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L'alliance technologique, nouvelle arme géopolitique

De Pax Silica au chasseur GCAP, l'alliance technologique devient un instrument de puissance. Décryptage des coalitions qui redessinent la course aux technologies critiques.

Par ISS24 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Représentants de plusieurs pays réunis autour d'une table de négociation technologique.
Représentants de plusieurs pays réunis autour d'une table de négociation technologique. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'alliance technologique n'est plus une affaire d'entreprises : elle est devenue un levier de puissance entre États.
  2. Pax Silica, lancée en décembre 2025, réunit une dizaine de pays pour sécuriser la chaîne des semi-conducteurs.
  3. Le programme de chasseur GCAP unit Royaume-Uni, Japon et Italie autour d'un avion de combat de sixième génération.
  4. Ces coalitions servent autant à coopérer qu'à contenir l'avance technologique chinoise.

Le 11 décembre 2025, dans une salle du Département d’État américain, une dizaine de pays apposent leur signature au bas d’un texte fondateur. Son nom sonne comme une devise impériale : Pax Silica, la « paix du silicium ». L’enjeu n’est ni un traité de paix ni un accord commercial classique, mais le contrôle des puces qui font tourner l’intelligence artificielle. La scène résume une mutation profonde : l’alliance technologique a quitté le monde des entreprises pour devenir un instrument de puissance entre nations.

Quand la coopération entre firmes devient affaire d’État

Pendant des décennies, l’alliance technologique relevait surtout de la stratégie d’entreprise : deux groupes unissaient leurs forces pour partager des coûts, accéder à un marché ou accélérer l’innovation. Cette logique existe toujours et reste féconde. Mais un basculement s’est opéré. Les technologies les plus avancées — puces, intelligence artificielle, calcul quantique, armement de rupture — sont désormais considérées comme des actifs stratégiques nationaux. Les gouvernements s’en mêlent directement.

La raison tient en un mot : dépendance. Aucun pays, pas même les États-Unis, ne maîtrise seul l’intégralité d’une chaîne aussi complexe que celle des semi-conducteurs. Les machines de gravure les plus fines viennent des Pays-Bas, certains matériaux du Japon, la fabrication de pointe de Taïwan. Cette interdépendance est une force en temps de paix, une vulnérabilité en temps de crise. D’où l’idée de bâtir des coalitions de pays « de confiance » pour sécuriser ces maillons. C’est exactement la promesse de Pax Silica, présentée par Washington comme une chaîne d’approvisionnement du silicium « sûre et innovante », des minerais critiques jusqu’aux centres de données1.

Pax Silica, le club du silicium

L’initiative illustre cette diplomatie d’un genre nouveau. Réunie autour des États-Unis, elle rassemble des signataires aussi divers que l’Australie, l’Inde, Israël, le Japon, le Qatar, la Corée du Sud, Singapour, la Suède, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni2. Taïwan y participe sans signer ; l’Union européenne reste, elle, à l’écart, conviée comme simple invitée2. Ce détail en dit long : Washington privilégie des relations bilatérales avec les pays clés, à commencer par les Pays-Bas, qui contrôlent un goulet d’étranglement décisif grâce au fabricant de machines ASML3.

L’objectif affiché est de réduire les « dépendances coercitives » et de protéger les capacités fondamentales pour l’intelligence artificielle1. Derrière le vocabulaire de la coopération se cache une ambition de containment. Car l’autre versant de ces alliances consiste à coordonner les restrictions visant la Chine. Dès janvier 2025, le ministère américain du Commerce a publié un cadre encadrant la diffusion des technologies d’intelligence artificielle et des semi-conducteurs à travers le monde4. Ce dispositif a notamment introduit un nouveau classement destiné à contrôler les « poids » des modèles d’intelligence artificielle, jusque-là libres de circuler4.

Pékin riposte par une course à l’autosuffisance : la part des puces nationales sur son marché de l’intelligence artificielle pourrait atteindre 50 % en 20265. Sur la décennie 2014-2025, la capacité chinoise de production de composants matures a crû quatre fois plus vite que la demande mondiale, au point de représenter aujourd’hui près de la moitié de l’offre planétaire5. La rivalité nourrit ainsi les coalitions autant qu’elle les justifie — un mécanisme que l’on retrouve dans la course à l’armement des superpuissances. Chaque restriction occidentale accélère, paradoxalement, l’émancipation industrielle de l’adversaire qu’elle vise.

L’armement, terrain d’alliance par excellence

Le silicium n’est pas le seul domaine où les États unissent leurs forces. L’armement de nouvelle génération offre l’exemple le plus spectaculaire d’alliance industrielle. Le Global Combat Air Programme (GCAP) associe depuis 2022 le Royaume-Uni, le Japon et l’Italie pour concevoir ensemble un avion de combat de sixième génération6. Le projet a franchi en 2025 une étape décisive : les industriels nationaux — BAE Systems, Leonardo et la société japonaise Japan Aircraft Industrial Enhancement — ont créé une coentreprise baptisée Edgewing, qui a décroché un contrat de développement de 686 millions de livres7.

Le calendrier se précise : un démonstrateur doit voler en 2027, et le premier appareil opérationnel est attendu pour 20358. Fin 2025, les ministres de la Défense des trois pays se sont réunis pour faire passer le projet d’un cadre politique à une gouvernance industrielle opérationnelle, signe que l’alliance entre dans sa phase concrète8. Mutualiser un programme aussi coûteux permet à trois puissances moyennes de rivaliser avec les géants américain et chinois, là où aucune n’aurait pu réussir seule.

Ces alliances d’armement comportent toutefois leur lot de frictions : partage de la propriété intellectuelle, répartition des charges industrielles, divergences de calendrier budgétaire. La même logique de coopération exigeante irrigue d’autres partenariats de défense, comme l’alliance stratégique entre l’Inde et la France, ou les programmes de modernisation des flottes sous-marines où coopération et souveraineté s’entremêlent en permanence.

Vers une coalition des « techno-démocraties »

Au-delà des projets ponctuels, une idée plus ambitieuse circule dans les cercles stratégiques : fédérer durablement les démocraties technologiques. Plusieurs instituts de référence plaident pour une alliance structurée — un « T10 » ou « T12 » — couvrant l’intelligence artificielle, le quantique, la 5G, les biotechnologies, les semi-conducteurs ou encore l’hypersonique9. L’enjeu serait de renforcer l’innovation commune tout en limitant les avantages jugés déloyaux de la Chine, via des approches partagées sur le filtrage des investissements, le vol de propriété intellectuelle et les contrôles d’exportation9.

La logique sous-jacente est philosophique autant que stratégique. Les analystes opposent deux visions : pour Pékin, l’intelligence artificielle est une infrastructure géopolitique, centralisée et souveraine ; pour Washington et ses partenaires, elle est un moteur économique adossé à l’innovation ouverte et aux alliances entre démocraties10. Cette divergence de modèles transforme chaque choix technique en choix de camp.

Pour les pays de taille intermédiaire, ces grands ensembles sont à la fois une opportunité et un piège. S’arrimer à une coalition garantit l’accès aux technologies de pointe et aux marchés, mais réduit la marge de manœuvre diplomatique. Plusieurs nations, en Asie comme au Golfe, tentent dès lors de jouer sur plusieurs tableaux, refusant de choisir définitivement entre Washington et Pékin. Cette quête d’équilibre fait des alliances technologiques un terrain mouvant, où les ralliements d’aujourd’hui ne préjugent pas de ceux de demain. Les implications dépassent l’armement et le silicium : elles touchent à la manière dont sera gouvernée l’IA générative qui se diffuse dans toutes les sociétés.

Le signal à surveiller : la cohérence des coalitions

L’alliance technologique est devenue l’une des grammaires centrales de la puissance au XXIe siècle. Mais sa solidité reste à prouver. Construire un régime technologique commun « prendra des mois, voire des années », avertissent les spécialistes9. Les intérêts commerciaux divergent, les renversements politiques fragilisent les engagements — fin 2025, Washington a ainsi rouvert la vente de puces avancées à la Chine en échange d’une part des revenus, brouillant le message de fermeté4. Le vrai test des prochaines années sera la cohérence : ces clubs tiendront-ils leur ligne, ou se déliteront-ils au premier arbitrage économique ? La réponse dira si l’alliance technologique est une architecture durable ou une simple coalition de circonstance.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une alliance technologique entre États ?

C'est une coalition de pays qui mettent en commun recherche, industrie et règles d'exportation autour de technologies jugées critiques : semi-conducteurs, intelligence artificielle, armement de nouvelle génération. L'objectif est double : accélérer l'innovation et contenir un rival commun.

Qu'est-ce que Pax Silica ?

Lancée le 11 décembre 2025 à Washington, Pax Silica est une initiative américaine réunissant une dizaine de pays pour sécuriser la chaîne d'approvisionnement des semi-conducteurs, des minerais critiques à l'infrastructure d'intelligence artificielle, en réduisant les dépendances jugées dangereuses.

Le programme GCAP, c'est quoi ?

Le Global Combat Air Programme associe depuis 2022 le Royaume-Uni, le Japon et l'Italie pour concevoir un avion de combat de sixième génération. Une coentreprise, Edgewing, pilote le développement, avec un premier appareil opérationnel visé pour 2035.

Pourquoi ces alliances visent-elles la Chine ?

Les démocraties cherchent à préserver leur avance dans les technologies de pointe face à Pékin. Les coalitions coordonnent contrôles d'exportation, filtrage des investissements et recherche commune pour limiter le transfert de savoir-faire stratégique vers la Chine.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. United States Department of State, « Pax Silica », state.gov, décembre 2025. https://www.state.gov/pax-silica 2

  2. Real Instituto Elcano, « Pax Silica: alliances, frontier and markets in the geopolitics of the chip », realinstitutoelcano.org, 2025. https://www.realinstitutoelcano.org/en/analyses/pax-silica-alliances-frontier-and-markets-in-the-geopolitics-of-the-chip/ 2

  3. Science|Business, « US creates tech alliance to secure AI supply chain, without the EU », sciencebusiness.net, 2025. https://sciencebusiness.net/news/international-news/us-creates-tech-alliance-secure-ai-supply-chain-without-eu

  4. Foundation for Defense of Democracies, « Rolling Back Export Controls, U.S. Offers China Powerful AI Chips », fdd.org, 10 décembre 2025. https://www.fdd.org/analysis/2025/12/10/rolling-back-export-controls-u-s-offers-china-powerful-ai-chips/ 2 3

  5. CSIS, « China’s Localization Drive in Semiconductors Gains Impetus from Allied Chip Export Controls », csis.org, 2025. https://www.csis.org/analysis/chinas-localization-drive-semiconductors-gains-impetus-allied-chip-export-controls 2

  6. House of Commons Library, « What is the Global Combat Air Programme (GCAP)? », commonslibrary.parliament.uk, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10143/

  7. Defense News, « Money starts flowing for new GCAP fighter, as Britain sorts out finances », Defense News, 2 avril 2026. https://www.defensenews.com/global/europe/2026/04/02/money-starts-flowing-for-new-gcap-fighter-as-britain-sorts-out-finances/

  8. Army Recognition, « Japan Confirms 2035 Timeline for New Sixth-Generation Fighter With UK and Italy », armyrecognition.com, 2025. https://www.armyrecognition.com/news/aerospace-news/2025/japan-confirms-2035-timeline-for-new-sixth-generation-fighter-with-uk-and-italy 2

  9. CSIS, « Toward a T12: Putting Allied Technology Cooperation into Practice », csis.org, 2025. https://www.csis.org/analysis/toward-t12-putting-allied-technology-cooperation-practice 2 3

  10. World Economic Forum, « AI geopolitics and data in the era of technological rivalry », weforum.org, juillet 2025. https://www.weforum.org/stories/2025/07/ai-geopolitics-data-centres-technological-rivalry/

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