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Les guerres oubliées : Soudan, RDC et l'angle mort du monde

Soudan, RDC, Yémen : pourquoi les conflits les plus meurtriers de 2025-2026 restent ignorés, sous-financés, et déstabilisent bien au-delà de leurs frontières.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Camp de personnes déplacées dans une zone de conflit oubliée, tentes et files d'attente pour l'aide humanitaire.
Camp de personnes déplacées dans une zone de conflit oubliée, tentes et files d'attente pour l'aide humanitaire. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Soudan est devenu la première crise de déplacement au monde, largement ignorée.
  2. La RDC et le Soudan figurent en tête des crises les plus négligées selon le Conseil norvégien.
  3. Les coupes d'aide des grands bailleurs depuis 2025 aggravent l'effondrement humanitaire.
  4. La famine est confirmée à El-Fasher et Kadugli, avec un risque dans une vingtaine de zones.
  5. L'oubli n'est pas neutre : il nourrit déplacements, vides sécuritaires et instabilité régionale.

À El-Fasher, dans le Darfour, une équipe des Nations unies décrit une ville quasi déserte comme une « scène de crime », jonchée de corps que l’on a cherché à brûler pour effacer les traces. Ailleurs, les caméras sont braquées sur Gaza et l’Ukraine. C’est le paradoxe des guerres oubliées : les conflits les plus meurtriers de la planète sont aussi les plus invisibles, et leur abandon nourrit une instabilité qui finit par déborder bien au-delà de leurs frontières.

Le Soudan, première crise de déplacement au monde

Aucun conflit n’illustre mieux cet angle mort que le Soudan, devenu la première crise de déplacement au monde1. Depuis 2023, la guerre entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (RSF), deux camps rivaux disputant le pouvoir, a provoqué un désastre humain d’une ampleur rare. Le pays compte aujourd’hui plus de 9 millions de déplacés internes, auxquels s’ajoutent près de 4 millions de réfugiés partis vers les pays voisins, et près de 19,5 millions de personnes souffrant de la faim2.

L’Organisation des Nations unies parle d’un mode « survie ». Près de 34 millions de Soudanais — 65 % de la population — ont besoin d’une aide humanitaire urgente, et 33,7 millions devraient être concernés en 2026, à mesure que l’aide se tarit et que l’attention mondiale se détourne3. La famine a été officiellement confirmée à El-Fasher et à Kadugli, avec un risque dans une vingtaine d’autres zones du Grand Darfour et du Grand Kordofan3. La prise d’El-Fasher par les RSF, après plus de 500 jours de siège, s’est accompagnée du massacre de centaines de civils, y compris des travailleurs humanitaires : une équipe de l’ONU a documenté une campagne systématique visant à brûler les corps pour effacer les preuves de tueries de masse4.

La RDC, une guerre sans fin malgré la paix signée

À l’est de la République démocratique du Congo, le scénario se répète. Un accord de paix a pourtant été conclu en 2025 avec le Rwanda. Mais sur le terrain, les combats s’intensifient : le groupe armé M23, soutenu par Kigali, continue d’étendre son emprise territoriale2. La signature diplomatique n’a pas désarmé les belligérants. Le Conseil des relations étrangères classe d’ailleurs l’escalade dans l’est de la RDC parmi les conflits prioritaires à surveiller en 20265.

Le sous-financement y est encore plus criant qu’au Soudan. En 2025, seuls 27,4 % des besoins de la RDC avaient été couverts, laissant plus de 21 millions de personnes sans réponse suffisante2. Ces dynamiques de violence armée et d’effondrement de l’État prolongent un cycle déjà décrit dans notre analyse de l’Afrique subsaharienne en 2026, où vides de pouvoir et groupes armés se renforcent mutuellement.

L’argent qui manque : l’effondrement du financement humanitaire

Le vrai tournant de 2025-2026 est budgétaire. Les coupes d’aide décidées par plusieurs grands bailleurs — États-Unis, Royaume-Uni, Union européenne — depuis janvier 2025 ont frappé de plein fouet la réponse aux crises, le Haut-Commissariat pour les réfugiés figurant parmi les organisations les plus touchées2. L’ONU a été contrainte de ramener son appel 2026 à 23 milliards de dollars, faute de promesses3.

Les conséquences sont immédiates et chiffrables. Le Programme alimentaire mondial a annoncé réduire ses rations de 70 % dès janvier, dans des communautés déjà confrontées à la famine3. L’agence onusienne avertit qu’avec des ressources en chute libre, les combats au Darfour et au Kordofan provoqueront de nouveaux déplacements6. Au Soudan, le plan humanitaire de 4,16 milliards de dollars n’était financé qu’à 28 % en 20253. Le classement annuel du Conseil norvégien pour les réfugiés place désormais le Soudan, la RDC et la Colombie en tête des crises de déplacement les plus négligées, devant le Yémen, l’Afghanistan, le Cameroun, le Nigeria ou le Mozambique2.

Pourquoi l’oubli est un choix stratégique coûteux

L’invisibilité de ces guerres n’a rien d’anodin. Elle découle d’une hiérarchie de l’attention où les crises proches des intérêts occidentaux — le Moyen-Orient, l’Ukraine — captent ressources et couverture médiatique, pendant que d’autres s’enfoncent dans l’indifférence. Or l’abandon a un prix stratégique.

Là où l’État s’effondre, des groupes armés non étatiques prospèrent, exploitant le vide pour s’emparer de territoires et de ressources. Ces conflits asymétriques, opposant armées régulières et insurrections mobiles, défient les logiques militaires classiques — un sujet que nous traitons dans notre dossier sur la guerre asymétrique. Faute de prévention, la communauté internationale en est réduite à gérer les symptômes plutôt que les causes, à rebours de toute logique de dissuasion et de prévention des conflits.

Or ces causes sont souvent structurelles : pauvreté, corruption, absence d’institutions solides, rivalités d’élites pour le contrôle des ressources. Le Yémen, plongé dans la guerre depuis 2015, en offre une illustration parmi d’autres — il figure lui aussi sur la liste des crises négligées dressée par le Conseil norvégien, aux côtés de l’Afghanistan, du Cameroun, du Nigeria et du Mozambique2. Tant que ces racines ne sont pas traitées, les trêves restent des pansements, et chaque accord non appliqué prépare la rechute suivante.

Des ondes de choc qui ne connaissent pas de frontières

Ces guerres « lointaines » produisent des effets très concrets ailleurs. Les déplacements massifs pèsent sur les pays voisins, déjà fragiles, et alimentent des routes migratoires qui finissent par atteindre l’Europe. Le départ d’une génération entière appauvrit le capital humain des pays d’origine, refermant le piège : moins de compétences, moins de reconstruction possible, donc plus d’instabilité.

L’effondrement sécuritaire crée aussi des sanctuaires pour les réseaux criminels et extrémistes, dont la capacité de projection dépasse les régions touchées. La fragmentation de ces États mine enfin la crédibilité des mécanismes multilatéraux : quand un accord de paix signé en grande pompe — comme en RDC — ne change rien sur le terrain, c’est la valeur même de la médiation internationale qui s’érode. La leçon vaut bien au-delà de l’Afrique, jusqu’aux crises de gestion de conflit en Asie du Sud-Est, où des cessez-le-feu fragiles peinent eux aussi à tenir.

Le signal à surveiller : la trajectoire des financements 2026

Les guerres oubliées ne le sont pas par hasard : elles le deviennent quand l’attention et l’argent se déplacent. L’indicateur le plus parlant des mois à venir sera donc le taux de financement des appels 2026 — au Soudan, en RDC, au Yémen. S’il continue de chuter, l’« opération survie » de l’ONU virera à la catastrophe de masse, et l’instabilité gagnera de nouveaux foyers. Ne pas regarder ces conflits ne les fait pas disparaître ; cela garantit seulement qu’ils reviendront, plus coûteux, par d’autres canaux — flux migratoires, réseaux criminels, sanctuaires extrémistes. L’oubli, en matière stratégique, n’est jamais une véritable économie : c’est, au mieux, une dette différée.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une « guerre oubliée » ?

C'est un conflit armé en cours ou récent qui ne reçoit ni l'attention médiatique ni le soutien politique et financier qu'il mériterait. Le Conseil norvégien pour les réfugiés en dresse chaque année un classement : en 2026, le Soudan, la RDC et la Colombie arrivent en tête des crises de déplacement les plus négligées.

Pourquoi le Soudan est-il la première crise de déplacement au monde ?

Depuis 2023, la guerre entre l'armée et les Forces de soutien rapide (RSF) a jeté sur les routes plus de 9 millions de déplacés internes et près de 4 millions de réfugiés. Près de 34 millions de personnes ont besoin d'aide, et la famine est confirmée dans plusieurs zones du Darfour et du Kordofan.

La RDC est-elle en paix après l'accord de 2025 ?

Non. Malgré un accord de paix conclu en 2025 avec le Rwanda, les combats s'intensifient à l'est, où le groupe M23, soutenu par Kigali, continue d'étendre son contrôle territorial. En 2025, seuls 27,4 % des besoins humanitaires du pays avaient été financés.

Pourquoi le financement humanitaire s'effondre-t-il ?

Les coupes d'aide décidées depuis janvier 2025 par les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union européenne ont lourdement frappé les agences. L'ONU a dû ramener son appel 2026 à 23 milliards de dollars, et le PAM a annoncé réduire les rations de 70 % dès janvier dans des zones déjà en famine.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Migration Policy Institute, « Forgotten and Neglected, War-Torn Sudan Has Become the World’s Leading Displacement Crisis », Migration Policy Institute, 2025. https://www.migrationpolicy.org/article/sudan-civil-war-displacement

  2. Euronews, « Sudan and DR Congo top list of world’s most neglected crises, Norway aid group says », Euronews, 4 juin 2026. https://www.euronews.com/my-europe/2026/06/04/sudan-and-dr-congo-top-list-of-worlds-most-neglected-crises-norway-aid-group-says 2 3 4 5 6

  3. Al Jazeera, « War in Sudan: Humanitarian collapse, fighting, deadlock, December 2025 », Al Jazeera, 31 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/31/war-in-sudan-humanitarian-collapse-fighting-deadlock-december-2025 2 3 4 5

  4. UN News, « Famine tightens grip on Sudan, with civilians trapped and aid blocked », UN News, 2025. https://news.un.org/en/story/2025/11/1166253

  5. Council on Foreign Relations, « Conflicts to Watch in 2026 », Council on Foreign Relations, 2026. https://www.cfr.org/reports/conflicts-watch-2026

  6. World Food Programme, « WFP warns of more displacement in Sudan as fighting rages in Darfurs and Kordofans amidst shrinking resources », World Food Programme, 2025. https://www.wfp.org/news/wfp-warns-more-displacement-sudan-fighting-rages-darfurs-and-kordofans-amidst-shrinking

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