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Doctrines militaires : la guerre se réinvente dans les villes et par les drones

FPV, mégapoles, combats souterrains : les guerres d'Ukraine et de Gaza forcent les armées à réécrire leurs doctrines. 70 à 80 % des pertes viennent désormais des drones.

Par ISS20 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Soldat manœuvrant un drone FPV dans un environnement urbain en ruines.
Soldat manœuvrant un drone FPV dans un environnement urbain en ruines. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les guerres d'Ukraine et de Gaza ont bouleversé les doctrines militaires : la ville et le drone sont devenus les nouveaux centres de gravité du combat.
  2. Les commandants ukrainiens attribuent 70 à 80 % des pertes au champ de bataille aux drones, dont une large part aux FPV à bas coût.
  3. Les armées occidentales basculent de la contre-insurrection vers les opérations de haute intensité multidomaines, codifiées par la doctrine américaine FM 3-0.
  4. Plus de 600 millions de personnes vivront dans une quarantaine de mégapoles d'ici 2025-2030, faisant du combat urbain un scénario quasi inévitable.

Sur le front du Donbass, un soldat n’a plus besoin de voir l’ennemi pour mourir. Un bourdonnement, une silhouette à quatre hélices, et un drone à 400 dollars vient frapper un char à un million. En 2025, les commandants ukrainiens estiment que 70 à 80 % des pertes au combat sont causées par ces engins1. En trois ans de guerre, la machine à quatre rotors a fait ce que des décennies de théorie n’avaient pas réussi : forcer toutes les armées du monde à réécrire leurs doctrines.

Le drone, grand bouleverseur des champs de bataille

Le choc vient de la combinaison de la masse et du faible coût. Les drones FPV — pour « vue à la première personne » — sont produits par dizaines de milliers et pilotés au plus près de la cible. Massés en bataillons dédiés, ils créent des « zones de déni » de 20 à 30 kilomètres de profondeur où le moindre mouvement déclenche une frappe2. La progression chiffrée donne le vertige : l’armée ukrainienne revendiquait 16 262 soldats russes touchés par ses drones en juillet 2025, près de 25 000 en octobre, et 33 019 sur le seul mois de décembre2.

Cette révolution n’est pas restée confinée à l’Europe de l’Est. Les tactiques nées en Ukraine sont déjà apparues à Gaza, au Liban, en Birmanie, en Colombie et au Mexique3. Le drone est devenu, selon le Center for European Policy Analysis, « une composante centrale de l’art militaire » pour l’Ukraine, la Russie, l’OTAN comme la Chine3. Une course aux contre-mesures s’est aussitôt engagée : intercepteurs cinétiques à 2 000-5 000 dollars, brouillage, et FPV reliés par fibre optique pour échapper au brouillage1. C’est tout l’enjeu de la robotisation des conflits modernes et de ses conséquences doctrinales.

La ville, champ de bataille du siècle qui vient

L’autre rupture est géographique. Le combat se déplace vers la ville, et la ville est un cauchemar tactique. Elle se joue sur trois plans à la fois — la surface, la hauteur des immeubles, le sous-sol des tunnels et des métros — qui brouillent les communications et neutralisent une partie des capteurs4. La RAND Corporation prévient depuis des années que l’armée américaine devra opérer dans des mégapoles de plus de 100 millions d’habitants, contre lesquelles même la contre-insurrection affinée en Irak et en Afghanistan se révèle « inadéquate »4.

Le défi est d’abord démographique. D’ici 2025-2030, près de quarante mégapoles abriteront plus de 600 millions de personnes4. Conscient de la menace souterraine, le Pentagone a lancé dès 2017 un programme de 572 millions de dollars pour entraîner et équiper vingt-six de ses trente et une brigades de combat aux opérations dans les vastes réseaux enfouis sous les villes denses4. Gaza, avec son réseau de tunnels, et les assauts russes sur Kyiv et Kharkiv ont confirmé que la guerre du futur se livrera autant dans les caves et les égouts que dans les rues.

L’asymétrie comme grande égalisatrice

Ces deux tendances convergent vers un même constat : l’écart technologique ne garantit plus la victoire. Le propre du conflit asymétrique est de permettre au plus faible de compenser par des moyens non conventionnels. Hier, c’étaient les embuscades, les engins explosifs improvisés et les attentats. Aujourd’hui, un acteur non étatique peut s’offrir une flotte de drones du commerce et frapper des cibles autrefois hors d’atteinte.

La ville amplifie cette égalisation. Elle dissout les fronts, mêle combattants et civils, et impose à l’armée régulière un dilemme permanent entre efficacité militaire et protection des populations. Le défenseur y trouve mille avantages : chaque immeuble est une forteresse potentielle, chaque cave un abri, chaque tunnel une voie de manœuvre invisible. L’attaquant, lui, avance à découvert, ralenti, exposé, contraint de progresser mètre par mètre. La conséquence doctrinale est claire : la victoire ne se mesure plus seulement en terrain conquis, mais aussi en légitimité préservée. D’où l’importance croissante du renseignement humain, de la guerre informationnelle et de la coopération avec les acteurs civils et humanitaires — un registre où la frontière entre guerre conventionnelle et non conventionnelle s’efface, comme l’analyse notre dossier sur l’évolution des alliances militaires face aux conflits non conventionnels.

Le grand retour de la haute intensité

Paradoxalement, alors que la guerre se fragmente, les grandes armées se repréparent à l’affrontement entre puissances. Après deux décennies de contre-insurrection, l’armée américaine a recensé dix-sept lacunes capacitaires pour les conflits de haute intensité5. Sa réponse : la doctrine FM 3-0, qui érige les « opérations multidomaines » en concept opérationnel central, combinant terre, air, mer, espace et cyberespace pour vaincre un adversaire de même rang5.

Le constat est sévère : les deux décennies passées à traquer des insurgés en Irak et en Afghanistan ont laissé les armées occidentales mal préparées à un conflit contre un adversaire de même rang5. Les doctrines de la contre-insurrection, conçues pour gagner les cœurs et les esprits, ne sont pas celles qu’exige un affrontement de haute intensité. Ce basculement ne signifie pourtant pas l’abandon de la ville ou de l’asymétrie : il les intègre dans un cadre plus large. Car le prochain affrontement entre puissances pourrait fort bien se jouer dans une mégapole, sous saturation de drones et de brouillage électronique. La cyberdéfense en devient un pilier indissociable, comme le montre l’évolution des doctrines de cyberdéfense face aux menaces persistantes, tout comme la maîtrise des essaims autonomes décrite dans l’intégration des drones autonomes dans les opérations modernes.

Le signal à surveiller : l’autonomie et le coût humain

Reste la question qui hante les états-majors : jusqu’où ira l’autonomie ? L’IA assiste déjà le ciblage, exécutant des « chaînes de frappe » en quelques secondes1. Mais le chef d’état-major britannique le rappelle : les systèmes restent « largement sous contrôle humain », et l’écart entre l’autonomie vantée et celle réellement déployée demeure flou2. Le franchissement de ce seuil — laisser une machine décider seule d’ouvrir le feu — sera le grand marqueur doctrinal et éthique des prochaines années.

L’autre signal est plus sombre : le coût humain. Les drones de courte portée sont devenus en 2025 l’arme la plus meurtrière pour les civils en Ukraine, causant en août plus de victimes civiles que n’importe quel autre système6. Une doctrine qui ne penserait l’urbanisation et la robotisation que sous l’angle de l’efficacité passerait à côté de l’essentiel. Les guerres d’aujourd’hui rappellent une vérité ancienne : à mesure que la technologie rapproche le tireur de sa cible, elle rapproche aussi le combat des populations. C’est désormais autour de ce point — protéger les civils tout en gagnant — que se jouera la pertinence des doctrines militaires de demain.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les drones dominent-ils les champs de bataille modernes ?

En Ukraine, les commandants attribuent 70 à 80 % des pertes aux drones, notamment aux FPV (vue à la première personne) qui coûtent quelques centaines de dollars. Massés en bataillons dédiés, ils créent des zones de déni de 20 à 30 km où tout mouvement déclenche une frappe immédiate.

Qu'est-ce qu'un conflit asymétrique ?

Un conflit asymétrique oppose des forces très inégales, typiquement une armée conventionnelle et des groupes armés non étatiques. Le plus faible compense par la guérilla, les embuscades, les engins explosifs ou, désormais, des drones à bas coût qui annulent une partie de la supériorité technologique adverse.

Pourquoi la guerre urbaine est-elle si redoutée ?

La ville multiplie les dimensions du combat — surface, hauteur, sous-sol — neutralise les communications et expose les civils. D'ici 2030, près de 40 mégapoles abriteront plus de 600 millions d'habitants. Les armées jugent leurs doctrines actuelles insuffisantes pour des combats à cette échelle de population.

Qu'est-ce que la doctrine des opérations multidomaines ?

Codifiée par la doctrine américaine FM 3-0, elle vise à combiner terre, air, mer, espace et cyberespace pour vaincre un adversaire de même rang. Elle marque le retour des armées occidentales vers la haute intensité, après deux décennies centrées sur la contre-insurrection en Irak et en Afghanistan.

Les drones tueurs sont-ils déjà autonomes ?

Pas vraiment. Si l'IA assiste de plus en plus le ciblage, les systèmes restent « largement sous contrôle humain », selon le chef d'état-major britannique. L'écart entre l'autonomie vantée commercialement et celle réellement déployée au combat demeure difficile à mesurer.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Modern War Institute, « Beyond FPVs: Learning the Lessons of the Ukraine War—All of Them », Modern War Institute at West Point, 2025. https://mwi.westpoint.edu/beyond-fpvs-learning-the-lessons-of-the-ukraine-war-all-of-them/ 2 3

  2. Crisis Medicine, « FPV Drone Casualties in Ukraine: What Limited Data Suggests—and What We Still Don’t Know », Crisis Medicine, 2025. https://www.crisis-medicine.com/fpv-drone-casualties-in-ukraine/ 2 3

  3. CEPA, « How are Drones Changing War? The Future of the Battlefield », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/article/how-are-drones-changing-war-the-future-of-the-battlefield/ 2

  4. RAND Corporation, « Reimagining the Character of Urban Operations for the U.S. Army », RAND, 2017. https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/research_reports/RR1600/RR1602/RAND_RR1602.pdf 2 3 4

  5. U.S. Army, « US Army Training and Doctrine Command updates Army capstone doctrine, codifying shift to multidomain operations », Army.mil, 2025. https://www.army.mil/article/260943/us_army_training_and_doctrine_command_updates_army_capstone_doctrine_codifying_shift_to_multidomain_operations 2 3

  6. Mission de suivi des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine, « In Ukraine, Short-Range Drones Become Most Dangerous Weapon for Civilians », OHCHR, 2025. https://ukraine.ohchr.org/en/In-Ukraine-Short-Range-Drones-Become-Most-Dangerous-Weapon-for-Civilians-UN-Human-Rights-Monitors-Say

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