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La jeunesse syrienne sous Assad : conscription, exil et plaies invisibles

Conscription sans fin, écoles détruites, chômage de masse, traumatismes : comment la guerre d'Assad a sacrifié une génération syrienne — et ce que sa chute change.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Jeunes Syriens dans une salle de classe endommagée par la guerre, regardant vers un tableau noir.
Jeunes Syriens dans une salle de classe endommagée par la guerre, regardant vers un tableau noir. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le service militaire, théoriquement de 18 mois, s'est étiré jusqu'à 7 à 9 ans pendant la guerre, devenant la première cause de fuite des jeunes hommes.
  2. Le conflit a brisé l'école : chômage massif, écoles détruites, et un risque assumé de « génération perdue ».
  3. Selon le CICR, les jeunes Syriens cumulent anxiété (73 %), détresse (69 %) et dépression (58 %).
  4. Save the Children a alerté sur un « stress toxique » menaçant des millions d'enfants de séquelles durables.
  5. Après la chute du régime en décembre 2024, le nouveau pouvoir a aboli la conscription obligatoire.

À 18 ans, un jeune Syrien recevait une convocation qui pouvait dévorer une décennie de sa vie. Pas dix-huit mois, comme le prévoyait la loi : sept, huit, neuf ans, parfois sans terme. Sous le régime de Bachar al-Assad, grandir était devenu un parcours d’obstacles où l’uniforme, l’exil ou le silence des plaies invisibles attendaient toute une génération. Voici ce que la guerre a fait à la jeunesse syrienne — et ce que la chute du régime, en décembre 2024, vient bouleverser.

La conscription, ce gouffre

Sur le papier, le service militaire concernait les hommes de 18 à 42 ans ; Assad l’avait ramené à 18 mois en mars 2011, juste avant le soulèvement1. La guerre a tout emporté. Dans de nombreux cas, l’appel obligatoire s’est prolongé pendant 7 à 9 ans, certains soldats étant maintenus dans l’armée ou la réserve sans démobilisation2. Le service est devenu une durée indéfinie, suspendue au bon vouloir du régime.

Conséquence directe : la fuite. L’évasion du service est considérée comme la principale raison poussant les jeunes hommes à quitter la Syrie2. Pour ceux qui restaient, échapper à la conscription signifiait vivre traqué — les autorités exigeaient un document de situation militaire à présenter à tout contrôle, et l’absence de présentation était passible de prison3. Cette mécanique de contrainte, examinée en profondeur dans notre analyse de l’évolution du service militaire sous Assad, faisait du devoir patriotique un piège existentiel.

Le dilemme était d’autant plus déchirant que beaucoup de jeunes appelés se voyaient sommés de combattre — parfois contre leurs propres concitoyens, dans des zones d’opposition. Servir, c’était risquer la mort ou la complicité ; déserter, c’était exposer sa famille aux représailles et renoncer à toute vie publique. Entre ces deux issues, l’exil apparaissait souvent comme la seule porte de sortie, au prix d’un arrachement définitif au pays natal. La conscription n’était donc pas qu’un fardeau individuel : elle alimentait directement l’hémorragie de jeunesse qui a vidé la Syrie de ses forces vives.

Une école en ruine, un avenir confisqué

L’éducation, pilier de toute jeunesse, a été pulvérisée. Écoles détruites ou réquisitionnées, classes surchargées, enseignants en fuite : poursuivre des études est devenu un luxe. Paradoxe révélateur, le nombre d’inscrits dans l’enseignement supérieur a augmenté dans les zones tenues par le gouvernement, en partie grâce à des politiques d’admission assouplies destinées à occuper les jeunes et à retarder leur conscription4. L’université servait moins à former qu’à différer l’appel sous les drapeaux.

Le marché du travail, lui, s’est effondré. Selon la Banque mondiale, 55 % de la population active syrienne était sans emploi, et le chômage des jeunes plus élevé encore : jusqu’à 84 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans étaient sans travail4. Privés de diplôme et d’emploi, beaucoup de jeunes ont vu s’évanouir les étapes ordinaires de la vie — finir l’école, trouver un poste, fonder une famille5.

Pour ceux qui décrochaient un emploi, c’était souvent dans des postes précaires, mal rémunérés et dépourvus de protection sociale. Les industries détruites, les investissements étrangers taris et les sanctions internationales ont réduit à peau de chagrin les débouchés. Lancer une entreprise relevait du parcours du combattant, faute d’accès au financement et aux infrastructures. C’est tout un capital humain qui a fui, prolongeant l’exode de la classe professionnelle et appauvrissant durablement le pays. À cela s’ajoute une dimension souvent oubliée : un système éducatif longtemps orienté vers l’endoctrinement plus que vers l’esprit critique, qui a mal préparé les jeunes à un monde du travail moderne.

Les plaies invisibles

Au-delà des chiffres économiques, la guerre a creusé des blessures intérieures. Selon une enquête du Comité international de la Croix-Rouge menée pour les dix ans du conflit, les jeunes Syriens cumulaient, sur douze mois, troubles du sommeil (54 %), anxiété (73 %), dépression (58 %), solitude (46 %), frustration (62 %) et détresse (69 %)5. Des proportions qui décrivent une génération entière sous pression continue.

Chez les plus jeunes, le constat est plus alarmant encore. Save the Children, dans son rapport « Invisible Wounds » — la plus vaste enquête de santé mentale menée à l’intérieur de la Syrie depuis 2011 —, a averti que des millions d’enfants pouvaient vivre dans un état de « stress toxique »6. Près de 3 millions d’enfants de moins de 6 ans n’avaient connu que la guerre6. Deux tiers des enfants avaient perdu un proche, été blessés ou vu leur maison bombardée ; 80 % des personnes interrogées rapportaient une agressivité accrue, 71 % une recrudescence de l’énurésie — symptômes classiques de stress post-traumatique6. Un conseiller de l’ONG prévenait que les dommages risquaient de devenir « permanents et irréversibles »6.

Cet impact psychologique n’est pas un effet de bord : il fut aussi recherché. L’usage des armes chimiques dans la stratégie d’Assad visait à terroriser les civils autant qu’à tuer, marquant durablement les esprits.

Résilience et fractures

Malgré tout, cette jeunesse n’a pas seulement subi. Beaucoup se sont organisés, ont documenté la guerre, ont fait vivre une scène artistique de l’exil. Le théâtre, la musique et les arts visuels sont devenus des exutoires autant que des outils de mémoire, racontant la Syrie au monde et tissant, à distance, une identité commune. Des organisations internationales ont accompagné ce sursaut par des bourses d’études et des programmes de soutien psychologique, offrant à certains jeunes un horizon là où le régime n’en laissait aucun.

Mais la résilience a un revers : elle masque parfois l’ampleur des besoins. Dans une société où la force est valorisée, demander de l’aide psychologique reste stigmatisé, ce qui prive nombre de jeunes des soins nécessaires. Et l’hémorragie démographique a vidé le pays d’une part de sa relève, fragilisant aussi la classe moyenne syrienne dont sortaient tant de ces jeunes diplômés.

Tourner la page

La chute du régime, en décembre 2024, a produit un changement immédiat et tangible : la conscription obligatoire a été abolie, le service dans les forces armées devenant entièrement volontaire2. Pour une génération qui avait fait de l’évasion du service son premier motif d’exil, le symbole est puissant.

Reste l’essentiel, plus lent à réparer. Reconstruire des écoles est concevable ; soigner des esprits, faire revenir les diplômés partis, recréer des emplois pour une jeunesse désœuvrée demandera des années. Le signal à surveiller : la capacité de la nouvelle Syrie à transformer la fin de la contrainte militaire en véritables perspectives. Car une génération libérée de l’uniforme n’aura reconquis son avenir que le jour où l’école, l’emploi et le soin redeviendront, pour elle, des promesses crédibles.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de temps durait le service militaire en Syrie sous Assad ?

Légalement ramené à 18 mois en mars 2011, le service s'est en réalité étiré pendant la guerre jusqu'à 7 à 9 ans, certains soldats étant maintenus indéfiniment sous les drapeaux. Cette durée imprévisible est devenue la principale raison poussant les jeunes hommes à fuir le pays.

Pourquoi parle-t-on d'une « génération perdue » ?

La guerre a privé une génération entière d'école, d'emploi et d'étapes normales de la vie. Le chômage touchait 55 % de la population active et jusqu'à 84 % des jeunes femmes. Beaucoup de jeunes ont grandi sans diplôme ni perspective, compromettant la future reconstruction du pays.

Quelles séquelles psychologiques la guerre a-t-elle laissées chez les jeunes ?

Selon le CICR, 73 % des jeunes Syriens souffraient d'anxiété, 69 % de détresse et 58 % de dépression. Save the Children a décrit un « stress toxique » chez les enfants — agressivité, énurésie, cauchemars — pouvant laisser des dommages durables, voire irréversibles.

La conscription existe-t-elle encore après la chute d'Assad ?

Non. À la suite de la chute du régime en décembre 2024, le nouveau pouvoir a aboli la conscription obligatoire : le service dans les forces armées est devenu entièrement volontaire, tournant une page lourde de l'histoire militaire syrienne.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. The Tahrir Institute for Middle East Policy, « TIMEP Brief: Conscription Law » (cadre légal et réformes), août 2019. https://timep.org/2019/08/22/timep-brief-conscription-law/

  2. European Union Agency for Asylum, « Persons who evaded or deserted military service » (durée réelle, fuite, abolition après décembre 2024). https://euaa.europa.eu/country-guidance-syria/22-persons-who-evaded-or-deserted-military-service 2 3

  3. WRI, « Country report and updates: Syria » (suivi des insoumis, sanctions). https://wri-irg.org/en/programmes/world_survey/country_report/en/Syria

  4. Norwegian Refugee Council, « Nine challenges facing young people in Syria », 2020. https://www.nrc.no/perspectives/2020/nine-challenges-facing-young-people-in-syria 2

  5. Comité international de la Croix-Rouge, « A Decade of Loss: Syria’s Youth after 10 years of crisis », 2021. https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/decade-loss-syrias-youth-after-10-years-crisis 2

  6. Save the Children, « Invisible Wounds: The impact of six years of war on the mental health of Syria’s children », 2017. https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/invisible-wounds-impact-six-years-war-mental-health-syria-s-children 2 3 4

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