Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Non classé

Ressources partagées : gérer les conflits de l'eau

Du Nil à l'Indus, l'eau partagée devient un enjeu de paix et de guerre. Comment les États gèrent les ressources transfrontalières entre coopération et coercition.

Par ISS31 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Vue aérienne d'un grand barrage sur un fleuve transfrontalier, illustrant les tensions autour du partage de l'eau.
Vue aérienne d'un grand barrage sur un fleuve transfrontalier, illustrant les tensions autour du partage de l'eau. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Plus de 310 rivières et lacs traversent des frontières et alimentent plus de la moitié de l'humanité, ce qui en fait un enjeu géopolitique majeur.
  2. Le barrage de la Renaissance éthiopien, achevé en 2025 sans accord avec l'Égypte et le Soudan, illustre l'impasse de la diplomatie du Nil.
  3. La suspension du traité des eaux de l'Indus par l'Inde en avril 2025 a fait de l'eau une arme dans le conflit avec le Pakistan.
  4. Le changement climatique agit comme un multiplicateur de menace, rendant les débits plus erratiques et les tensions plus probables.

Pour l’Égypte, le Nil n’est pas un fleuve : c’est « une question d’existence, non négociable ». Il fournit près de 97 % de son eau renouvelable. À 5 000 kilomètres de là, l’Inde a coupé en 2025 le robinet de données qui liait son destin hydraulique à celui du Pakistan. Entre ces deux scènes se joue l’un des grands affrontements silencieux du siècle : qui contrôle l’eau quand elle traverse les frontières ?

Une ressource qui ignore les frontières

Le problème est d’abord géographique. Plus de 310 rivières et lacs, ainsi que 592 systèmes aquifères, franchissent des frontières nationales ; ensemble, ces eaux transfrontalières soutiennent environ 52 % de la population mondiale et représentent 60 % des flux d’eau douce de la planète1. Au total, 153 pays disposent d’un territoire situé dans au moins un des 286 bassins partagés recensés1. L’eau, par nature, se moque des lignes tracées sur les cartes.

Cette interdépendance crée une équation politique délicate. Une décision en amont — bâtir un barrage, dériver un canal, retenir une crue — se répercute aussitôt en aval, sur l’agriculture, l’électricité et l’eau potable des voisins. La gestion des ressources partagées exige donc une coordination que les rivalités nationales rendent souvent illusoire. La même logique d’interdépendance traverse d’autres ressources stratégiques, comme l’illustre l’usage que l’Iran fait de ses ressources pétrolières et gazières à des fins politiques.

Le Nil, ou l’impasse du barrage de la Renaissance

Aucun dossier n’illustre mieux le blocage que celui du Grand Barrage de la Renaissance éthiopien (GERD). Lancé en 2011 sur le Nil Bleu, le plus grand ouvrage hydroélectrique d’Afrique a achevé le remplissage final de son réservoir le 5 septembre 2024, avant une inauguration officielle le 9 septembre 20252. Pour Addis-Abeba, c’est un symbole de souveraineté et de développement, fondé sur le principe d’une « utilisation équitable » des ressources transfrontalières2.

Mais le projet a été mené à terme sans accord. L’Égypte et le Soudan, en aval, réclament un cadre juridiquement contraignant régissant le remplissage et l’exploitation du barrage, en particulier lors des sécheresses2. Les médiations successives de l’Union africaine, des États-Unis et de la Banque mondiale n’ont produit aucun compromis durable : la Déclaration de principes signée à Khartoum en 2015 engageait les trois pays à coopérer, sans jamais préciser comment opérer le barrage en cas de crue ou d’étiage2. Plus d’une décennie de négociations n’a pas suffi à combler ce vide. Cette fragilité institutionnelle nourrit des tensions régionales déjà vives, dans la continuité des bouleversements explorés à propos de l’impact des printemps arabes sur la société civile.

Quand l’eau devient une arme : l’Indus

Le bassin de l’Indus a franchi un seuil plus inquiétant encore. Le 23 avril 2025, au lendemain de l’attentat de Pahalgam qui a tué plus de vingt touristes au Cachemire administré par l’Inde, New Delhi a placé « en suspens » le traité des eaux de l’Indus de 1960, pourtant longtemps cité comme modèle de coopération3. L’Inde a suspendu l’échange régulier de données hydrologiques — alertes de crue, débits, fonte des glaciers — et interrompu les inspections de la Commission permanente de l’Indus3.

La rhétorique a vite escaladé. Le ministre indien de l’Intérieur a affirmé que l’Inde ne restaurerait « jamais » le traité, le Pakistan devant être « privé de l’eau qu’il recevait injustement »3. Islamabad, qui nie toute implication dans l’attentat, accuse l’Inde de « transformer l’eau en arme » et prévient que toute tentative de bloquer ou détourner ses eaux serait considérée comme un acte de guerre3. La Banque mondiale a rappelé qu’aucune clause du traité ne permet sa suspension unilatérale3. L’épisode montre comment une ressource vitale peut basculer du registre de la coopération à celui de la coercition — un levier de pression dont la logique rejoint l’usage stratégique des ressources énergétiques par la Russie.

Le Mékong, coopération sous tension

Tous les bassins ne sombrent pas dans l’affrontement ouvert. Le Mékong offre un modèle plus nuancé. Depuis 1995, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam sont liés par un accord établissant la Commission du fleuve Mékong (MRC), seule organisation de bassin fondée sur un traité dans la région4. Dans le bas-Mékong, 60 millions de personnes dépendent du fleuve pour se nourrir et vivre4.

Mais la coopération bute sur un acteur extérieur : la Chine, en amont, où s’alignent onze grands barrages5. Lors de la saison sèche 2025, des analyses ont montré que les barrages chinois de Tuoba et Nuozhadu retenaient l’eau pour la production hydroélectrique, aggravant la sécheresse en aval pendant que le bas-bassin manquait d’eau4. Le Vietnam pourrait perdre 30 % de ses prises de poisson d’ici 2040 du fait de ces ouvrages4. La MRC dispose du dialogue et des données, mais d’aucun pouvoir contraignant sur l’amont : la diplomatie de l’eau y est réelle, mais asymétrique.

Le climat, multiplicateur de tensions

Au-dessus de ces dossiers plane une variable commune : le réchauffement. Le changement climatique agit comme un « multiplicateur de menace » dans le domaine de l’eau, amplifiant les pénuries préexistantes et rendant les débits des fleuves transfrontaliers plus erratiques6. Là où il pleut davantage, ailleurs la sécheresse s’installe — et l’imprévisibilité nourrit la défiance entre riverains.

Les projections sont sévères. Sans mesures d’atténuation et d’adaptation, près de 40 % des bassins fluviaux transfrontaliers pourraient connaître des conflits liés à la rareté de l’eau sur la période 2041-2050, avec des points chauds en Afrique, en Asie du Sud et centrale, au Moyen-Orient et en Amérique du Nord6. La pénurie a déjà contribué au déplacement de 32,6 millions de personnes dans 151 pays pour la seule année 20236. Ces dynamiques s’entrelacent avec les flux migratoires analysés dans notre dossier sur la manière de gérer les crises migratoires en Europe.

La coopération, seule digue crédible

Le tableau n’est pourtant pas écrit d’avance. Les mêmes chercheurs soulignent que des mécanismes de coopération à l’échelle des bassins pourraient ramener à moins de 10 % la part des bassins exposés au conflit6. La marge de manœuvre existe : aujourd’hui, seuls 43 des 153 pays partageant des eaux transfrontalières disposent d’arrangements opérationnels couvrant au moins 90 % de leurs ressources communes7. Le déficit de gouvernance est immense, mais il est aussi un gisement de solutions.

Le signal à surveiller tient en un mot : précédent. Si la suspension du traité de l’Indus devait s’installer dans la durée sans riposte régulatrice, elle pourrait légitimer ailleurs l’usage de l’eau comme moyen de pression. À l’inverse, un compromis sur le Nil ou un renforcement de la MRC montrerait que la rareté pousse encore les États à négocier plutôt qu’à s’affronter. De ce choix dépendra, pour des centaines de millions de riverains, la différence entre la sécurité et la crise.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les fleuves transfrontaliers provoquent-ils des tensions ?

Parce qu'une décision prise en amont — construire un barrage, dévier un cours d'eau — affecte directement les pays situés en aval. Quand plusieurs États dépendent de la même source pour boire, irriguer et produire de l'électricité, leurs intérêts entrent en concurrence, surtout en période de sécheresse.

Qu'est-ce que le barrage de la Renaissance éthiopien (GERD) ?

C'est le plus grand barrage hydroélectrique d'Afrique, construit par l'Éthiopie sur le Nil Bleu. Inauguré en septembre 2025, il vise à produire de l'électricité pour le développement du pays. L'Égypte et le Soudan, en aval, redoutent une baisse de leur approvisionnement et réclament un accord contraignant, toujours absent.

L'eau peut-elle devenir une arme ?

Oui. En avril 2025, l'Inde a suspendu le traité des eaux de l'Indus après un attentat au Cachemire, gelant le partage de données hydrologiques avec le Pakistan. Islamabad a qualifié toute interruption du débit d'« acte de guerre ». L'eau devient alors un levier de pression diplomatique et militaire.

La coopération sur l'eau peut-elle vraiment réduire les conflits ?

Les chercheurs estiment que des mécanismes de coopération à l'échelle des bassins pourraient ramener à moins de 10 % la part des bassins exposés à des conflits, contre près de 40 % sans action. Des organismes comme la Commission du Mékong montrent la voie, malgré leurs limites face aux barrages en amont.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. UN-Water, « Transboundary Waters — Water Facts », UN-Water, 2025. https://www.unwater.org/water-facts/transboundary-waters 2

  2. Foreign Policy Research Institute, « The GERD Dispute: Lessons for Water Governance and the Future of the Nile Basin », FPRI, octobre 2025. https://www.fpri.org/article/2025/10/the-gerd-dispute-lessons-for-water-governance-and-the-future-of-the-nile-basin/ 2 3 4

  3. « With Indus Waters Treaty in the balance, Pakistan braces for more water woes », NPR, 8 juillet 2025. https://www.npr.org/2025/07/08/g-s1-73122/pakistan-india-indus-waters-treaty 2 3 4 5

  4. Stockholm Environment Institute, « Dams and droughts, data and diplomacy in the Mekong », SEI, 2025. https://www.sei.org/perspectives/dams-and-droughts-data-and-diplomacy-in-the-mekong/ 2 3 4

  5. « Dammed in the Mekong: Averting an Environmental Catastrophe », International Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/rpt/asia/south-east-asia/cambodia-thailand-china/343-dammed-mekong-averting-environmental-catastrophe

  6. « Transboundary conflict from surface water scarcity under climate change », Nature Communications, 2025. https://www.nature.com/articles/s41467-025-63568-y 2 3 4

  7. Nations unies, « SDG Indicators — Goal 6 (2025) », UN Statistics Division, 2025. https://unstats.un.org/sdgs/report/2025/Goal-06/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail