Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Inde

Inde : l'art de l'équilibre entre Moscou et l'Occident

Visite de Poutine en décembre 2025, pétrole russe, accord de libre-échange avec l'UE en 2026 : comment l'Inde joue sur les deux tableaux sans choisir son camp.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Poignée de main diplomatique devant les drapeaux de l'Inde et de la Russie
Poignée de main diplomatique devant les drapeaux de l'Inde et de la Russie (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Vladimir Poutine s'est rendu en visite d'État à New Delhi les 4 et 5 décembre 2025, sa première en Inde depuis l'invasion de l'Ukraine.
  2. Le pétrole russe représentait environ 50 % des importations de brut de l'Inde en 2025, contre 2,5 % en 2021.
  3. Washington a porté ses droits de douane sur l'Inde à 50 % en août 2025 pour la sanctionner, avant une désescalade début 2026.
  4. L'Union européenne et l'Inde ont conclu le 27 janvier 2026 un accord de libre-échange historique, assorti d'un partenariat de défense.
  5. La part de l'armement russe dans les importations indiennes est tombée à environ 45 %, signe d'une diversification vers la France et les États-Unis.

En décembre 2025, Vladimir Poutine descend d’avion à New Delhi, accueilli en grande pompe. C’est sa première visite d’État en Inde depuis qu’il a lancé son armée sur l’Ukraine. Quelques semaines plus tôt, l’Union européenne s’apprêtait à signer avec ce même pays l’accord de libre-échange le plus vaste de son histoire. Deux scènes, deux mondes — et une seule Inde, qui refuse obstinément de choisir. Cet écart spectaculaire n’est pas une contradiction : c’est une stratégie.

Une amitié russe qui ne se renie pas

Le lien entre New Delhi et Moscou plonge ses racines dans la guerre froide. Forgé par le traité d’amitié de 1971, il a fait de l’URSS puis de la Russie le grand pourvoyeur d’armes de l’Inde, des chasseurs aux sous-marins. Cette relation, que les deux capitales qualifient de « partenariat stratégique spécial et privilégié », n’a pas vacillé sous la pression occidentale.

La visite de Poutine, les 4 et 5 décembre 2025, l’a confirmé avec éclat. Elle a clairement signalé que New Delhi n’abandonnerait pas Moscou sous la pression des États-Unis et de l’Union européenne1. Les deux dirigeants ont affiché leur volonté d’élargir le commerce bilatéral, qui atteignait 68,72 milliards de dollars sur l’exercice clos en mars 2025, vers un objectif de 100 milliards en 20302. L’analyse de Chatham House est sans ambiguïté : la visite visait à réaffirmer les liens au moment précis où Donald Trump cherchait à les affaiblir3.

Le pétrole, nerf de la relation

Le carburant de cette amitié est, littéralement, du carburant. Depuis 2022, l’Inde s’est ruée sur le brut russe vendu à prix cassé, à la faveur du plafonnement décidé par les pays du G7 et leurs partenaires, qui a détourné vers l’Asie un pétrole boudé par l’Occident4. Résultat : le pétrole russe représentait environ 50 % de ses importations de brut en 2025, contre seulement 2,5 % en 2021, avant l’invasion4. Pour une économie en forte croissance, troisième consommateur mondial d’or noir et largement tributaire des importations, l’aubaine était trop belle pour être ignorée : elle a allégé la facture énergétique et contenu l’inflation.

Cette dépendance est devenue le point de friction central avec l’Occident. Le 6 août 2025, Trump a signé un décret imposant des droits de douane secondaires portant le droit de douane total sur l’Inde à 50 %, en représailles directes à ces achats4. La pression a fini par mordre : sous l’effet des sanctions américaines visant les compagnies pétrolières russes et des droits de douane punitifs, les importations indiennes de brut russe ont nettement reculé en novembre 20254. New Delhi a néanmoins cherché les moyens de continuer à s’approvisionner, quitte à réorganiser ses circuits4. Poutine, lui, a assuré que la Russie restait prête à livrer « sans interruption » l’économie indienne1.

L’Occident, partenaire économique incontournable

Dans le même temps, l’Inde a spectaculairement renforcé ses liens avec l’Ouest. Le tournant le plus marquant est venu de Bruxelles : l’Union européenne et l’Inde ont conclu, le 27 janvier 2026, un accord de libre-échange historique, le plus vaste jamais signé par chacune des deux parties5. Loin d’être un simple traité commercial, il s’accompagne d’un partenariat de sécurité et de défense couvrant la sûreté maritime, la cyber-résilience et la coopération industrielle6.

Ce rapprochement n’est pas que mercantile. Il offre à New Delhi un accès aux technologies de défense européennes et une coordination navale accrue, dans un contexte où chacun s’inquiète de la montée chinoise6. Pour Bruxelles comme pour New Delhi, ce sont autant les considérations géopolitiques que les intérêts commerciaux qui ont fini par sceller un accord négocié depuis près de deux décennies, l’Europe cherchant à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et un partenaire de poids en Asie5. Avec Washington, malgré la crise tarifaire, la relation économique reste massive, et la désescalade amorcée début 2026 a permis de renouer le dialogue. L’Inde décline aussi ses partenariats vers d’autres horizons, de l’Asie centrale aux grands exercices militaires menés avec des armées occidentales.

