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Syrie : la guerre d'Assad a aussi ravagé l'eau, les forêts et les sols

Barrages endommagés, un tiers des forêts disparu, raffineries artisanales et nappes polluées : enquête sur l'héritage environnemental du conflit syrien.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Le barrage de Tabqa sur l'Euphrate, en Syrie, avec un niveau d'eau réduit.
Le barrage de Tabqa sur l'Euphrate, en Syrie, avec un niveau d'eau réduit. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Plus d'un tiers des forêts syriennes a disparu en douze ans de conflit, selon une étude satellitaire de l'ONG PAX.
  2. Les barrages de l'Euphrate, frappés et mal entretenus, ont vu leurs réserves chuter d'environ 85 % en 2021.
  3. Raffinage pétrolier artisanal, gravats toxiques et munitions non explosées ont contaminé sols, air et nappes.
  4. L'hiver 2024-2025, le plus sec depuis 1956, a plongé Damas dans une grave pénurie d'eau.
  5. Après la chute du régime en décembre 2024, la remise en état du secteur de l'eau s'annonce colossale.

Un fleuve qui baisse, une forêt qui brûle pour faire du charbon, une fosse de pétrole brut qui suinte dans la terre. Derrière les images de villes en ruines, la guerre syrienne a livré une autre bataille, plus silencieuse : celle menée contre l’eau, les arbres et les sols du pays. Plus d’une décennie de combats a laissé un héritage écologique que la chute du régime Assad, en décembre 2024, met désormais à nu.

Les barrages de l’Euphrate, nerf vital fragilisé

L’eau est le premier front. Le barrage de Tabqa, sur l’Euphrate, alimentait l’irrigation et l’électricité d’une vaste région du nord. En septembre 2013, un bombardement attribué au régime sur l’ouvrage a fait craindre un effondrement structurel1. L’organisation Hay’at Tahrir al-Sham n’était pas encore au pouvoir que l’infrastructure subissait déjà combats pour son contrôle, frappes de la coalition et carence d’entretien1.

Le résultat s’est lu dans les chiffres. En 2021, les barrages de l’Euphrate et de Tichrine tournaient à capacité minimale : la production d’électricité avait chuté de près de 70 % et les réserves d’eau retenues derrière les ouvrages avaient fondu d’environ 85 %2. Une étude de l’Atlantic Council souligne combien le conflit a transformé ces infrastructures en cibles et en armes, l’eau devenant un levier de pression entre belligérants2. Cette dépendance énergétique aux barrages rejoint plus largement la destruction des infrastructures pétrolières et gazières que le pays a connue.

Un tiers des forêts parties en fumée

Le deuxième front est forestier. Une étude satellitaire de l’ONG néerlandaise PAX, intitulée « Axed and burned », établit qu’en douze ans de guerre, plus d’un tiers de la couverture forestière syrienne a disparu3. Le mécanisme est cruel de simplicité : privées de carburant et d’électricité, des populations déplacées de plus en plus nombreuses se sont rabattues sur le bois. Collecte de bois de chauffage, production de charbon et abattage commercial incontrôlé ont rongé les massifs de l’ouest du pays3.

Sur le littoral, le phénomène s’est poursuivi jusque dans la période la plus récente. Des incendies et des coupes sauvages ont continué de défigurer les forêts de la côte, fragilisant des sols déjà exposés à l’érosion4. Or ces forêts régulaient le climat local et abritaient une biodiversité que rien ne remplace à court terme. La perte d’arbres accélère l’érosion, appauvrit les terres et favorise une désertification que le climat aggrave par ailleurs.

Pétrole artisanal et gravats toxiques

Le troisième front est industriel et militaire. Faute de raffineries en état de marche, un raffinage pétrolier artisanal a explosé dans le nord-est : des milliers de fosses à ciel ouvert où l’on chauffe le brut sans le moindre traitement5. Le Conflict and Environment Observatory (CEOBS) décrit des sols et des nappes saturés d’hydrocarbures, et une pollution de l’air chronique pour les populations vivant près de ces installations de fortune5.

Autour d’Alep, les zones industrielles de Cheikh Najjar et les usines lourdes voisines concentrent les inquiétudes : sites endommagés, rejets non maîtrisés, résidus chimiques5. À cela s’ajoutent les « restes toxiques de guerre » documentés par les chercheurs : montagnes de gravats contaminés dans les villes détruites, mines et munitions non explosées qui empoisonnent durablement l’environnement6.

Le Conflict and Environment Observatory insiste sur un point souvent négligé : ces pollutions s’additionnent et se diffusent. Les hydrocarbures déversés rejoignent les rivières, les fumées des fosses de raffinage retombent sur les cultures, les métaux lourds libérés par les bombardements s’infiltrent dans la chaîne alimentaire5. Cette dégradation du milieu pèse directement sur l’avenir des campagnes, alors que les politiques agricoles syriennes ont déjà été bouleversées par le conflit, et où la sécurité alimentaire de millions de personnes se joue désormais sur des sols appauvris.

Quand l’eau sale tue : le retour du choléra

La dégradation des réseaux d’eau et d’assainissement a eu un coût sanitaire direct. En 2022, des dizaines de morts et des centaines de cas de choléra ont été enregistrés dans les provinces de Hassaké, Raqqa et Deir ez-Zor7. Le rapport de la Century Foundation parle d’une épidémie « évitable », née d’années de négligence et de dégâts infligés aux infrastructures hydrauliques7. Aujourd’hui encore, environ 70 % de la population rurale dépend de sources d’eau non sûres, ce qui entretient la circulation des maladies hydriques8.

La sécheresse a aggravé le tableau. L’hiver 2024-2025 a été le plus sec depuis 1956, avec des précipitations en baisse de 50 à 75 % et des nappes ponctionnées bien au-delà de leur capacité de recharge8. Dans des provinces comme Rif Dimachq et Hassaké, les réserves souterraines ont reculé de plus de 40 %8. À Damas, beaucoup d’habitants oscillent entre un robinet souvent à sec et des camions-citernes hors de prix9. Le journal Al-Jumhuriya décrit une capitale où l’eau est devenue un produit de luxe, redistribué selon les moyens de chacun9.

Ce double choc — guerre puis aridité — frappe une population déjà épuisée, et accélère l’exode qui a déjà vidé le pays de médecins, ingénieurs et enseignants. La salinisation des sols et la désertification, alimentées par la surexploitation des nappes, menacent de rendre des terres entières incultivables8.

Après Assad : réparer un pays exsangue

Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre et son chef fuit vers la Russie, mettant fin à plus de cinquante ans de pouvoir familial10. Les nouvelles autorités héritent d’un environnement meurtri : barrages affaiblis, forêts éclaircies, nappes surexploitées, sols contaminés. Selon des estimations citées dans la presse régionale, environ 25 % des installations hydrauliques ont subi de graves dommages, dont la pollution de puits par le pétrole et le chlore11.

Le chantier est démesuré. Des projets évoquent un investissement de l’ordre de 500 millions de dollars d’ici 2030 pour réparer les réseaux d’irrigation et d’eau potable et réduire les fuites, qui atteignaient près de 45 %11. Mais la reconstruction se heurte à l’instabilité, au manque de financements et à la difficulté d’attirer des technologies modernes. La remise en état des réseaux — eau, énergie, mais aussi télécommunications — conditionnera la capacité du pays à se relever.

Perspectives

L’environnement n’a pas été un dommage collatéral marginal de la guerre syrienne : il en est l’une des grandes victimes, et l’un des plus lourds passifs légués à l’après-Assad. Forêts rasées, nappes empoisonnées, fleuve diminué : ces dégâts conditionneront la santé publique, l’agriculture et la stabilité du pays pour une génération. Le signal à surveiller est simple : la nouvelle Syrie inscrira-t-elle l’eau et les sols au cœur de sa reconstruction, ou les sacrifiera-t-elle, comme hier, à l’urgence ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Le barrage de Tabqa a-t-il été détruit pendant la guerre ?

