La course à l'armement des superpuissances à l'ère de l'IA
Dépenses militaires record, IA de combat, désarmement nucléaire à l'arrêt : anatomie d'une course à l'armement qui s'accélère entre Washington, Pékin et Moscou.

À retenir
- Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, un record et une 11e hausse annuelle consécutive.
- Les États-Unis, la Chine et la Russie restent en tête, mais l'Europe a connu sa plus forte hausse depuis 1953.
- Le Pentagone a fait de l'IA de ciblage Maven un programme permanent et demande un budget IA record pour 2026.
- Le traité New START a expiré le 5 février 2026, laissant les deux premiers arsenaux nucléaires sans plafond.
- L'ONU vise un traité contraignant sur les armes autonomes pour 2026, mais Washington et Moscou s'y opposent.
Un chiffre résume l’époque : 2 887 milliards de dollars. C’est la somme que le monde a consacrée à ses armées en 2025, un record absolu et la onzième hausse annuelle d’affilée1. Derrière cette envolée se joue une compétition d’un genre nouveau, où les budgets gonflent en même temps que les machines apprennent à viser seules — et où les garde-fous nucléaires, eux, s’effacent un à un.
Une dépense mondiale qui bat tous les records
La photographie dressée par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) est sans appel. En 2025, les dépenses militaires mondiales ont progressé de 2,9 % en termes réels, portant le fardeau militaire à 2,5 % du produit intérieur brut planétaire, son plus haut niveau depuis 20091. Cinq pays concentrent 58 % du total : les États-Unis (954 milliards de dollars), la Chine (336 milliards estimés), la Russie (190 milliards), l’Allemagne et l’Inde2.
Fait notable, la dynamique se déplace. Les dépenses américaines ont reculé de 7,5 %, faute de nouvelles rallonges pour l’Ukraine, tandis que le reste du monde accélérait de 9,2 %1. L’Europe a bondi de 14 %, sa plus forte hausse depuis 1953, et la Chine a augmenté son budget de 7,4 %, la plus forte progression annuelle de la décennie et la 31e d’affilée2. La Russie consacre désormais 7,5 % de sa richesse nationale à son armée2. La course n’est plus l’apanage de deux blocs : elle se généralise.
L’intelligence artificielle, nouveau nerf de la guerre
Ce qui distingue cette course des précédentes, c’est l’irruption de l’intelligence artificielle au cœur des systèmes d’armes. Le programme américain Maven, né en 2017 pour étiqueter des images de drones, est devenu un pilier permanent du Pentagone. Confié à Palantir, son plafond contractuel est passé de 480 millions à 1,3 milliard de dollars en mai 20253. Son efficacité inquiète autant qu’elle impressionne : lors d’un exercice récent, une unité a vu ses délais entre la détection et l’engagement d’une cible chuter d’heures à minutes3.
L’effort budgétaire suit. Pour l’exercice 2026, le Pentagone a sollicité un montant record d’environ 14,2 milliards de dollars pour la recherche en IA et en autonomie, et le programme Replicator a reçu un milliard de dollars en 2025 pour déployer des milliers de drones et de navires de surface jetables4. En face, les capacités d’essaims chinoises progressent plus vite que la plupart des analystes occidentaux ne l’anticipaient3.
La logique défensive s’automatise elle aussi. Israël a accéléré le déploiement de son « Iron Beam », un système laser à ciblage autonome destiné à neutraliser les menaces entrantes, et refuse toute interdiction totale au motif que sa survie nationale dépend de ces dispositifs4. Cette compétition prolonge celle de l’intégration des drones autonomes dans les opérations militaires, où la rapidité de la machine devient un avantage décisif — et un risque d’escalade involontaire, lorsqu’un système réagit avant qu’un humain n’ait pu juger de la situation.
Le nucléaire, sans plus aucun plafond
Pendant que l’IA accélère, l’architecture du contrôle nucléaire se délite. Le traité New START, dernier accord limitant les arsenaux stratégiques américain et russe, a expiré le 5 février 20265. Pour la première fois depuis des décennies, les deux premières puissances atomiques évoluent sans plafond négocié, et Washington comme Moscou se sont défaits de cette contrainte sans filet de remplacement6.
Dans le même temps, la Chine bâtit son arsenal au rythme le plus rapide de toutes les puissances nucléaires. Elle disposerait d’environ 600 têtes en 2025 et pourrait dépasser le millier d’ici 20307. Pékin a achevé ou presque quelque 350 nouveaux silos de missiles intercontinentaux, répartis dans trois grands champs désertiques du nord et trois zones montagneuses de l’est7. Elle développe en outre le DF-27, un missile à double capacité d’une portée de 5 000 à 8 000 kilomètres, doté d’une option de planeur hypersonique — une arme conçue pour déjouer les défenses antimissiles existantes7.
Le contexte stratégique aggrave l’inquiétude : selon le Pentagone, Pékin ne montre aucun appétit pour des discussions de maîtrise des armements5. Le SIPRI alerte de son côté que les risques nucléaires augmentent et qu’une nouvelle course se profile8. Ces tendances rejoignent les enjeux de l’évolution de l’armement nucléaire et des efforts de désarmement, aujourd’hui en net recul.
La bataille des règles, déjà perdue d’avance ?
La communauté internationale tente bien de poser des limites. En novembre 2025, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution historique appelant à négocier d’ici 2026 un accord juridiquement contraignant sur les armes autonomes létales, soutenue par 156 États9. Le secrétaire général de l’ONU réclame un traité interdisant les systèmes opérant sans supervision humaine.
Mais cinq pays ont rejeté le texte, dont les États-Unis et la Russie, signe que les grandes puissances refusent de laisser le droit international brider l’intégration de l’IA dans leurs forces9. Les experts parlent d’une « fenêtre de pré-prolifération » : le dernier moment avant que ces armes ne deviennent aussi répandues que les armes légères9. Le marché mondial des armes autonomes, évalué à 14,2 milliards de dollars en 2024, pourrait atteindre 33 milliards d’ici 20329. Sans accord rapide, la vitesse de l’innovation risque de rendre toute régulation obsolète avant même son entrée en vigueur. La même tension traverse l’impact des matériaux avancés sur l’armement et, plus largement, toutes les technologies à double usage.
Le seuil de 2026, révélateur de la décennie
La course à l’armement des superpuissances n’est pas une rechute de guerre froide : c’est une mutation. Les budgets battent des records, l’autonomie logicielle redéfinit le champ de bataille et les traités hérités du XXe siècle expirent sans successeurs. L’année 2026 concentre les signaux : expiration de New START, échéance fixée pour un traité sur les armes autonomes, montée continue de l’arsenal chinois. Si aucune négociation n’aboutit, le monde entrera dans une période où la vitesse des machines et l’absence de plafonds nucléaires se conjugueront — un terrain où l’erreur de calcul coûte plus cher que jamais. Le véritable enjeu n’est plus de savoir qui dépense le plus, mais qui acceptera, le premier, de remettre des limites.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien le monde dépense-t-il pour ses armées ?
En 2025, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars selon le SIPRI, en hausse de 2,9 % en termes réels. C'est la onzième année consécutive de progression et le niveau le plus élevé depuis 2009 rapporté au produit intérieur brut mondial.
Le traité New START est-il toujours en vigueur ?
Non. Le traité New START, qui plafonnait les arsenaux nucléaires stratégiques américain et russe, a expiré le 5 février 2026. Aucun accord de remplacement n'a été conclu, laissant pour la première fois depuis des décennies les deux principales puissances nucléaires sans limite négociée.
Qu'est-ce que le programme Maven ?
Maven est un système d'intelligence artificielle du Pentagone qui analyse images et données de capteurs pour détecter et suivre des cibles. Confié à Palantir, son plafond contractuel est passé à 1,3 milliard de dollars en 2025. Il a réduit certains délais de ciblage d'heures à minutes.
Existe-t-il une régulation des armes autonomes ?
Pas encore de traité contraignant. En novembre 2025, 156 États ont soutenu une résolution de l'ONU appelant à négocier un accord d'ici 2026. Mais les États-Unis et la Russie s'y opposent, rendant peu probable l'adoption d'un texte juridiquement obligatoire à cette échéance.
Sources
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SIPRI, « Global military spending rise continues as European and Asian expenditures surge », SIPRI, 27 avril 2026. https://www.sipri.org/media/press-release/2026/global-military-spending-rise-continues-european-and-asian-expenditures-surge ↩ ↩2 ↩3
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CNBC, « Europe’s rearmament push drives global military spending to record $2.9 trillion despite U.S. pullback », CNBC, 27 avril 2026. https://www.cnbc.com/2026/04/27/global-military-spending-record-2025-europe-asia-ukraine-sipri.html ↩ ↩2 ↩3
-
SpaceNews, « Pentagon boosts budget for Palantir’s AI software in major expansion of Project Maven », SpaceNews, 2025. https://spacenews.com/pentagon-boosts-budget-for-palantirs-ai-software-in-major-expansion-of-project-maven/ ↩ ↩2 ↩3
-
TRENDS Group, « Governing Lethal Autonomous Weapons in a New Era of Military AI », TRENDS Group, 2025. https://trendsgroup.org/insight/governing-lethal-autonomous-weapons-the-future-of-warfare-and-military-ai/ ↩ ↩2
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The Christian Science Monitor, « As US and Russia unbind from nuclear treaty, China’s arsenal has been growing », CSMonitor, 3 mars 2026. https://www.csmonitor.com/layout/set/amphtml/World/Asia-Pacific/2026/0303/As-US-and-Russia-unbind-from-nuclear-treaty-China-s-arsenal-has-been-growing ↩ ↩2
-
Brookings, « What comes after New START? », Brookings, 2025. https://www.brookings.edu/articles/what-comes-after-new-start/ ↩
-
Bulletin of the Atomic Scientists, « Chinese nuclear weapons, 2025 », Bulletin of the Atomic Scientists, mars 2025. https://thebulletin.org/premium/2025-03/chinese-nuclear-weapons-2025/ ↩ ↩2 ↩3
-
SIPRI, « Nuclear risks grow as new arms race looms — new SIPRI Yearbook out now », SIPRI, 2025. https://www.sipri.org/media/press-release/2025/nuclear-risks-grow-new-arms-race-looms-new-sipri-yearbook-out-now ↩
-
Usanas Foundation, « Regulating Lethal Autonomous Weapons Systems (LAWS) in a Fractured Multipolar Order », Usanas Foundation, 2025. https://usanasfoundation.com/regulating-lethal-autonomous-weapons-systems-laws-in-a-fractured-multipolar-order ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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