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Le service militaire sous Assad : une armée pour tenir la société

De Hafez à Bachar al-Assad, la conscription fut un outil de contrôle social et de survie du régime. Histoire d'un service militaire et de son abolition fin 2024.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Conscrits syriens en uniforme lors d'un rassemblement militaire, illustrant la conscription sous le régime Assad.
Conscrits syriens en uniforme lors d'un rassemblement militaire, illustrant la conscription sous le régime Assad. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Dès sa prise de pouvoir en 1970, Hafez al-Assad a fait de la conscription un pilier du contrôle baathiste sur la société.
  2. Le service, fixé à 18 mois, s'est étiré jusqu'à 9 ans pendant la guerre civile, retenant des centaines de milliers d'hommes.
  3. Le poids militaire a écrasé les budgets civils : en 1983, l'État dépensait par habitant 249 dollars pour l'armée contre 7 pour la santé.
  4. Le service réserve est devenu un outil de racket, monnayant l'exemption auprès de ceux qui pouvaient payer.
  5. Après la chute du régime en décembre 2024, Ahmed al-Charaa a aboli la conscription obligatoire au profit d'une armée de volontaires.

En Syrie, le service militaire n’a jamais été qu’une affaire de défense. Sous les Assad, il fut un instrument pour tenir le pays : encadrer la jeunesse, diffuser une idéologie, s’assurer une loyauté. Pendant un demi-siècle, l’uniforme a structuré la vie des hommes syriens — jusqu’à devenir, dans les années de guerre, l’une des premières raisons de fuir le pays. Sa disparition, fin 2024, marque la fin d’une époque.

Une armée au cœur de l’État baathiste

Tout part de novembre 1970, quand Hafez al-Assad, alors ministre de la Défense, s’empare du pouvoir lors de ce qu’il baptise le « Mouvement correctif »1. Officier alaouite, il sait que son régime reposera sur l’armée. La conscription devient vite un outil pour consolider l’État baathiste2. Sous Hafez, le service dure environ deux ans et demi2.

La militarisation déborde la caserne. La propagande militariste imprègne la société, et tout particulièrement l’école et les institutions éducatives3. Pour verrouiller l’appareil, Assad place des cadres alaouites loyaux aux postes-clés des institutions3. Servir devient un rite de passage obligé, mais aussi un canal d’endoctrinement : on y apprend la dévotion au régime autant que le maniement des armes. L’armée n’est pas seulement un bouclier contre Israël ou les voisins ; elle est la colonne vertébrale d’un système qui surveille sa propre population.

Bachar al-Assad, qui succède à son père en 2000, hérite de cette architecture et la perpétue. Le service militaire reste un passage obligé pour les jeunes hommes, vécu tantôt comme un devoir patriotique, tantôt comme une source d’angoisse et de division. La continuité est totale : d’un Assad à l’autre, l’uniforme demeure le ciment d’un pouvoir qui se méfie autant de l’ennemi extérieur que de sa propre jeunesse.

Le gouffre budgétaire

Ce modèle a un coût vertigineux. Entre 1960 et 2010, les dépenses militaires syriennes ont représenté en moyenne 9,73 % du PIB4. L’arbitrage se faisait au détriment des services publics : en 1983, l’État dépensait par habitant l’équivalent de 249 dollars pour l’armée, contre 102 pour l’éducation et seulement 7 pour la santé4.

Derrière ces chiffres, une logique : en mobilisant une large part de la population masculine active, le régime retirait des bras du marché du travail et grevait la productivité. Les jeunes appelés étaient arrachés à leurs études ou à leur emploi, ce qui contribuait au chômage et aux tensions sociales. Les ressources englouties dans la machine militaire — solde, équipement, entretien d’une armée massive — manquaient cruellement à l’éducation et à la santé. Ce déséquilibre a pesé sur l’économie bien avant la guerre, et l’a fragilisée face aux chocs ultérieurs — un terrain que prolongeront, des décennies plus tard, les sanctions internationales.

Quand la guerre dévore les hommes

Le soulèvement de 2011 transforme la nature du service. Légalement fixé à 18 mois, il s’étire dans les faits jusqu’à neuf ans ou plus, des hommes étant retenus indéfiniment dans l’armée ou la réserve5. Le service de réserve, en particulier, devient l’un des plus lourds fardeaux pesant sur les Syriens après 20116. Un homme ayant pourtant achevé son service obligatoire pouvait être rappelé sans préavis, parfois des années plus tard, et renvoyé au combat : l’incertitude permanente est devenue la règle.

Pire, il se mue en machine à cash. Le régime monnaie l’exemption : ceux qui en ont les moyens paient une indemnité pour échapper au service, transformant la réserve en outil de collecte de revenus6. L’égalité devant l’uniforme — déjà fictive — vole en éclats : les pauvres partent au front, les nantis achètent leur tranquillité.

Pour ceux qui ne peuvent ni payer ni servir, il ne reste qu’une issue : la fuite. Des centaines de milliers de jeunes hommes ont quitté le pays pour y échapper, faisant de l’évasion du service l’un des premiers moteurs de l’exode syrien. D’autres ont déserté, basculant dans la clandestinité ou rejoignant les rangs de l’opposition. Cette hémorragie a vidé l’armée régulière de sa substance autant qu’elle a saigné la société, comme l’analyse notre dossier sur la jeunesse syrienne sous Assad.

Une société sous tension

Les effets sociaux sont profonds. Les familles vivent dans l’angoisse de perdre un fils ; celles qui parviennent à éviter la conscription portent parfois un sentiment de culpabilité ou de honte. Les mères, en particulier, subissent une pression émotionnelle intense pendant l’absence prolongée d’un proche. Les soldats qui rentrent reviennent souvent marqués, victimes de stress post-traumatique — flashbacks, cauchemars, anxiété chronique — qui complique leur réintégration à la vie civile. La conscription nourrit ainsi une société travaillée par le silence et la souffrance non dite, où le soutien émotionnel devient crucial mais difficile à offrir.

Le service militaire creuse aussi des fractures de loyauté. Certains jeunes, sommés de participer à des opérations contre leurs propres concitoyens, vivent un déchirement moral. La conscription, censée souder la nation autour de l’État, finit par opposer le devoir imposé aux aspirations personnelles, alimentant un sentiment diffus d’aliénation.

Pour le régime, c’était précisément l’intérêt du système : intégrer une large part des hommes dans l’armée garantissait une loyauté et un contrôle social renforcés. L’armée servait à écraser les manifestations autant qu’à défendre les frontières — une fonction répressive centrale dans la stratégie militaire d’Assad pendant la guerre. La désertion, elle, exposait le fuyard et sa famille aux représailles, à la stigmatisation et à la ruine.

La fin d’un système

La chute du régime, le 8 décembre 2024, a renversé cet édifice. Ahmed al-Charaa, à la tête du nouveau pouvoir, a annoncé l’abolition de la conscription obligatoire, confirmée par les responsables militaires début 2025 ; le recrutement est devenu strictement volontaire, des milliers de Syriens rejoignant la nouvelle armée7. La conscription ne serait rétablie qu’en cas d’urgence nationale majeure7. Des experts évoquent une armée plus légère et professionnelle, formée selon des standards occidentaux7.

Le symbole est lourd pour un pays où le service avait été, des décennies durant, un instrument de domination. Reste à transformer l’essai. Le signal à surveiller : la capacité des nouvelles autorités à bâtir une armée nationale réellement au service de l’État, et non d’un clan — sans recréer, sous un autre drapeau, la militarisation de la société qui avait fait du service militaire un piège pour des générations de Syriens. C’est aussi de cela que dépendra le retour d’une classe moyenne longtemps essorée par la guerre et la conscription.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la conscription était-elle centrale pour le régime Assad ?

Depuis Hafez al-Assad, arrivé au pouvoir en 1970, le service militaire servait à encadrer la jeunesse, diffuser l'idéologie baathiste et assurer la loyauté envers le régime. L'armée était à la fois un instrument de défense extérieure et un outil de contrôle social et de répression interne.

Combien de temps durait le service militaire ?

Sous Hafez al-Assad, le service durait environ deux ans et demi. Ramené à 18 mois au début des années 2010, il s'est en réalité prolongé jusqu'à neuf ans ou davantage pendant la guerre, des centaines de milliers d'hommes étant retenus bien au-delà de leur terme officiel.

Quel était le coût économique du modèle militaire syrien ?

Considérable. Les dépenses militaires ont représenté en moyenne 9,73 % du PIB entre 1960 et 2010. En 1983, l'État consacrait par habitant 249 dollars à l'armée, contre 102 pour l'éducation et seulement 7 pour la santé, au détriment des services publics.

Le service militaire obligatoire existe-t-il encore ?

Non. Après la chute du régime en décembre 2024, Ahmed al-Charaa a aboli la conscription obligatoire. Le recrutement est devenu volontaire, des milliers de Syriens rejoignant la nouvelle armée ; la conscription ne serait rétablie qu'en cas d'urgence nationale majeure.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. Fanack, « Syria: Hafiz al-Assad (1970-2000) » (prise de pouvoir de Hafez al-Assad en novembre 1970). https://fanack.com/syria/history-of-syria/hafiz-al-assad-1970-2000/

  2. Atlantic Council, « Military Conscription: A Tool to Strengthen the Baathist State », 2020. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/military-conscription-a-tool-to-entrench-the-baathist-state/ 2

  3. The Kurdish Center for Studies, « Hafez al-Assad: An Analysis of His Rule and Political Legacy » (militarisation de la sphère civile et cadres alaouites loyaux aux postes-clés). https://nlka.net/eng/hafez-al-assad-an-analysis-of-his-rule-and-political-legacy/ 2

  4. GlobalSecurity.org, « Syria - Military Spending » (part du PIB et arbitrages budgétaires de 1983). https://www.globalsecurity.org/military/world/syria/budget.htm 2

  5. ISPI, « Fight or Flight: The Syrian Conscription Nightmare » (durée légale et prolongations en temps de guerre). https://www.ispionline.it/en/publication/fight-or-flight-the-syrian-conscription-nightmare-130593

  6. Omran for Strategic Studies, « Syria’s Reserve Military Service Transformations and Objectives », 2021. https://omranstudies.org/index.php/publications/articles/syria%E2%80%99s-reserve-military-service-transformations-and-objectives.html 2

  7. The New Arab, « Why Al-Sharaa’s scrapping of conscription for Syrians matters », décembre 2024. https://www.newarab.com/news/why-al-sharaas-scrapping-conscription-syrians-matters 2 3

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