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De Deraa à Damas : l'opposition à Assad, des slogans à la chute

Des graffitis d'écoliers à Deraa en 2011 à la chute de Damas en 2024 : retour sur l'opposition syrienne, de la révolte pacifique à la rébellion armée victorieuse.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Manifestants syriens brandissant des drapeaux de la révolution dans une rue, lors des soulèvements contre le régime.
Manifestants syriens brandissant des drapeaux de la révolution dans une rue, lors des soulèvements contre le régime. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Tout commence en mars 2011 à Deraa : l'arrestation et la torture d'adolescents auteurs de graffitis anti-régime déclenchent un soulèvement national.
  2. La répression à balles réelles radicalise un mouvement d'abord pacifique et fait naître, en juillet 2011, l'Armée syrienne libre.
  3. L'opposition se fragmente ; des groupes jihadistes comme le Front al-Nosra, futur noyau de Hayat Tahrir al-Cham, émergent.
  4. L'intervention de la Russie et de l'Iran sauve un temps le régime ; les pourparlers de Genève et le processus d'Astana échouent.
  5. En décembre 2024, une offensive éclair conduite par Hayat Tahrir al-Cham renverse Assad : douze jours suffisent à faire tomber le régime.

Tout est parti de quelques mots peints sur un mur. À Deraa, au sud de la Syrie, des adolescents avaient griffonné en février 2011 : « C’est ton tour, docteur » — clin d’œil ironique à Bachar al-Assad, ophtalmologue de formation. Treize ans plus tard, à Damas, ce « tour » est arrivé. Entre ces deux dates, une opposition est née, s’est armée, s’est divisée, puis a fini par l’emporter. Récit d’une trajectoire que peu avaient anticipée.

L’étincelle de Deraa

En février 2011, entre douze et quinze adolescents sont arrêtés à Deraa pour des graffitis anti-régime inspirés du Printemps arabe1. Confiés à la Sécurité politique locale, dirigée par Atef Najib, cousin du président, ils sont battus et torturés des semaines durant1. L’indignation gagne la ville. Le 18 mars 2011, des manifestations réclament leur libération, la fin de la corruption et davantage de libertés ; les forces de sécurité ouvrent le feu à balles réelles, tuant plusieurs personnes1.

Le sang versé change tout. Les images de manifestants tués circulent sur les réseaux sociaux et la contestation se propage de ville en ville. Les rassemblements, d’abord largement pacifiques, réunissent des Syriens de toutes origines et de toutes classes, scandant « Liberté » et « Le peuple veut la chute du régime ». Les réseaux sociaux servent à organiser les rassemblements et à diffuser les preuves des brutalités policières. Mais à chaque vague de répression, la conviction qu’un changement pacifique reste possible s’effrite un peu plus. Cette colère puise aussi dans les fractures sociales accumulées avant 2011 — sécheresse, exode rural, corruption, chômage —, comme le montre notre analyse du rôle de l’inégalité économique dans l’opposition à Assad.

La prise d’armes

Face aux tirs sur des civils, des soldats commencent à déserter. Le 29 juillet 2011, sept officiers ayant quitté l’armée annoncent dans une vidéo la création de l’Armée syrienne libre (ASL), appelant leurs camarades à les rejoindre2. Début 2012, les défections s’accélèrent : un officier supérieur de Hama fait défection avec une cinquantaine d’hommes, et des unités entières se délitent, fournissant chars et armes aux rebelles2.

La révolte populaire bascule en guerre civile ouverte. Les combats embrasent Alep, Homs et Idlib. Ces premiers groupes armés, formés de déserteurs et de civils, prennent les armes d’abord pour protéger les manifestants des attaques gouvernementales, avant de chercher à renverser le pouvoir. Mais l’ASL peine à s’imposer comme commandement unifié : coalition lâche, ses milices coordonnent mal leurs opérations et obéissent à des parrains régionaux rivaux2. Cette faiblesse structurelle marquera durablement l’opposition. Le régime, lui, répond par une stratégie militaire implacable, n’hésitant pas à recourir aux armes chimiques contre les civils.

Fragmentation et montée des jihadistes

Le vide laissé par une opposition désunie profite aux groupes radicaux. Le Front al-Nosra naît fin 2011, lorsque l’émir de l’État islamique en Irak envoie Abou Mohammed al-Joulani organiser des cellules jihadistes en Syrie ; le groupe déclare officiellement son existence en janvier 20123. En 2017, plusieurs factions fusionnent pour former Hayat Tahrir al-Cham (HTC), bâti autour de cet ancien Nosra qui avait, jusqu’en 2016, été lié à Al-Qaïda3.

Cette montée de l’extrémisme complique tout. Les groupes radicaux imposent leur lecture stricte de la loi islamique dans les zones qu’ils contrôlent, suscitant la défiance de populations qui aspiraient à la démocratie, pas à une théocratie. L’opposition modérée, elle, peine à convaincre, prise en étau entre la brutalité du régime et la violence des factions jihadistes. Cette division chronique — infighting, absence de commandement unifié, dépendance à des soutiens étrangers aux agendas opposés — a longtemps privé la révolte de toute traduction politique crédible4. Pendant des années, le morcellement de l’opposition a servi d’argument au régime pour se présenter, à l’étranger, comme le dernier rempart contre le chaos.

L’engrenage des puissances étrangères

Le conflit cesse vite d’être strictement syrien. La Russie apporte un soutien militaire décisif au régime — son intervention de 2015 sauve Assad de l’effondrement —, tandis que la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite appuient divers groupes d’opposition. Les frappes russes contre les positions rebelles sont critiquées pour leur impact sur les civils ; les interventions turques visent surtout à contrer l’influence kurde au nord.

Les tentatives de règlement s’enlisent. Les pourparlers de Genève, sous l’égide de l’ONU depuis 2012, butent sur l’intransigeance du régime et les divisions de l’opposition. Le processus d’Astana, porté par la Russie, l’Iran et la Turquie, instaure des « zones de désescalade » sans jamais déboucher sur la paix. Le conflit semble gelé, le régime ayant repris l’avantage sur le terrain — au point que plusieurs capitales arabes amorcent, à partir de 2023, une normalisation avec Damas. À la veille de 2024, la chute d’Assad paraissait improbable à la plupart des observateurs : c’est précisément cette fausse certitude que les rebelles allaient exploiter.

Douze jours qui ont tout emporté

C’est dans ce paysage figé que survient l’imprévu. Le 27 novembre 2024, HTC lance une offensive baptisée « Dissuasion de l’agression » vers l’ouest d’Alep, en réponse aux bombardements du régime sur Idlib5. Le calcul des rebelles est lucide : les alliés d’Assad sont accaparés ailleurs — la Russie par l’Ukraine, l’Iran et le Hezbollah par leur confrontation avec Israël5. Le 29 novembre, HTC entre dans Alep et s’empare de la deuxième ville du pays en une journée, face à un effondrement des forces gouvernementales5.

L’avalanche est foudroyante. Hama, puis Homs, puis la route de Damas : les villes tombent les unes après les autres, souvent sans combat, tant l’armée régulière se débande. Le 6 décembre, dans un entretien à CNN, Joulani — de son vrai nom Ahmed al-Charaa — déclare que l’objectif est de chasser Assad du pouvoir6. Deux jours plus tard, le 8 décembre 2024, le régime s’effondre : Bachar al-Assad fuit la capitale à bord d’un avion pour la Russie, où l’asile lui est accordé7. De l’offensive initiale à la chute, il aura fallu moins de deux semaines6.

Une victoire, et après ?

L’opposition a renversé Assad ; il lui reste à gouverner. La question qui hantait la rébellion depuis ses débuts — comment unifier des factions aux objectifs divergents ? — se pose désormais aux vainqueurs. Entre modérés, courants islamistes et minorités inquiètes, la transition s’annonce périlleuse. Le signal à surveiller : la capacité du nouveau pouvoir, issu d’un mouvement classé naguère parmi les organisations radicales, à bâtir un État inclusif plutôt qu’à reproduire, sous d’autres habits, la logique de domination contre laquelle des adolescents de Deraa s’étaient un jour dressés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment la révolution syrienne a-t-elle commencé ?

Elle a éclaté à Deraa en mars 2011 après l'arrestation et la torture d'une quinzaine d'adolescents qui avaient peint des slogans anti-régime sur des murs. Les manifestations réclamant leur libération se sont muées, sous la répression, en soulèvement national inspiré du Printemps arabe.

Qu'est-ce que l'Armée syrienne libre ?

Annoncée le 29 juillet 2011 par sept officiers ayant déserté l'armée régulière, l'Armée syrienne libre fut le premier groupe armé d'opposition. Coalition lâche de déserteurs et de civils, elle n'a jamais réussi à unifier son commandement, ce qui a contribué à la fragmentation de l'opposition.

Qui est Hayat Tahrir al-Cham ?

Formé en 2017 autour de l'ancien Front al-Nosra — fondé fin 2011 et lié un temps à Al-Qaïda —, Hayat Tahrir al-Cham est un mouvement islamiste dirigé par Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohammed al-Joulani. C'est lui qui a conduit l'offensive ayant renversé Assad en 2024.

Comment le régime d'Assad est-il tombé ?

Une offensive surprise lancée le 27 novembre 2024 a pris Alep en un jour, puis déferlé vers le sud. Profitant de l'affaiblissement de la Russie, de l'Iran et du Hezbollah, les rebelles sont entrés dans Damas. Le 8 décembre 2024, Assad a fui vers la Russie.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. CNN, « For many Syrians, the story of the war began with graffiti in Dara’a », 15 mars 2018. https://www.cnn.com/2018/03/15/middleeast/daraa-syria-seven-years-on-intl 2 3

  2. Mapping Militants Project (Stanford University), « Free Syrian Army » (création le 29 juillet 2011, défections, fragmentation). https://mappingmilitants.org/mmp-group/free-syrian-army 2 3

  3. Britannica, « Hay’at Tahrir al-Sham (HTS) » (origines du Front al-Nosra et formation de HTC en 2017). https://www.britannica.com/topic/Hayat-Tahrir-al-Sham 2

  4. Council on Foreign Relations, « Syria’s Civil War: The Descent Into Horror » (fragmentation de l’opposition). https://www.cfr.org/articles/syrias-civil-war

  5. Center for Strategic and International Studies, « Syrian Rebels’ Surprise Offensive Highlights Assad Regime’s Weakness » (offensive du 27 novembre, prise d’Alep). https://www.csis.org/analysis/syrian-rebels-surprise-offensive-highlights-assad-regimes-weakness 2 3

  6. CNN, « Abu Mohammad al-Jolani: Syrian rebel HTS leader says goal is to “overthrow” Assad regime » (entretien du 6 décembre 2024, offensive éclair). https://www.cnn.com/2024/12/06/middleeast/syria-rebel-forces-hayat-tahrir-al-sham-al-jolani-intl-latam/index.html 2

  7. NPR, « Bashar al-Assad flees Syria for Russia » (fuite d’Assad le 8 décembre 2024, asile accordé). https://www.npr.org/2024/12/08/nx-s1-5221462/bashar-al-assad-flees-syria-for-russia

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