Bombarder les hôpitaux : la guerre contre la santé en Syrie
Près de 950 soignants tués, des centaines d'hôpitaux frappés, des listes de coordonnées détournées : enquête sur la destruction méthodique du système de santé syrien.

À retenir
- Physicians for Human Rights a recensé la mort d'environ 949 soignants entre 2011 et mars 2024.
- À Alep, les deux tiers des hôpitaux ont été mis hors service et 95 % des médecins ont fui, été détenus ou tués.
- Une enquête a établi que des avions russes ont bombardé en mai 2019 des hôpitaux figurant sur une liste de protection de l'ONU.
- L'effondrement de la vaccination a permis le retour de la polio, qui a paralysé 74 enfants lors d'une flambée en 2017.
- L'ONU a jugé que ces attaques peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Frapper un hôpital n’est pas un accident de guerre. En Syrie, cela est devenu une méthode. Près de 949 soignants ont été tués depuis 20111. Des centaines d’établissements médicaux ont été bombardés, parfois après que leurs coordonnées eurent été communiquées à l’ONU pour les protéger2. Ce qui était jadis l’un des meilleurs systèmes de santé de la région a été méthodiquement démantelé — et l’ONU y voit de possibles crimes de guerre3.
D’un système réputé à des ruines
Avant 2011, la Syrie disposait d’un réseau de soins relativement développé, mêlant hôpitaux publics et privés, et affichait des indicateurs de santé parmi les plus enviables de la région. La guerre l’a réduit à un champ de ruines. Selon l’Organisation mondiale de la santé, seuls 64 % des hôpitaux et 52 % des centres de soins primaires fonctionnaient encore à travers le pays, et environ 70 % du personnel médical avait fui à l’étranger4. Derrière ces pourcentages se cache une réalité concrète : des salles d’opération sans électricité, des services de réanimation privés d’oxygène, des médecins contraints d’amputer sans anesthésie suffisante. Les rares établissements encore debout sont saturés, et l’absence d’équipements — appareils d’imagerie, unités de soins intensifs — rend impossible la prise en charge des cas les plus lourds.
Certaines villes ont été frappées plus durement que d’autres. À Alep, les attaques gouvernementales ont mis hors service les deux tiers des hôpitaux, et 95 % des médecins ont fui, été détenus ou tués5. Cette saignée s’inscrit dans l’exode plus large des médecins, ingénieurs et éducateurs qui a vidé le pays de ses compétences.
Une violence ciblée et documentée
Le mot « systématique » n’est pas une figure de style. Entre 2016 et 2019, 494 attaques contre la santé ont été confirmées, dont 68 % — soit 337 — dans le seul nord-ouest du pays6. Le personnel a payé un tribut effroyable : selon Physicians for Human Rights, douze médecins ont été torturés à mort en prison, trois arrêtés, torturés puis exécutés en détention, et douze autres exécutés sur le terrain1.
L’épisode le plus accablant a été mis au jour par une enquête de presse approfondie, menée pendant sept mois. En mai 2019, des avions russes ont bombardé quatre hôpitaux du nord-ouest — Nabad al-Hayat, Kafr Nabl, Kafr Zita et al-Amal2. Or ces établissements avaient ajouté leurs coordonnées à une liste de « déconfliction » parrainée par l’ONU, transmise notamment à la Russie précisément pour éviter qu’ils ne soient visés7. L’enquête s’appuyait sur des enregistrements radio de l’aviation russe, des journaux d’observateurs et des témoignages concordants, plaçant des pilotes russes au-dessus de chaque hôpital au moment précis des frappes2. Ces bombardements s’inscrivaient dans une campagne aérienne plus large menée pour sauver le pouvoir d’Assad. La logique dénoncée par les défenseurs des droits humains est glaçante : en détruisant les soins, on rend une zone invivable et l’on précipite le départ de sa population.
Quand les maladies oubliées reviennent
Détruire les hôpitaux, c’est aussi rouvrir la porte aux épidémies. La chute de la couverture vaccinale a réveillé des maladies que l’on croyait maîtrisées. La poliomyélite a refait surface : après un premier épisode en 2013-2014, une flambée détectée en 2017 dans le gouvernorat de Deir ez-Zor a fini par paralyser 74 enfants8. Une population non immunisée et un accès aux soins très dégradé en avaient fait un terrain propice8.
Le choléra et la rougeole ont suivi la même logique, favorisés par l’eau insalubre et l’effondrement des infrastructures. Les soignants redoutaient de longue date que le choléra ne se propage comme la polio, autre maladie liée à l’eau9. Les plus vulnérables — enfants non vaccinés, femmes enceintes privées de suivi — sont les premières victimes de cette régression sanitaire. Ces épidémies recoupent la dégradation des ressources hydrauliques et environnementales du pays.
