son visage le plus concret, en 2025-2026, est la menace pesant sur les infrastructures du fond des mers. Un haut responsable de l’OTAN a qualifié les attaques persistantes contre les câbles sous-marins européens de « menace la plus active » contre les infrastructures occidentales6. Câbles de données et gazoducs constituent le système nerveux de l’économie européenne ; les couper, ou simplement les cartographier, est une forme de guerre hybride à bas coût.

Les épisodes se multiplient. En avril 2026, les armées britannique et norvégienne ont mené pendant plus d’un mois une opération pour pister un sous-marin d’attaque russe et deux sous-marins espions soupçonnés d’« activité malveillante » près d’infrastructures au nord de l’Écosse ; les bâtiments russes ont fini par se retirer7. Londres affirme que l’activité navale russe autour de ses eaux a augmenté de 30 % en deux ans, et a annoncé une flotte combinée d’au moins treize navires pour « chasser les sous-marins russes » dans l’Atlantique Nord6. Selon plusieurs analystes, Moscou conduit un « programme de recherche sous-marine » qui sert de paravent à une structure paramilitaire chargée de relever l’emplacement des câbles et des conduites énergétiques6. Cette zone grise prolonge en mer la stratégie d’influence que la Russie déploie de l’Arctique à la Méditerranée — une logique du fait accompli, juste sous le seuil de la guerre ouverte.

Une marine qui tient sous sanctions

Cette montée en puissance interroge : comment Moscou finance-t-il une flotte aussi coûteuse sous embargo technologique ? La réponse tient en partie à la priorité politique accordée à la dissuasion, en partie à la résilience de l’industrie de défense russe sous les sanctions. Le chantier Sevmash continue d’aligner les coques, et Moscou a même commandé en 2025 deux Iassen-M supplémentaires8.

Tout n’est pas pour autant fluide. Les programmes accusent des retards, et la guerre de l’information se joue jusque dans les profondeurs : des médias ukrainiens ont affirmé en 2025 avoir obtenu les schémas et l’équipage du Knyaz Pojarski5. La furtivité absolue reste un idéal plus qu’une certitude, d’autant que l’OTAN a mis sur pied un groupe de coordination dédié à la protection des infrastructures sous-marines.

La guerre froide des abysses

L’expansion sous-marine russe n’a rien d’un coup de force spectaculaire ; c’est une lente accumulation, classe après classe, qui redessine l’équilibre des mers. Elle vise un double objectif : garantir la survie de la dissuasion nucléaire et se ménager, par les câbles et les pipelines, un levier de pression permanent sur l’Europe. Le pivot vers l’Arctique, théâtre où se concentre l’expansion militaire russe, en sera le terrain décisif.

Le signal à surveiller n’est pas le prochain lancement de Sevmash, mais la fréquence des incidents sur les câbles atlantiques et baltes. C’est là, loin des projecteurs, que se mesure désormais la rivalité navale — dans une guerre froide des abysses où le succès se compte en silence.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de sous-marins la Russie possède-t-elle en 2025 ?

Selon des recensions de mi-2025, la marine russe aligne environ 79 sous-marins, dont 54 à propulsion nucléaire. Ce total comprend quatorze lanceurs de missiles balistiques, dont huit unités modernes de la classe Boreï, colonne vertébrale de la dissuasion en mer.

Qu'est-ce que la classe Boreï-A ?

C'est la version améliorée des sous-marins lanceurs d'engins russes. Chaque unité, longue d'environ 170 mètres pour 24 000 tonnes en plongée, emporte seize missiles balistiques Boulava à têtes multiples. Le Knyaz Pojarski, septième de la série, est entré en service en juillet 2025.

Pourquoi parle-t-on de menace sur les câbles sous-marins ?

Les sous-marins et navires spécialisés russes sont soupçonnés de cartographier et de viser câbles et pipelines sous-marins. En avril 2026, le Royaume-Uni et la Norvège ont mené une opération d'un mois pour pister des bâtiments russes au nord de l'Écosse.

Qu'est-ce que le drone Poséidon ?

Poséidon est un véhicule sous-marin autonome à propulsion nucléaire conçu pour la dissuasion, d'une portée annoncée de 10 000 kilomètres. Vladimir Poutine a indiqué en 2025 vouloir doter de futurs sous-marins de cette arme, qui inquiète les marines occidentales.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. The Barents Observer, « Newest nuclear-weapons carrier arrives in home base Gadzhievo », 2025. https://www.thebarentsobserver.com/security/newest-nuclearweapons-carrier-arrives-in-home-base-gadzhievo/434315 2

  2. Army Recognition, « Russian Navy Expands Nuclear Submarine Fleet As Knyaz Pozharsky Borei-A Enters Service », juillet 2025. https://www.armyrecognition.com/news/navy-news/2025/breaking-news-russian-navy-expands-nuclear-submarine-fleet-as-knyaz-pozharsky-borei-a-enters-service 2

  3. Overt Defense, « Russian Navy Commissions Knyaz Pozharsky Nuclear Submarine », 30 juillet 2025. https://www.overtdefense.com/2025/07/30/russian-navy-commissions-knyaz-pozharsky-nuclear-submarine/

  4. Zona Militar, « The fifth of the Russian Navy’s new Yasen-M nuclear submarines is expected to soon complete its trials », 21 mars 2026. https://www.zona-militar.com/en/2026/03/21/the-fifth-of-the-russian-navys-new-yasen-m-nuclear-submarines-is-expected-to-soon-complete-its-trials-and-evaluations/ 2 3

  5. United24 Media, « Russia Deploys the Knyaz Pozharsky, a New Nuclear Submarine Built to Slip Past NATO Defenses », 2025. https://united24media.com/latest-news/russia-deploys-the-knyaz-pozharsky-a-new-nuclear-submarine-built-to-slip-past-nato-defenses-10176 2 3

  6. NBC News, « Stakes run high on-board a new NATO mission fighting the Russian sabotage of undersea cables », 2025. https://www.nbcnews.com/news/world/russia-undersea-cables-nato-ukraine-war-baltic-sea-rcna196388 2 3

  7. Euronews, « UK and Norway foil Russian submarine plot to survey undersea cables in north Atlantic », 9 avril 2026. https://www.euronews.com/2026/04/09/uk-and-norway-foil-russian-submarine-plot-to-survey-undersea-cables-in-north-atlantic

  8. Zona Militar, « The Russian Navy would order the construction of two additional Yasen-M nuclear-powered attack submarines », 31 juillet 2025. https://www.zona-militar.com/en/2025/07/31/the-russian-navy-would-order-the-construction-of-two-additional-yasen-m-nuclear-powered-attack-submarines/

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