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Stratégie militaire d'Assad : des défaites à la chute

De l'effondrement de 2012 aux sièges et à l'aide russo-iranienne : comment Assad a survécu douze ans avant de s'effondrer en onze jours en décembre 2024.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Char de l'armée syrienne sur une route de campagne devant des bâtiments endommagés par la guerre.
Char de l'armée syrienne sur une route de campagne devant des bâtiments endommagés par la guerre. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Submergé en 2011-2012, le régime a vu son armée fondre de 325 000 hommes à environ 178 000 en 2013.
  2. Pour combler le vide, l'Iran et le Hezbollah ont bâti des milices comme les Forces de défense nationale, créées fin 2012.
  3. L'intervention aérienne russe de septembre 2015 a inversé le rapport de forces et permis la reprise d'Alep en 2016.
  4. Les sièges « se rendre ou mourir de faim » et les accords de réconciliation ont reconquis le territoire par la contrainte.
  5. Cette architecture s'est effondrée en onze jours en décembre 2024, ses parrains étant accaparés ailleurs.

En 2016, reprendre Alep avait coûté quatre ans au régime de Bachar al-Assad. En 2024, l’opposition l’a reconquise en quelques jours. Entre ces deux dates se loge toute l’histoire d’une machine de guerre : laborieusement reconstruite avec l’argent et les soldats des autres, puis pulvérisée dès que ces béquilles ont disparu. La trajectoire militaire d’Assad raconte une survie sous perfusion, et son terme brutal.

L’armée qui se vide

Au printemps 2011, des manifestations pacifiques se muent en insurrection armée. Le régime, d’abord sûr de lui, encaisse des revers : Homs, Deraa, des pans entiers du territoire échappent à son contrôle. Surtout, son outil militaire se délite de l’intérieur. Les effectifs syriens chutent de 325 000 hommes en 2011 à environ 295 000 en 2012, puis à quelque 178 000 en 2013 et 2014, sous l’effet des défections, des désertions et de l’attrition1. À la fin de 2013, le nombre de soldats réguliers serait tombé autour de 110 0001.

Cette hémorragie a une cause politique autant que militaire. Beaucoup de conscrits sunnites refusent de tirer sur leurs voisins, comme le montre l’évolution de l’opposition, des manifestations à la rébellion armée. Le régime ne peut plus tenir le terrain avec sa seule armée. Pour survivre, il doit la réinventer — ou la sous-traiter.

Milices, artillerie, gaz : la guerre par tous les moyens

La réponse vient en partie de Téhéran. Fin 2012 naissent les Forces de défense nationale (FDN), une milice paramilitaire loyaliste entretenue par le Hezbollah et la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens, qui la dotent d’argent, d’armes, d’entraînement et de conseils2. Recrutant largement parmi les alaouites, socle du régime, ces volontaires permettent d’augmenter les effectifs sans mobiliser toute l’armée régulière. Un analyste résume crûment la mutation : à partir de 2014, l’Iran « remplace » une armée syrienne épuisée par cette milice2.

En parallèle, le régime mise sur la puissance de feu : artillerie lourde, frappes aériennes, bombardements de zones civiles. À cet arsenal s’ajoute l’arme chimique, dont l’usage répété poursuit un objectif autant psychologique que militaire — terroriser pour soumettre, comme l’analyse notre dossier sur le rôle des armes chimiques dans la stratégie d’Assad. Cette brutalité ralentit l’opposition sans la briser, et nourrit même sa radicalisation. La survie du régime tient alors moins à sa force qu’à sa résilience accidentelle, faute d’alternative crédible aux yeux de ses partisans3.

Le tournant russe

Le 30 septembre 2015, tout bascule. Moscou lance une intervention militaire de grande ampleur pour empêcher la chute de son allié et son basculement dans la sphère occidentale4. La stratégie russe est habile : plutôt qu’un engagement terrestre direct, le Kremlin sous-traite les opérations au sol à l’armée syrienne, aux milices étrangères alliées et à des sociétés militaires privées comme Wagner, tout en gardant la maîtrise du ciel4.

L’effet est décisif, et il dépasse le seul terrain militaire. Le soutien de Moscou offre aussi à Assad un parapluie diplomatique : fort de l’appui russe, le régime peut camper sur des positions intransigeantes dans les négociations internationales, où la Russie pèse en faveur du maintien d’Assad au pouvoir. L’aviation russe inverse le rapport de forces et permet au régime de reconquérir des territoires clés5. Le symbole tombe en décembre 2016 : après un siège et un pilonnage prolongés, le régime reprend la dernière enclave rebelle d’Alep-Est6. La ville, poumon économique du pays, était contestée depuis 2012 ; les rebelles avaient même failli encercler la partie ouest tenue par le pouvoir en 20136. Mais cette victoire révèle aussi une dépendance : la campagne montre à quel point Assad est devenu tributaire de ses parrains étrangers, aviation russe et milices chiites, à mesure que ses propres forces s’affaiblissent6.

Affamer, puis « réconcilier »

Sur le terrain, le régime systématise une tactique redoutable. Encercler une zone tenue par l’opposition, couper vivres et médicaments, bombarder sans relâche, puis proposer un accord. L’ONU elle-même a qualifié cette méthode de stratégie « se rendre ou mourir de faim »7. À Daraya, le siège a duré quatre ans, certains habitants en étant réduits à manger de l’herbe8.

Ces capitulations sont rebaptisées « accords de réconciliation ». Présentés comme un effort d’apaisement, ils interviennent en réalité après de longs sièges illégaux et aboutissent à l’évacuation des combattants comme au déplacement massif de civils8. Trois de ces accords ont été négociés sous l’égide de parrains internationaux, Russie et Iran en tête : quand les rebelles acceptaient de se rendre, Moscou orchestrait l’évacuation vers le nord et restaurait l’autorité totale du régime — à Alep en 2016, à al-Waer (Homs) en 2017, dans la Ghouta orientale début 20189.

Le procédé est efficace à court terme, mais il empoisonne l’après. Ces accords couvrent un large spectre, du maintien de combattants de l’opposition dans des fonctions de sécurité à Deraa jusqu’à la reddition pure et simple de communautés entières dans la Ghouta orientale9. Leur application reste inégale, ponctuée de violations par les forces gouvernementales, ce qui sème une méfiance durable et provoque parfois des résurgences de violence dans des zones censément pacifiées. Notre analyse du rôle des accords de réconciliation dans la stratégie d’Assad détaille cette mécanique de reconquête par la contrainte. Sur le papier, à la fin des années 2010, Assad avait gagné — mais il régnait sur un pays exsangue, qu’il n’avait ni réconcilié ni reconstruit.

L’effondrement en onze jours

C’est l’illusion d’une victoire. L’édifice reposait sur des soutiens extérieurs ; il s’effondre dès qu’ils se dérobent. Fin novembre 2024, une offensive menée par Hayat Tahrir al-Cham et des factions alliées déferle sur le nord. Le 29 novembre, l’opposition entre dans Alep et s’en empare en grande partie, surprenant ses propres dirigeants par la rapidité de la débâcle des forces gouvernementales10. Hama tombe le 5 décembre. Le 8 décembre 2024, les rebelles entrent dans Damas ; Bachar al-Assad quitte la capitale par avion pour Moscou, où il obtient l’asile, scellant la fin de son régime11.

Moins de deux semaines auront suffi pour défaire cinquante ans de pouvoir. La raison tient à la stratégie même que nous venons de décrire : faute d’armée propre solide, le régime dépendait de ses parrains. Or ceux-ci étaient accaparés ailleurs — la Russie engluée en Ukraine, l’Iran et le Hezbollah en conflit avec Israël11. Les béquilles retirées, la machine s’est écroulée d’un coup.

Ce que la chute révèle

La trajectoire militaire d’Assad invite à une leçon durable : une domination bâtie sur la dépendance extérieure n’est qu’une survie en sursis. Le régime a confondu reconquête territoriale et reconstruction d’un État ; il a gagné des villes sans regagner de légitimité ni d’armée crédible. Pour la Syrie nouvelle, le défi est inverse et immense : reconstruire une force de sécurité nationale là où ne subsistait qu’une mosaïque de milices et de soutiens étrangers. Le signal à surveiller désormais n’est plus une ligne de front, mais la capacité du pays à se doter d’institutions qui ne dépendent de personne.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'armée syrienne s'est-elle affaiblie au début de la guerre ?

Désertions, défections et pertes au combat ont réduit les effectifs de 325 000 hommes en 2011 à environ 178 000 en 2013-2014. Le régime ne pouvait plus tenir le terrain seul et est devenu dépendant de milices et de soutiens étrangers.

Quel a été l'effet de l'intervention russe de 2015 ?

Lancée en septembre 2015, la campagne aérienne russe a inversé le rapport de forces en faveur d'Assad. Elle a permis de reprendre des territoires clés, dont Alep-Est en décembre 2016, et a renforcé la position diplomatique du régime.

Que recouvrent les « accords de réconciliation » ?

Présentés comme des réconciliations, ils suivaient le plus souvent de longs sièges et bombardements. L'ONU a parlé de stratégie « se rendre ou mourir de faim ». Ils aboutissaient à l'évacuation des combattants et au déplacement massif de civils.

Pourquoi le régime s'est-il effondré si vite en 2024 ?

L'offensive lancée fin novembre 2024 a balayé Alep, Hama puis Damas en moins de deux semaines. Les parrains d'Assad étaient accaparés : la Russie en Ukraine, l'Iran et le Hezbollah en conflit avec Israël. L'architecture de survie a cédé.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. GlobalSecurity.org, « Syria - Military Personnel » (effectifs de l’armée syrienne, d’environ 325 000 hommes avant-guerre à ~110 000 en 2013 selon l’IISS, sous l’effet des défections, désertions et pertes). https://www.globalsecurity.org/military/world/syria/personnel.htm 2

  2. Middle East Eye, « Iran “transformed” Syrian army into militia: analysis », Middle East Eye. https://www.middleeasteye.net/news/iran-transformed-syrian-army-militia-analysis 2

  3. Yezid Sayigh, « Strength in Weakness: The Syrian Army’s Accidental Resilience », Carnegie Endowment for International Peace, mars 2016. https://carnegieendowment.org/research/2016/03/strength-in-weakness-the-syrian-armys-accidental-resilience?lang=en&center=middle-east

  4. RAND Corporation, « Road to Damascus: The Russian Air Campaign in Syria, 2015 to 2018 » (intervention russe du 30 septembre 2015, maîtrise du ciel et sous-traitance des opérations au sol). https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA1170-1.html 2

  5. Council on Foreign Relations, « Syria’s Civil War: The Descent Into Horror », CFR. https://www.cfr.org/articles/syrias-civil-war

  6. Geopolitical Monitor, « Second Fall of Aleppo Marks New Phase in Syrian Civil War », Geopolitical Monitor. https://www.geopoliticalmonitor.com/second-fall-of-aleppo-marks-new-phase-in-syrian-civil-war/ 2 3

  7. Amnesty International, « Syria: “Surrender or starve” strategy displacing thousands amounts to crimes against humanity », Amnesty International, novembre 2017. https://www.amnesty.org/en/latest/press-release/2017/11/syria-surrender-or-starve-strategy-displacing-thousands-amounts-to-crimes-against-humanity/

  8. Amnesty International, « “We leave or we die”: Forced displacement under Syria’s “reconciliation” agreements », Amnesty International, 2017. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/05/MDE2473092017ENGLISH.pdf 2

  9. Middle East Eye, « Besiege, bombard, retake: Reconciliation agreements in Syria », Middle East Eye. https://www.middleeasteye.net/opinion/besiege-bombard-retake-reconciliation-agreements-syria 2

  10. CSIS, « Syrian Rebels’ Surprise Offensive Highlights Assad Regime’s Weakness » (prise d’Alep par l’opposition fin novembre 2024 et débâcle des forces gouvernementales), Center for Strategic and International Studies, décembre 2024. https://www.csis.org/analysis/syrian-rebels-surprise-offensive-highlights-assad-regimes-weakness

  11. Brookings Institution, « The Assad regime falls. What happens now? » (entrée des rebelles dans Damas le 8 décembre 2024, fuite de Bachar al-Assad vers Moscou et parrains accaparés ailleurs), Brookings, décembre 2024. https://www.brookings.edu/articles/the-assad-regime-falls-what-happens-now/ 2

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