Une question de responsabilité
Reste la question du droit. Les attaques délibérées contre des structures médicales violent les conventions de Genève. Le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à la santé a été sans ambiguïté : ces incidents « peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité », et les responsables « doivent être traduits en justice »3. Physicians for Human Rights va dans le même sens, plaidant pour des poursuites devant la Cour pénale internationale1.
Cette exigence de justice rejoint celle qui entoure d’autres exactions documentées du régime, des attaques chimiques à la torture systématique dans les prisons. Mais l’impunité a longtemps prévalu : faute de conséquences, les bombardements d’hôpitaux n’ont pas cessé, observaient les analystes au plus fort du conflit. La somme des preuves accumulées — listes de coordonnées, images satellite, témoignages de survivants — constitue pourtant un dossier accablant, que des juridictions européennes ont commencé à exploiter au titre de la compétence universelle.
Perspectives
La destruction du système de santé syrien n’a pas seulement coûté des vies sur l’instant ; elle a hypothéqué l’avenir sanitaire de tout un pays. Reconstruire des hôpitaux sera l’affaire de quelques années ; reconstituer un corps médical exilé, en former une nouvelle génération, rétablir la confiance dans des soins sûrs prendra une génération entière. Après la chute du régime fin 2024, le signal à surveiller est double : la documentation des attaques pour d’éventuels procès, et la capacité de la communauté internationale à financer une remise à niveau durable plutôt qu’une aide d’urgence sans fin. La neutralité médicale, longtemps bafouée, reste l’un des premiers tests de la Syrie d’après-guerre.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de soignants ont été tués pendant la guerre en Syrie ?
L'organisation Physicians for Human Rights a documenté la mort d'environ 949 professionnels de santé entre le début du conflit en 2011 et mars 2024. Plusieurs ont été torturés à mort en détention ou exécutés, illustrant le caractère ciblé de cette violence.
Pourquoi parle-t-on de destruction « systématique » ?
Parce que les établissements de santé ont été frappés de façon répétée et documentée : 494 attaques confirmées entre 2016 et 2019, dont la majorité dans le nord-ouest. Une enquête a montré que des hôpitaux figurant sur une liste de protection de l'ONU ont été bombardés peu après le partage de leurs coordonnées.
Ces attaques sont-elles des crimes de guerre ?
Le rapporteur spécial de l'ONU a estimé que les attaques contre des unités médicales en Syrie peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, et que les responsables doivent être traduits en justice. Physicians for Human Rights réclame des poursuites devant la Cour pénale internationale.
Quelles maladies sont réapparues à cause de l'effondrement sanitaire ?
La chute de la couverture vaccinale a permis le retour de maladies évitables. La poliomyélite, longtemps maîtrisée, a refait surface : une flambée en 2017 a paralysé 74 enfants. Le choléra et la rougeole ont également resurgi, favorisés par l'eau insalubre et l'effondrement des soins.
Sources
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Physicians for Human Rights, « Medical Personnel Are Targeted in Syria », PHR, 2024. https://phr.org/our-work/resources/medical-personnel-are-targeted-in-syria/ ↩ ↩2 ↩3
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The Times of Israel, « Russia bombed 4 Syria hospitals in May to save Assad rule — exposé », The Times of Israel, octobre 2019. https://www.timesofisrael.com/russia-bombed-4-syria-hospitals-in-may-to-save-assad-rule-expose/ ↩ ↩2 ↩3
-
Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « Attacks on medical units in Syria may amount to war crimes and crimes against humanity – UN expert warns », OHCHR, juin 2016. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2016/06/attacks-medical-units-syria-may-amount-war-crimes-and-crimes-against ↩ ↩2
-
Organisation mondiale de la santé, « In 4 years, 494 attacks on health killed 470 patients and health staff in Syria », WHO EMRO. https://www.emro.who.int/syria/news/in-4-years-494-attacks-on-health-killed-470-patients-and-health-staff-in-syria.html ↩
-
Brookings Institution, « The war on Syria’s health system », Brookings, 2019. https://www.brookings.edu/articles/the-war-on-syrias-health-system/ ↩
-
Chatham House, « Attacks on healthcare in the Syrian conflict », Chatham House, novembre 2021. https://www.chathamhouse.org/sites/default/files/2021-11/2021-11-23-attacks-on-healthcare-in-syria-ekzayez.pdf ↩
-
The Moscow Times, « Russia Is Bombing Syrian Hospitals – NYT », The Moscow Times, 14 octobre 2019. https://www.themoscowtimes.com/2019/10/14/russia-is-bombing-syrian-hospitals-nyt-a67715 ↩
-
STAT News, « Polio outbreak is reported in Syria, WHO says », STAT News, 8 juin 2017. https://www.statnews.com/2017/06/08/polio-outbreak-syria-who/ ↩ ↩2
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PMC / National Center for Biotechnology Information, « Cholera in the time of war: implications of weak surveillance in Syria », PMC. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5321343/ ↩
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