Non, mais il a été gravement fragilisé. Frappes, combats pour son contrôle et défaut d'entretien l'ont menacé de rupture. En 2021, les réserves derrière les barrages de l'Euphrate avaient chuté d'environ 85 % et leur production électrique de près de 70 %.

Quelle est l'ampleur de la déforestation en Syrie ?

Selon une étude satellitaire de l'ONG néerlandaise PAX, plus d'un tiers des forêts syriennes a disparu en douze ans de conflit. La collecte de bois de chauffage, la production de charbon et l'abattage commercial incontrôlé en sont les principales causes.

Pourquoi le pétrole pollue-t-il autant les sols syriens ?

La destruction des raffineries officielles a fait exploser le raffinage artisanal, mené dans des fosses à ciel ouvert sans aucun traitement. Le pétrole brut s'infiltre dans les sols et les nappes, contaminant durablement l'eau et les terres agricoles du nord-est.

La chute d'Assad change-t-elle la donne environnementale ?

Elle ouvre une fenêtre, mais les dégâts sont immenses. Après le 8 décembre 2024, les nouvelles autorités héritent de barrages affaiblis, de nappes surexploitées et d'un hiver record de sécheresse. La remise en état du secteur de l'eau exigera des années et des milliards.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Handle with Care! The Tragedy of the Tabqa Dam », ORSAM (Center for Middle Eastern Studies). https://orsam.org.tr/en/yayinlar/handle-with-care-the-tragedy-of-the-tabqa-dam/ 2

  2. Atlantic Council, « Under Pressure: The Effect of Conflict on the Euphrates Dam », Atlantic Council — SyriaSource. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/under-pressure-the-effect-of-conflict-on-the-euphrates-dam/ 2

  3. PAX / ReliefWeb, « Axed and burned: How conflict-caused deforestation impacts environmental, socio-economic and climate resilience in Syria », 2021. https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/axed-and-burned-how-conflict-caused-deforestation-impacts-environmental-socio-economic-and-climate-resilience-syria 2

  4. SyriaUntold, « Destruction of Forests on the Syrian Coast », SyriaUntold, 20 janvier 2025. https://syriauntold.com/2025/01/20/destruction-of-forests-on-the-syrian-coast/

  5. Conflict and Environment Observatory, « Syria », CEOBS. https://ceobs.org/countries/syria/ 2 3 4

  6. Arab Reform Initiative, « The Environmental Impact of Syria’s Conflict: A Preliminary Survey of Issues », Arab Reform Initiative. https://www.arab-reform.net/publication/the-environmental-impact-of-syrias-conflict-a-preliminary-survey-of-issues/

  7. The Century Foundation, « Cholera in the Time of Assad: How Syria’s Water Crisis Caused an Avoidable Outbreak », TCF. https://tcf.org/content/report/cholera-in-the-time-of-assad-how-syrias-water-crisis-caused-an-avoidable-outbreak/ 2

  8. Arab News, « Syria’s driest winter in nearly 7 decades triggers a severe water crisis in Damascus », Arab News. https://www.arabnews.com/node/2601450/middle-east 2 3 4

  9. Al-Jumhuriya, « Thirst and Geopolitics », Al-Jumhuriya, 11 juillet 2025. https://aljumhuriya.net/en/2025/07/11/thirst-and-geopolitics/ 2

  10. « Russia gave asylum to deposed Syrian President al-Assad, Kremlin confirms », Al Jazeera, 9 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/9/russia-gave-asylum-to-deposed-syrian-president-al-assad-kremlin-confirms

  11. Fanack Water, « Syria’s Water Sector After Regime Change », Fanack Water, 2025. https://water.fanack.com/syria-water-crisis-regime-change-2025/ 2

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