La diversification, clé de l’autonomie

L’illustration la plus concrète de cet équilibre se lit dans les contrats d’armement. La part de la Russie dans les importations d’armes indiennes est tombée à environ 45 %, le reste étant désormais fourni par d’autres, dont la France et les États-Unis6. Le symbole en est le partenariat avec Paris : après 36 Rafale achetés en 2016, l’Inde a signé un contrat de 7,4 milliards de dollars pour 26 Rafale-Marine, et conclu le 20 novembre 2025 un accord technique de coopération en recherche et développement de défense6.

Cette diversification protège l’Inde d’une dépendance excessive, d’autant que la Russie peine désormais à honorer ses commandes — la livraison des systèmes de défense S-400 déjà commandés est ralentie par la pénurie de semi-conducteurs, et les discussions sur les chasseurs Su-57 ou le bouclier S-500 restent suspendues à la capacité de Moscou à produire1. Mobilisée par sa guerre en Ukraine, l’industrie russe a perdu de sa fiabilité aux yeux de New Delhi, ce qui pousse encore davantage l’Inde à fabriquer chez elle ou à se tourner vers d’autres fournisseurs. Moscou et New Delhi ont d’ailleurs convenu de réorienter leur coopération de défense vers la production conjointe en Inde, en phase avec la quête d’autonomie du pays1. Cette logique d’indépendance vaut aussi pour les ressources critiques, comme en témoigne le développement stratégique des terres rares.

Un funambulisme durable

L’équilibre indien n’est ni de la duplicité ni de l’indécision : c’est l’application moderne d’un principe ancien, le refus de s’enfermer dans un camp. New Delhi achète le pétrole russe et signe avec l’Europe, accueille Poutine et négocie avec Washington, parce que son intérêt national lui commande de ne dépendre de personne. Le pari est risqué — il expose l’Inde aux pressions croisées —, mais il lui a jusqu’ici réussi.

Le signal à surveiller est la trajectoire des importations de brut russe : si elles continuent de baisser sous la contrainte américaine, ce sera le signe que l’équilibre penche vers l’Ouest. À l’inverse, leur maintien confirmerait que l’Inde entend rester, coûte que coûte, le funambule de la géopolitique mondiale, libre de ses choix entre des partenaires rivaux.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Inde n'a-t-elle pas condamné la Russie sur l'Ukraine ?

Par fidélité à une relation ancienne et par calcul stratégique. Moscou reste un fournisseur clé d'armes et de pétrole bon marché, et l'Inde tient à son autonomie. Elle a donc appelé au dialogue sans s'aligner sur les sanctions occidentales, illustrant sa doctrine d'indépendance héritée du non-alignement.

Quelle part du pétrole indien vient de Russie ?

En 2025, le brut russe représentait environ 50 % des importations de pétrole de l'Inde, contre seulement 2,5 % en 2021, avant la guerre. Vendu avec décote, il a permis à New Delhi de contenir sa facture énergétique, au prix de tensions croissantes avec Washington.

L'Inde se rapproche-t-elle de l'Occident ?

Oui, sur le plan économique et capacitaire. L'Union européenne et l'Inde ont conclu un accord de libre-échange le 27 janvier 2026, doublé d'un partenariat de défense. L'Inde diversifie aussi ses achats d'armes vers la France et les États-Unis, réduisant sa dépendance à la Russie.

L'Inde dépend-elle encore des armes russes ?

De moins en moins. La part russe dans les importations d'armement indien est tombée à environ 45 %, contre une large majorité auparavant. New Delhi achète désormais des Rafale français et des équipements américains, tout en poussant pour produire localement, conformément à sa quête d'autonomie stratégique.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Institute of South Asian Studies (NUS), « India-Russia Relations: The Message Behind Putin’s Visit », ISAS, décembre 2025. https://www.isas.nus.edu.sg/papers/india-russia-relations-the-message-behind-putins-visit/ 2 3 4

  2. gCaptain, « Putin, Modi Agree to Expand and Widen India-Russia Trade, Strengthen Friendship », gCaptain, décembre 2025. https://gcaptain.com/putin-modi-agree-to-expand-and-widen-india-russia-trade-strengthen-friendship/

  3. Chatham House, « Putin’s India visit aims to reaffirm New Delhi–Moscow relations – just as Trump applies pressure to downgrade them », Chatham House, décembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/12/putins-india-visit-aims-reaffirm-new-delhi-moscow-relations-just-trump-applies-pressure

  4. Carnegie Endowment for International Peace, « The Impact of U.S. Sanctions and Tariffs on India’s Russian Oil Imports », Carnegie, novembre 2025. https://carnegieendowment.org/posts/2025/11/the-impact-of-us-sanctions-and-tariffs-on-indias-russian-oil-imports?lang=en 2 3 4 5

  5. Commission européenne, « EU and India conclude landmark Free Trade Agreement », ec.europa.eu, 27 janvier 2026. https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_26_184 2

  6. Foreign Policy, « Why the India-EU Defense Partnership Is a Big Deal », Foreign Policy, 28 janvier 2026. https://foreignpolicy.com/2026/01/28/india-eu-security-defense-partnership/ 2 3 4

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail