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Migrations armées : sécuritisation et diasporas sous pression

Frontières instrumentalisées par Moscou et Minsk, diasporas réprimées au-delà des frontières : enquête sur la sécuritisation des migrations en 2025-26.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Clôture frontalière dans la forêt, à la frontière orientale de l'Union européenne, théâtre de la pression migratoire.
Clôture frontalière dans la forêt, à la frontière orientale de l'Union européenne, théâtre de la pression migratoire. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La sécuritisation traite la migration comme une menace de sécurité nationale, au risque de fragiliser les droits.
  2. La Russie et la Biélorussie ont fait des flux migratoires une arme hybride contre la frontière orientale de l'UE.
  3. Frontex a constaté une hausse de 200 % des arrivées aux frontières orientales depuis l'invasion de l'Ukraine.
  4. Les diasporas sont à la fois des leviers d'influence et des cibles : 126 nouveaux cas de répression transnationale recensés en 2025.

Une migration n’est plus seulement un mouvement de population : elle peut devenir une arme. À la frontière orientale de l’Union européenne, Moscou et Minsk acheminent des migrants pour fragiliser leurs voisins. Partout dans le monde, des régimes traquent leurs diasporas par-delà les frontières. Derrière ces pratiques, un même phénomène : la migration est désormais lue à travers le prisme de la sécurité.

Quand la frontière devient un champ de bataille hybride

Le cas le plus net est celui de la frontière orientale de l’UE. La Russie et la Biélorussie y ont délibérément transformé la migration irrégulière en instrument de guerre hybride, visant la Finlande, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et la Norvège1. Le Conseil européen et la Commission qualifient ces manœuvres d’« instrumentalisation » à des fins politiques, et le Parlement européen parle ouvertement d’« attaques hybrides » contre les frontières de l’Union1.

Les méthodes sont documentées : acheminement de ressortissants de pays tiers via le territoire russe à l’aide de visas officiels, tactiques coercitives des gardes-frontières biélorusses, implication de réseaux de renseignement et de passeurs1. En 2025, les garde-frontières ont même découvert des tunnels creusés sous la frontière biélorusso-polonaise, dont l’un, près de Narewka, aurait servi à quelque 180 migrants2. Selon Frontex, les arrivées aux frontières orientales ont bondi de 200 % depuis le déclenchement de l’agression russe contre l’Ukraine3. La logique est cynique et calibrée : quand les pertes russes s’alourdissent ou que les sanctions mordent, le Kremlin « monte la pression » et pousse des personnes désespérées vers l’Europe ; quand sa position s’améliore, les flux refluent3. Cette manipulation relève d’une stratégie asymétrique : à moindre coût, elle impose une incertitude durable à l’appareil de sécurité adverse.

La sécuritisation, et ses effets pervers

Face à ces pressions, les États durcissent leurs politiques. La sécuritisation — le fait de traiter la migration comme une menace de sécurité nationale — s’est imposée après les attentats du 11 septembre 2001 et la crise des réfugiés de 2015, lorsque plusieurs pays européens ont renforcé leurs frontières et durci l’asile au nom de leur sécurité. Le phénomène n’a fait que s’amplifier : la migration est aujourd’hui pensée non seulement comme une source de tensions humanitaires et politiques, mais comme un moyen d’imposer de l’incertitude à l’appareil de sécurité interne d’un État visé4.

Le problème est que cette grille de lecture produit des effets pervers. En associant systématiquement migration et criminalité, elle alimente un climat de peur et fragilise les droits fondamentaux des migrants, exposés à l’exploitation, au travail précaire ou à la détention arbitraire. Surtout, elle peut se retourner contre ses promoteurs : en érigeant la frontière en enjeu existentiel, les États offrent précisément aux puissances hostiles le levier qu’elles recherchent. Distinguer la menace réelle — l’instrumentalisation orchestrée — du phénomène migratoire ordinaire suppose un renseignement fin, comme le rappelle notre dossier sur l’intelligence stratégique.

Les diasporas, leviers et cibles

Les diasporas occupent une place ambivalente dans ce paysage. Communautés établies à l’étranger, elles conservent des liens culturels, économiques et politiques avec leur pays d’origine. Pour les États, ce sont des ressources : transferts d’argent vitaux pour de nombreuses économies en développement, relais d’influence, vecteurs de diplomatie publique. Bien intégrés dans leur pays d’accueil, les migrants peuvent aussi stimuler l’innovation et la croissance, ce qui plaide pour une approche plus ouverte que la seule logique sécuritaire. Certains gouvernements les mobilisent activement pour peser sur la scène internationale, dimension qu’explore notre dossier sur l’influence russe à travers les diasporas.

Mais cette même proximité en fait des cibles. À mesure que les diasporas deviennent des acteurs politiques, les régimes autoritaires étendent leur contrôle au-delà des frontières. C’est la répression transnationale : assassinats, enlèvements, déportations illégales, menaces numériques, détournement d’Interpol, intimidation des familles restées au pays. L’instrumentalisation a donc deux visages — séduction et coercition — souvent appliqués à la même communauté.

L’instrumentalisation ne se limite d’ailleurs pas aux États. Des acteurs non étatiques — ONG, groupes communautaires, entreprises — peuvent eux aussi mobiliser ou exploiter les diasporas, qu’il s’agisse de promouvoir des projets de développement réduisant les causes de départ, ou, à l’inverse, de tirer profit de la précarité des migrants par des services coûteux. La frontière entre soutien et exploitation y est ténue, et nourrit parfois des fractures internes aux communautés concernées, entre ceux qui acceptent l’enrôlement par le pays d’origine et ceux qui le refusent.

Une répression transnationale en expansion

L’ampleur du phénomène est désormais chiffrée. Dans son rapport d’avril 2026, Freedom House recense 1 375 incidents physiques directs commis par 54 gouvernements dans 107 pays d’accueil entre 2014 et 20255. Pour la seule année 2025, l’organisation compte 126 nouveaux cas de répression transnationale physique5. Les principaux auteurs sont les autorités chinoises, vietnamiennes et russes5.

Le rapport souligne aussi une tendance inquiétante : la collaboration entre régimes autoritaires, notamment en Asie du Sud-Est et en Afrique de l’Est, qui mutualisent leurs moyens de traque5. Six gouvernements — Afghanistan, Bénin, Géorgie, Kenya, Tanzanie, Zimbabwe — apparaissent pour la première fois parmi les auteurs5. Loin d’être un épiphénomène, la répression transnationale s’affirme comme une menace croissante pour la démocratie et les droits humains, que les États de droit peinent encore à contrer faute d’outils juridiques adaptés6. Face à cette pression, les diasporas ne sont pas passives : elles s’organisent en réseaux d’entraide, mobilisent les outils numériques et portent leur voix sur la scène internationale, opposant à la coercition une capacité de résistance croissante.

Tenir la ligne entre sécurité et droits

La sécuritisation des migrations et l’instrumentalisation des diasporas ne sont pas près de refluer : conflits, crises économiques et dérèglement climatique continueront d’alimenter les flux, et les États autoritaires d’y voir une arme. Le défi, pour les démocraties, est d’éviter deux écueils symétriques : nier la réalité de la menace hybride, ou y répondre en sacrifiant les droits qu’elles prétendent défendre. La parade la plus solide combine résilience des frontières, coopération entre démocraties pour protéger les diasporas, dialogue avec les communautés concernées elles-mêmes, et refus de réduire les migrants à des pions sur l’échiquier géopolitique. Le signal à surveiller sera la capacité de l’Union européenne à riposter à l’arme migratoire sans renier ses principes — un test où se joue, en creux, la crédibilité de sa posture de dissuasion face aux menaces non militaires.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la sécuritisation des migrations ?

C'est le processus par lequel la migration est perçue et traitée comme une question de sécurité nationale plutôt que comme un phénomène social. Accélérée après le 11-Septembre et la crise des réfugiés de 2015, elle justifie des politiques restrictives au nom de la protection de l'État.

Comment la migration peut-elle devenir une arme ?

Un État peut organiser ou faciliter des flux migratoires vers un rival pour le déstabiliser. La Russie et la Biélorussie pratiquent cette « arme migratoire » contre l'UE, acheminant des ressortissants de pays tiers vers les frontières de Finlande, Pologne, Lituanie et Lettonie.

Qu'est-ce que la répression transnationale ?

C'est l'ensemble des moyens par lesquels des États ciblent leurs ressortissants à l'étranger : assassinats, enlèvements, déportations illégales, menaces numériques, détournement d'Interpol, intimidation des familles. Freedom House a recensé 126 nouveaux cas physiques en 2025.

Les diasporas sont-elles des victimes ou des acteurs ?

Les deux. Elles sont des leviers d'influence et de développement pour leur pays d'origine, mais aussi des cibles de contrôle et de répression. Cette dualité fait d'elles un enjeu géopolitique à part entière, entre instrumentalisation et résistance.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Parlement européen, « Weaponisation of migration by Russia and implications for EU security and border policy », europarl.europa.eu, 2025. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/E-10-2025-001633_EN.html 2 3

  2. United24 Media, « Belarus Escalates Hybrid War With Reinforced Tunnels to Push Migrants Into EU », united24media.com, 2025. https://united24media.com/latest-news/how-russia-pushes-migrants-into-europe-through-secret-underground-tunnels-16268

  3. Henry Jackson Society, « How Russia Uses Migration as a Weapon », henryjacksonsociety.org, 13 novembre 2025. https://henryjacksonsociety.org/2025/11/13/how-russia-uses-migration-as-a-weapon/ 2

  4. Foundation for Defense of Democracies, « Weaponized Mass Migration », fdd.org, 10 février 2026. https://www.fdd.org/analysis/2026/02/10/weaponized-mass-migration/

  5. Freedom House, « Collaboration and Resistance: Tracking Transnational Repression in 2025 », Freedom House, avril 2026. https://freedomhouse.org/report/special-report/2026/collaboration-and-resistance-tracking-transnational-repression-2025 2 3 4 5

  6. Council on Foreign Relations, « Transnational Repression Grew in 2025—and It Will Only Get Worse », cfr.org, 2025. https://www.cfr.org/articles/transnational-repression-grew-2025-and-it-will-only-get-worse

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