Les nouvelles cibles stratégiques : câbles, gazoducs et raffineries
Câbles sous-marins coupés, gazoducs sabotés, raffineries frappées par drones : les infrastructures énergétiques et numériques sont devenues le champ de bataille de 2025-2026.

À retenir
- Les câbles sous-marins acheminent plus de 95 % du trafic de données intercontinental sur 1,48 million de kilomètres.
- Onze incidents de câbles endommagés ont été recensés en mer Baltique, attribués à la flotte fantôme russe.
- Un Ukrainien soupçonné d'avoir coordonné le sabotage de Nord Stream a été arrêté en Italie en août 2025.
- Fin 2025, les drones ukrainiens avaient frappé plus de la moitié des 38 grandes raffineries russes.
Le 25 décembre 2024, dans le golfe de Finlande, un pétrolier vétuste traîne son ancre sur le fond marin. Derrière lui, quatre câbles de données et l’interconnexion électrique Estlink 2 entre la Finlande et l’Estonie cessent de fonctionner1. L’incident n’a rien d’un accident isolé : il s’inscrit dans une série qui transforme les artères invisibles de l’économie mondiale en lignes de front. Câbles, gazoducs, raffineries : les infrastructures que l’on croyait techniques sont devenues des cibles politiques.
Les câbles sous-marins, talon d’Achille du monde connecté
On les oublie parce qu’ils sont enfouis sous des kilomètres d’eau. Pourtant, les câbles sous-marins acheminent plus de 95 % du trafic de données intercontinental2. Ce réseau s’étire sur 1,48 million de kilomètres et compte plus de 600 systèmes, dont 532 en service et 77 planifiés à la fin 20242. Couper l’un d’eux, c’est priver des régions entières de communications, de transactions financières et d’accès à l’information.
La démonstration a été faite en février 2024 : la rupture de quatre câbles en mer Rouge, près du Yémen, a perturbé les services Internet de plus de 100 millions de personnes en Afrique de l’Ouest et du Nord, et affecté 70 % du trafic de données entre l’Europe et l’Asie2. Le point faible n’est pas la fibre elle-même, mais la quasi-absence de cadre de protection : aux États-Unis, le réseau de câbles se situe entre deux secteurs d’infrastructures critiques, sans mécanisme dédié pour le sécuriser2. Une zone grise que les adversaires ont appris à exploiter.
Cette vulnérabilité tient à la nature même du réseau. Un câble repose sur le fond marin, parfois à quelques dizaines de mètres de profondeur, sur des routes connues et cartographiées. Une simple ancre traînée sur plusieurs kilomètres suffit à le sectionner, comme l’ont montré les incidents baltes. La réparation, elle, exige des navires spécialisés rares et mobilise plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Surtout, l’auteur d’un sabotage peut presque toujours invoquer l’accident : un mouillage maladroit, une avarie. Cette plausibilité du déni transforme chaque coupure en énigme judiciaire et diplomatique, et prive les États visés d’une riposte claire.
La mer Baltique, laboratoire de la guerre hybride
Nulle part la menace n’est plus visible qu’en mer Baltique. En 2025, onze incidents de câbles endommagés y avaient été recensés3. Après l’affaire de l’Estlink 2 en décembre 2024, deux nouveaux câbles ont été sectionnés en novembre 2025 — l’un reliant la Suède à la Lituanie, l’autre la Finlande à l’Allemagne1. Le dénominateur commun : la « flotte fantôme » russe, ces navires vieillissants naviguant sans assurance occidentale, sous propriété opaque et changeant régulièrement de nom et de pavillon4.
Le centre Carnegie établit le lien direct entre cette flotte et les épisodes de sabotage sous-marin, dans une logique de guerre hybride visant à tester la résilience occidentale sans franchir le seuil du conflit ouvert4. La réponse de l’OTAN a été rapide : début 2025, l’Alliance a lancé l’opération « Baltic Sentry », combinant patrouilles maritimes, aéronefs et drones navals pour renforcer la protection des infrastructures critiques3. Les riverains de la Baltique et l’Union européenne ont en parallèle signé un mémorandum de coopération sur la protection des câbles3. Reste que surveiller un espace maritime aussi fréquenté relève de la gageure.
Nord Stream : du gazoduc-symbole à l’enquête judiciaire
Aucune infrastructure n’incarne mieux cette nouvelle vulnérabilité que les gazoducs Nord Stream, dont les explosions de septembre 2022 ont coupé une part majeure du gaz russe vers l’Europe5. Pendant près de trois ans, l’affaire est restée un mystère diplomatique. En août 2025, la justice allemande a annoncé une percée : un Ukrainien de 49 ans, Serhii Kuznietsov, a été arrêté en Italie, dans la province de Rimini5.
Selon les enquêteurs allemands, le suspect aurait joué un rôle de coordination dans l’opération : les documents d’extradition évoquent la détonation d’au moins quatre charges contenant de 14 à 27 kilos d’explosifs, à 70-80 mètres de profondeur5. La Cour de cassation italienne a validé son transfert, et l’homme — qui nie toute implication — a été extradé vers l’Allemagne en novembre 20256. L’enquête illustre une vérité dérangeante : même un partenaire peut être soupçonné, et l’attribution de ces sabotages reste un terrain miné, où le renseignement et la capacité à anticiper les surprises stratégiques jouent un rôle décisif.
La guerre des raffineries
Le pétrole et le gaz ne sont plus seulement transportés : ils sont visés au cœur de leur production. En Ukraine, le conflit a fait des infrastructures énergétiques une cible de premier ordre. Depuis octobre 2025, la Russie a lancé neuf attaques massives combinant drones et missiles balistiques contre le réseau électrique ukrainien, provoquant de longues coupures7.
La riposte ukrainienne a changé d’échelle. À mesure que ses capacités de frappe à longue portée mûrissaient, Kiev a mené une campagne soutenue contre les actifs pétroliers russes : fin 2025, ses drones avaient frappé plus de la moitié des 38 grandes raffineries russes, certaines à plusieurs reprises8. Les attaques de drones marins ont même paralysé le terminal du Caspian Pipeline Consortium à Novorossiisk, réduisant les exportations de pétrole kazakh8. En mars 2026, la campagne a atteint un pic : l’Ukraine a lancé plus de frappes de longue portée que la Russie ce mois-là, mobilisant plus de 7 000 systèmes, dont certains atteignaient 1 500 kilomètres en profondeur8. L’énergie est devenue une arme de pression économique aussi puissante qu’un bombardement.
La logique de cette guerre des infrastructures est implacable. Frapper une raffinerie, c’est priver l’adversaire de carburant, amputer ses recettes d’exportation et nourrir le mécontentement intérieur par la pénurie. Chatham House va jusqu’à présenter ces attaques comme la meilleure défense de l’Ukraine contre la guerre énergétique menée par Moscou : en s’en prenant au cœur financier de l’économie russe, Kiev déplace le conflit sur un terrain où sa technologie de drones bon marché compense son infériorité conventionnelle7. Cette symétrie inquiétante — chacun visant les centrales et les raffineries de l’autre — annonce une forme de guerre où l’infrastructure civile devient l’objectif premier, bien au-delà du seul théâtre ukrainien.
Ce que révèle la militarisation des infrastructures
La leçon de 2025-2026 est limpide : la frontière entre l’économie et la guerre s’efface. Câbles, gazoducs et raffineries ne sont plus de simples actifs commerciaux mais des instruments de coercition, dont la destruction peut faire vaciller un adversaire sans qu’un seul char ne franchisse une frontière. Cette logique transforme la dissuasion stratégique : il ne s’agit plus seulement de protéger des territoires, mais des flux.
Le signal à surveiller tient en un mot : attribution. Tant que les démocraties peineront à désigner avec certitude les responsables d’un sabotage sous-marin — et à y répondre —, la zone grise restera attractive. Les enjeux dépassent l’Europe : du détroit d’Ormuz aux Caraïbes, où se joue la crise entre les États-Unis et le Venezuela, et jusqu’au flanc oriental où se concentre le déploiement de divisions blindées, la sécurité des infrastructures critiques s’impose comme l’un des fronts décisifs de la décennie.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle part du trafic de données mondial passe par les câbles sous-marins ?
Les câbles sous-marins acheminent plus de 95 % du trafic de données intercontinental. Le réseau mondial s'étend sur 1,48 million de kilomètres et compte plus de 600 systèmes, dont 532 en service et 77 planifiés à la fin 2024, selon les données du secteur.
Qu'est-ce que l'opération Baltic Sentry de l'OTAN ?
Lancée début 2025, Baltic Sentry est une opération de l'OTAN destinée à protéger les infrastructures critiques sous-marines de la mer Baltique. Elle combine patrouilles maritimes, aéronefs et drones navals après une série de câbles coupés attribués à la flotte fantôme russe.
Qui a saboté les gazoducs Nord Stream ?
En août 2025, l'Italie a arrêté un Ukrainien de 49 ans, Serhii Kuznietsov, soupçonné par la justice allemande d'avoir coordonné les explosions de septembre 2022. Il a été extradé vers l'Allemagne en novembre 2025. Il nie toute implication.
Les raffineries sont-elles devenues des cibles militaires ?
Oui. Fin 2025, les frappes de drones ukrainiens avaient touché plus de la moitié des 38 grandes raffineries russes. En mars 2026, la campagne a atteint un pic, certains drones frappant jusqu'à 1 500 kilomètres à l'intérieur du territoire russe.
Sources
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« Timeline Of Suspected Underwater Sabotage In Baltic Sea », gCaptain, 2025. https://gcaptain.com/timeline-of-suspected-underwater-sabotage-in-baltic-sea/ ↩ ↩2
-
« 2024 in review: Submarine cables become a battleground », Light Reading, 2024. https://www.lightreading.com/cable-technology/2024-in-review-submarine-cables-become-a-battleground ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Atlantic Council, « How the Baltic Sea nations have tackled suspicious cable cuts », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/in-depth-research-reports/issue-brief/how-the-baltic-sea-nations-have-tackled-suspicious-cable-cuts/ ↩ ↩2 ↩3
-
Carnegie Endowment for International Peace, « The Baltic Sea at a Boil: Connecting the Shadow Fleet and Episodes of Subsea Infrastructure Sabotage », Carnegie, juin 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/06/baltic-russia-maritime-cable-sabotage ↩ ↩2
-
« Ukrainian man arrested in Italy over Nord Stream pipeline blasts », Al Jazeera, 21 août 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/21/ukrainian-suspected-in-nord-stream-pipeline-blasts-arrested-in-italy ↩ ↩2 ↩3
-
« Italy to extradite Ukrainian Nord Stream sabotage suspect to Germany », Al Jazeera, 20 novembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/11/20/italy-to-extradite-ukrainian-nord-stream-sabotage-suspect-to-germany ↩
-
Chatham House, « Ukraine’s best defence against Putin’s energy war is more attacks on Russia’s oil refining sector », Chatham House, novembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/11/ukraines-best-defence-against-putins-energy-war-more-attacks-russias-oil-refining-sector ↩ ↩2
-
Baker Institute, « Quantifying Ukraine’s Strikes on Russian Energy Infrastructure », Rice University’s Baker Institute for Public Policy, 2025. https://www.bakerinstitute.org/research/quantifying-ukraines-strikes-russian-energy-infrastructure ↩ ↩2 ↩3
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