Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Non classé

Alliances militaires : s'adapter ou subir la zone grise

Sabotages, drones, cyberattaques : face aux conflits non conventionnels, les alliances militaires se réinventent. OTAN, AUKUS, Quad et zone grise en 2025-2026.

Par ISS15 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Salle du Conseil de l'Atlantique Nord de l'OTAN réunie en consultation au titre de l'article 4.
Salle du Conseil de l'Atlantique Nord de l'OTAN réunie en consultation au titre de l'article 4. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les conflits non conventionnels — sabotage, cyberattaques, drones, désinformation — opèrent dans une « zone grise » qui contourne les seuils classiques de la guerre.
  2. Au sommet de La Haye, en juin 2025, l'OTAN a fixé une cible de 5 % du PIB pour la défense d'ici 2035.
  3. L'article 4 du traité de l'Atlantique Nord devient l'outil privilégié de réponse aux agressions hybrides, comme l'a montré la Pologne en 2025.
  4. Dans l'Indo-Pacifique, AUKUS et le Quad incarnent des alliances plus souples, centrées sur la technologie et la surveillance maritime.

Un câble sectionné en mer Baltique, un essaim de drones au-dessus d’un aéroport, une cyberattaque qui paralyse un hôpital : aucune de ces agressions ne ressemble à une déclaration de guerre, et c’est précisément le but. Les conflits du XXIe siècle se logent dans les interstices du droit et des traités. Pour les alliances militaires bâties pour affronter des armées, l’enjeu n’est plus de vaincre, mais de savoir comment réagir à ce qui n’est ni tout à fait la paix, ni tout à fait la guerre.

La zone grise, nouveau champ de bataille

Le vocabulaire stratégique a changé. On parle désormais de « guerre froide hybride » : un état de compétition permanent qui mêle capacités conventionnelles, tactiques irrégulières, opérations cyber et guerre de l’information1. Au cœur de cette logique, la « zone grise » — ces actions coercitives qui restent délibérément sous le seuil de la guerre ouverte.

Leur efficacité tient à leur ambiguïté. En brouillant l’attribution et en évitant le franchissement net d’un seuil, elles « étirent les capacités de réponse des États voisins et de leurs partenaires, mettant à l’épreuve les traités de défense mutuelle »1. Une alliance conçue pour répondre à une invasion blindée se retrouve démunie face à un sabotage anonyme ou à une campagne de désinformation. C’est tout le paradoxe que les analystes du Center for European Policy Analysis (CEPA) résument par une formule : des « frontières floues » pour lesquelles l’OTAN cherche encore des réponses2.

L’OTAN cherche la riposte graduée

Face à ce défi, l’Alliance atlantique a fait évoluer sa doctrine. Dès 2024, ses dirigeants avaient affirmé la possibilité d’invoquer l’article 5 — la défense collective — en réponse à des attaques hybrides d’une gravité suffisante3. Mais l’obtention d’un consensus sur l’article 5 reste ardue face à une campagne diffuse ; aussi l’Alliance privilégie-t-elle des outils intermédiaires : les consultations au titre de l’article 4 et le déploiement d’équipes de soutien contre les menaces hybrides (Counter Hybrid Support Teams)3.

L’épreuve est venue du terrain. En septembre 2025, après l’incursion de plusieurs drones russes dans l’espace aérien polonais — dont certains ont été abattus par des chasseurs polonais et néerlandais —, Varsovie a invoqué l’article 4 devant le Conseil de l’Atlantique Nord4. Cet article, le plus court du traité, permet à tout membre de demander des consultations dès que sa sécurité est menacée4. Il s’impose comme le premier réflexe collectif face à l’agression hybride — un palier qui évite l’escalade tout en affichant la solidarité. La gestion de ces incidents recoupe directement l’intégration des drones autonomes dans les opérations militaires, devenue un enjeu central de la défense des alliances.

Le sommet de La Haye : payer pour durer

L’adaptation passe aussi par le portefeuille. Au sommet de La Haye, les 24 et 25 juin 2025, les 32 alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d’ici 20355. La cible se décompose : au moins 3,5 % pour les besoins militaires fondamentaux, et jusqu’à 1,5 % pour protéger les infrastructures critiques, défendre les réseaux, assurer la résilience civile et soutenir l’innovation et la base industrielle5.

Cette seconde enveloppe est révélatrice : elle reconnaît officiellement que la sécurité ne se joue plus seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans la protection des câbles, des réseaux électriques et des chaînes logistiques. Le SIPRI nuance toutefois la portée de l’engagement : une cible chiffrée reste « un signal politique » dont la traduction concrète dépendra de la volonté soutenue des États, au risque d’effets d’annonce6. Reste que le tabou de la dépense est levé, prolongeant la logique de dissuasion stratégique dans un registre élargi à la résilience.

Indo-Pacifique : des alliances à géométrie variable

Le modèle de l’alliance rigide n’est plus le seul. Dans l’Indo-Pacifique, des formats plus souples montent en puissance. AUKUS, qui réunit l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, s’est imposé comme le groupement le plus chargé technologiquement : sous-marins à propulsion nucléaire, mais aussi partage d’intelligence artificielle, d’informatique quantique et de capacités hypersoniques7. Le Quad — États-Unis, Japon, Inde, Australie — a quant à lui évolué d’un forum diplomatique vers un véritable pilier de sécurité maritime, son « Partenariat indo-pacifique pour la connaissance du domaine maritime » offrant un suivi en temps réel à travers les deux océans7.

Ces partenariats illustrent une mutation profonde : on ne s’allie plus seulement pour défendre un territoire, mais pour mutualiser des technologies et de l’information. La surveillance, l’espace et le renseignement deviennent le ciment des coalitions, comme le montre le rôle croissant des satellites espions dans les conflits modernes. À l’inverse des engagements formels et permanents, ces formats offrent une flexibilité adaptée à des menaces mouvantes.

Les limites d’une adaptation inachevée

Pour autant, l’adaptation se heurte à des obstacles tenaces. Les conflits non conventionnels ne se laissent pas réduire par la seule force militaire : combattre le terrorisme ou le radicalisme suppose des leviers diplomatiques, sociaux et économiques que les alliances maîtrisent mal. La diversité des intérêts nationaux complique aussi la cohésion : certains membres rechignent à s’engager pour des raisons de politique intérieure, d’autres exploitent les coalitions pour poursuivre leurs propres objectifs géopolitiques. La rivalité entre grandes puissances peut ainsi miner de l’intérieur l’unité d’une coalition censée répondre à une menace commune.

C’est pourquoi de nouvelles formes d’alliance émergent : aux côtés des structures permanentes apparaissent des coalitions ad hoc, temporaires et ciblées, rassemblées autour d’un objectif précis — à l’image de celles formées pour combattre des groupes terroristes transnationaux. Plus souples, elles épousent mieux la mouvance des menaces, mais leur caractère provisoire les prive de la prévisibilité et de l’engagement durable qui font la force des traités classiques.

S’y ajoute le risque de la lenteur. La bureaucratie inhérente aux grandes alliances cadre mal avec des cybermenaces qui exigent une réponse en quelques heures. C’est pourquoi l’OTAN investit dans la formation — son Reference Curriculum sur les menaces hybrides a été diffusé à plus de 800 académies de défense dans le monde — et dans l’intégration de l’IA et de la coordination multidomaine pour accélérer ses mécanismes de réaction1. Les causes profondes des conflits, elles, restent souvent hors de portée, qu’il s’agisse de fragilités politiques durables ou de la gestion des conflits sur les ressources partagées.

Vers des alliances « à plusieurs vitesses »

L’évolution des alliances militaires dessine un paysage hybride à l’image des menaces qu’il affronte : structures permanentes pour la dissuasion lourde, coalitions souples pour les enjeux technologiques, mécanismes graduels comme l’article 4 pour la zone grise. Le signal décisif des prochaines années ne sera pas le montant des budgets, mais la capacité à décider vite et ensemble face à une agression ambiguë. Tant que l’attribution restera incertaine et le consensus difficile, l’agresseur conservera l’initiative. La survie des alliances dépendra moins de leur puissance de feu que de leur agilité collective — cette aptitude, encore inégale, à répondre d’une seule voix à ce qui ne ressemble pas à une guerre.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un conflit non conventionnel ?

C'est un affrontement qui s'écarte de la guerre classique entre armées d'États : terrorisme, guérilla, cyberattaques, sabotage d'infrastructures, désinformation, instrumentalisation de drones ou de migrants. Ces actions visent à déstabiliser un adversaire en restant sous le seuil du conflit armé ouvert, dans ce qu'on appelle la « zone grise ».

Qu'est-ce que la « zone grise » ?

C'est l'espace de compétition situé entre la paix et la guerre, où des actions coercitives restent volontairement en deçà du seuil de l'agression armée caractérisée. Cyberattaques, sabotages et incursions y mettent à l'épreuve les traités de défense mutuelle, conçus pour des agressions plus franches.

À quoi sert l'article 4 de l'OTAN ?

L'article 4 permet à tout membre de demander des consultations dès que son intégrité, son indépendance ou sa sécurité est menacée. Plus facile à activer que l'article 5 (défense collective), il est devenu l'outil privilégié pour répondre aux agressions hybrides, comme lorsque la Pologne l'a invoqué après une incursion de drones russes en 2025.

En quoi AUKUS et le Quad diffèrent-ils de l'OTAN ?

Contrairement à l'OTAN, alliance formelle de défense collective, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) et le Quad (États-Unis, Japon, Inde, Australie) sont des partenariats plus souples centrés sur la technologie et la surveillance maritime dans l'Indo-Pacifique : sous-marins, IA, quantique, et suivi en temps réel des deux océans.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Boreal Times, « Geopolitical Retrospective 2025 », The Boreal Times, 2025. https://borealtimes.org/geopolitical-retrospective-2025/ 2 3

  2. Center for European Policy Analysis, « Blurred Borders: NATO Needs Answers to Hybrid Attacks », CEPA, 2025. https://cepa.org/article/blurred-borders-nato-needs-answers-to-hybrid-attacks/

  3. American Foreign Service Association, « Working with NATO to Address Hybrid Threats », AFSA, 2025. https://afsa.org/working-nato-address-hybrid-threats 2

  4. PBS News, « NATO allies held Article 4 consultations after Russian drone incursion. Here’s what that means », PBS NewsHour, 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/nato-allies-held-article-4-consultations-after-russian-drone-incursion-heres-what-that-means 2

  5. OTAN, « The Hague Summit Declaration », NATO, 25 juin 2025. https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2025/06/25/the-hague-summit-declaration 2

  6. SIPRI, « NATO’s new spending target: challenges and risks associated with a political signal », SIPRI, 2025. https://www.sipri.org/commentary/essay/2025/natos-new-spending-target-challenges-and-risks-associated-political-signal

  7. World Power Stats, « Military Alliances 2026: NATO, BRICS, SCO, AUKUS, EU, QUAD », worldpowerstats.com, 2026. https://worldpowerstats.com/alliance/ 2

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail