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Occident et Sud global : anatomie d'une fracture

BRICS élargi, boycott du G20 par Trump, montée des puissances intermédiaires : comment se creuse la fracture entre Occident et Sud global en 2025-2026.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Drapeaux des pays BRICS réunis, symbole de la montée du Sud global face à l'Occident.
Drapeaux des pays BRICS réunis, symbole de la montée du Sud global face à l'Occident. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Sud global se coordonne pour réclamer plus de poids dans les institutions héritées de 1945.
  2. Le BRICS élargi compte dix membres et plus de 40 % de la population mondiale ; l'Inde en assure la présidence en 2026.
  3. Le boycott du G20 de Johannesburg par Donald Trump en novembre 2025 a illustré la fracture.
  4. Les puissances intermédiaires comme l'Inde, le Brésil ou la Turquie jouent l'équilibre plutôt que l'alignement.

Pendant des décennies, les pays du Sud ont été cantonnés à la périphérie d’un système dont l’Occident tenait le centre. Cette époque s’achève. En 2025-2026, le Sud global parle plus fort, s’organise mieux et conteste ouvertement l’ordre hérité de 1945. Le boycott américain du G20 de Johannesburg en a offert l’image saisissante : un sommet des grandes économies sans les États-Unis.

Un Sud global qui se coordonne

La nouveauté n’est pas la contestation, mais sa coordination. En 2025, les pays du Sud ont multiplié les positions communes au sein du G77 et des BRICS pour repousser la domination occidentale1. La Déclaration de Rio des BRICS, en 2025, marque un tournant : des économies émergentes représentant désormais plus de 40 % de la population mondiale y réclament une représentation accrue dans les institutions, du Conseil de sécurité de l’ONU au Fonds monétaire international1.

Le levier principal est économique. Les pays du Sud cherchent à diversifier leurs partenariats pour réduire leur dépendance à l’Occident, la Chine ayant intensifié ses investissements en Afrique et offert une alternative aux modèles dominants. Faute d’obtenir une voix suffisante au FMI ou à la Banque mondiale, ils bâtissent leurs propres outils, comme la Nouvelle Banque de développement créée par les BRICS. Cette quête d’autonomie n’est pas qu’idéologique : elle traduit un rapport de force démographique et économique en recomposition.

La fracture plonge ses racines dans une histoire longue. Les séquelles de la période coloniale continuent de nourrir, dans le Sud, un sentiment d’injustice face à des structures de pouvoir perçues comme favorables aux nations occidentales. La pandémie de Covid-19 a ravivé ce ressentiment en exposant les disparités d’accès aux vaccins. À ces griefs s’ajoutent des fractures plus récentes : la perception de « deux poids, deux mesures » occidentaux entre l’Ukraine et Gaza a profondément heurté de nombreux pays du Sud, alimentant la défiance envers un ordre dont ils contestent l’impartialité.

Le BRICS élargi, vitrine de l’ambition multipolaire

L’élargissement du BRICS cristallise cette dynamique. Le bloc compte désormais dix membres — Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran et Russie —, l’Indonésie l’ayant rejoint début 2025 comme premier membre d’Asie du Sud-Est2. Ses promoteurs assument l’objectif : bâtir un ordre multipolaire concurrent qui s’appuie sur les pays du Sud pour défier l’ordre dominé par l’Occident2.

En 2026, c’est l’Inde qui assure la présidence du BRICS+, une position qu’elle entend utiliser pour consolider son statut de force géopolitique de premier plan au sein du Sud global2. Mais l’élargissement a un revers : à dix, le bloc est plus hétérogène, traversé de rivalités — entre l’Inde et la Chine notamment — qui compliquent l’émergence d’une ligne commune. La force du nombre se paie en cohésion. L’intégration de l’Iran et de la Russie, deux États sous sanctions occidentales, accentue d’ailleurs la coloration géopolitique du bloc et complique sa présentation comme simple forum de développement. Pour des membres comme l’Inde, l’Égypte ou les Émirats, l’enjeu est précisément d’éviter que le BRICS ne devienne une coalition explicitement anti-occidentale, au risque de fragiliser leurs propres liens avec Washington et Bruxelles.

Les puissances intermédiaires, arbitres du nouveau jeu

Au cœur de cette recomposition, une catégorie d’acteurs tire son épingle du jeu : les puissances intermédiaires. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Turquie ou l’Arabie saoudite étendent leur influence régionale et cultivent une flexibilité stratégique, dialoguant avec des partenaires divers pour maximiser leurs options2.

L’Inde en est l’exemple le plus abouti. Elle plaide pour les intérêts du Sud global tout en maintenant des liens économiques profonds avec l’Occident — son commerce avec les seuls États-Unis pèse quelque 130 milliards de dollars2. New Delhi navigue ainsi entre Washington, Moscou et Pékin sans se laisser enfermer dans un camp, art de l’équilibre que détaille notre dossier sur l’Inde entre la Russie et l’Occident. Cette posture nourrit des partenariats ciblés, de l’alliance stratégique avec la France au rapprochement avec le Japon, preuve que le non-alignement contemporain se conjugue au pluriel.

Johannesburg 2025 : la fracture mise en scène

Le sommet du G20 de novembre 2025 a donné corps à la fracture. Pour la première fois de l’histoire, les États-Unis ont boycotté la réunion, sur fond d’accusations de Donald Trump visant le traitement de la minorité afrikaner par l’Afrique du Sud3. Washington reprochait au sommet son agenda jugé idéologique et a refusé d’y envoyer un représentant — au point que le marteau de la présidence n’a pu être transmis selon l’usage3.

Le contraste fut frappant. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa, déclarant qu’il ne se laisserait « pas intimider », a fait adopter une déclaration commune sans l’aval américain, plaçant l’Afrique et le Sud global au cœur de l’agenda4. Emmanuel Macron a constaté que le bloc « peine à dégager une position commune sur les crises géopolitiques »4. Un observateur a résumé l’événement comme « presque un sommet alternatif, sans la Chine et sans l’Amérique »4 — formule qui dit l’éclatement d’un format censé incarner la gouvernance mondiale. La presse économique a parlé d’un « récit de deux sommets », l’un porté par l’hôte sud-africain et le Sud global, l’autre par l’absence ostensible de Washington5. Trump est allé jusqu’à annoncer le retrait de l’invitation de l’Afrique du Sud au G20 suivant, prolongeant la brouille bien au-delà du sommet5. En toile de fond, la plainte sud-africaine contre Israël devant la Cour internationale de justice à propos de Gaza avait déjà cristallisé l’opposition entre Pretoria et Washington, illustrant combien les crises du Moyen-Orient irriguent désormais le clivage Nord-Sud6.

Vers un ordre négocié ou fragmenté

La fracture entre Occident et Sud global n’est pas une simple querelle de sommets : elle redessine la carte du pouvoir mondial. Polarisation des institutions, diversification des alliances, montée des puissances intermédiaires : autant de signes d’un système en mutation, où les alignements se font davantage sur les intérêts que sur les valeurs. Le risque est celui d’une fragmentation qui paralyserait la coopération sur le climat, la sécurité ou la prolifération — domaines où l’action collective reste irremplaçable, comme le rappelle notre dossier sur la dissuasion stratégique. Trois signaux diront si la fracture débouche sur un ordre négocié ou sur une cassure durable : la capacité de l’Inde à faire du BRICS un acteur stabilisateur plutôt qu’anti-occidental ; le retour, ou non, des États-Unis dans les forums multilatéraux ; et la volonté des Occidentaux de réformer des institutions que le Sud juge dépassées. La réconciliation passe par le partage du pouvoir, non par sa rétention.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'appelle-t-on la fracture entre Occident et Sud global ?

C'est la tension croissante entre les puissances occidentales, qui cherchent à préserver l'ordre international hérité de 1945, et les pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, qui réclament davantage de représentation et contestent les structures de pouvoir jugées inéquitables.

Quels pays composent le BRICS élargi ?

Après son élargissement, le BRICS+ compte dix membres : Afrique du Sud, Arabie, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran et Russie. L'Indonésie l'a rejoint début 2025, premier membre d'Asie du Sud-Est.

Pourquoi le G20 de 2025 a-t-il marqué les esprits ?

Pour la première fois, les États-Unis ont boycotté le sommet du G20, tenu à Johannesburg en novembre 2025, sur fond d'accusations de Donald Trump contre l'Afrique du Sud. Le sommet a ressemblé à une réunion sans Washington, révélant la profondeur des divisions.

Quel rôle jouent les puissances intermédiaires ?

Des pays comme l'Inde, le Brésil, la Turquie ou l'Arabie saoudite refusent l'alignement et cultivent une flexibilité stratégique. Ils dialoguent avec toutes les grandes puissances pour défendre leurs intérêts, agissant en médiateurs autant qu'en porte-voix du Sud global.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. BeHorizon, « Global South in 2025: Multipolar Order & South-South Power Shift », behorizon.org, 2025. https://behorizon.org/the-rising-importance-of-the-global-south-in-2025-a-new-pillar-of-multipolar-power/ 2

  2. Drishti IAS, « India’s Strategic Balance Between Global South and West », drishtiias.com, 2026. https://www.drishtiias.com/daily-updates/daily-news-editorials/india-s-strategic-balance-between-global-south-and-west 2 3 4 5

  3. PBS NewsHour, « G20 summit in South Africa ends with glaring U.S. absence after Trump’s boycott », PBS, novembre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/g20-summit-in-south-africa-ends-with-glaring-u-s-absence-after-trumps-boycott 2

  4. CNN, « The G20 summit in South Africa ends with the glaring absence of the US after Trump’s boycott », CNN, 23 novembre 2025. https://www.cnn.com/2025/11/23/africa/g20-south-africa-ends-trump-boycott-intl 2 3

  5. Bloomberg, « G20: Trump Boycott Turns South Africa Meeting Into Tale of Two Summits », Bloomberg, 23 novembre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-11-23/trump-turns-south-africa-s-g-20-into-tale-of-two-summits 2

  6. DAWN, « The G20 Summit and the Unintended Consequences of South Africa’s ICJ Litigation in Gaza », dawnmena.org, 2025. https://dawnmena.org/the-g20-summit-and-the-unintended-consequences-of-south-africas-icj-litigation-in-gaza-2/

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