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L'influence russe par les diasporas : un levier qui se retourne

Maisons russes, politique des « compatriotes », médias d'État : Moscou mise sur ses diasporas. Mais la vague d'exil de 2022 a brouillé ce levier d'influence.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Communauté russophone réunie lors d'un événement culturel à l'étranger, illustration de l'influence russe par les diasporas.
Communauté russophone réunie lors d'un événement culturel à l'étranger, illustration de l'influence russe par les diasporas. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Moscou pilote son influence diasporique via l'agence Rossotrudnichestvo et un réseau d'au moins 97 « Maisons russes » de la Corée du Sud au Chili.
  2. La politique des « compatriotes » mobilise les russophones autour du concept de « Russkiy Mir », mêlant diplomatie culturelle et influence hybride.
  3. L'Union européenne a interdit RT, Sputnik et 32 médias d'État, mais ceux-ci contournent largement les sanctions par sites miroirs et comptes relais.
  4. La guerre en Ukraine a provoqué le plus grand exode russe depuis 1917 : entre 500 000 et 1 million de départs, souvent hostiles au Kremlin.
  5. Cette nouvelle diaspora, jeune et diplômée, complique le récit officiel d'une communauté unie derrière Moscou.

À Berlin, Tbilissi ou Prague, des Russes défilent chaque mois de février contre la guerre, drapeaux blanc-bleu-blanc en main. Au même moment, de la Corée du Sud au Chili, des « Maisons russes » financées par Moscou organisent festivals et concours de jeunesse au nom de l’amitié des peuples. Deux visages d’une même réalité : la diaspora russe est devenue un champ de bataille d’influence — et le Kremlin n’en contrôle plus toutes les pièces.

Un appareil d’État dédié aux « compatriotes »

L’idée n’est pas neuve. Travailler avec les « compatriotes » — russophones ou personnes liées culturellement à la Russie vivant à l’étranger — est un axe ancien de la politique étrangère de Moscou, structuré autour d’organismes comme Rossotrudnichestvo et la fondation Russkiy Mir1. Rossotrudnichestvo est présentée par ses analystes critiques comme la principale agence d’État projetant le soft power et l’influence hybride du Kremlin, promouvant le concept de « Monde russe » et chapeautant un réseau de compatriotes et de relais d’influence2.

Son ancrage est matériel. L’agence a hérité de ses prédécesseurs soviétiques un vaste maillage de bureaux à l’étranger, les fameuses « Maisons russes », au moins 97 implantations qui couvrent la planète2. L’activité y est largement culturelle et éducative : projections de films, foires du livre, expositions, célébrations de la « Journée de la Russie », et programmes de jeunesse comme New Generation ou le Festival mondial de la jeunesse de Sotchi, conçus pour fidéliser de futurs leaders d’opinion2. En 2024, près de 20 000 programmes ouverts aux étudiants étrangers étaient proposés dans 433 universités russes2. Moscou présente cet ensemble comme de la diplomatie culturelle classique ; ses détracteurs y voient une infrastructure d’influence.

La distinction est rarement nette. La langue, la littérature et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale offrent des points d’accroche puissants, surtout là où subsistent d’importantes communautés russophones. Le pari du Kremlin est de transformer une affinité culturelle en sympathie politique : un public séduit par Tchekhov ou par le cinéma russe serait, espère-t-on, plus réceptif aux positions de Moscou sur les grands dossiers internationaux. C’est la mécanique classique du soft power — sauf que, dans le climat actuel, l’image associée à la Russie pèse lourd et brouille le message culturel lui-même.

Le levier médiatique et ses fuites

Le second pilier est médiatique. Face à la guerre, l’Union européenne a frappé fort : dès le 1er mars 2022, le Conseil de l’UE a restreint la diffusion de RT et Sputnik, en commençant par leurs éditions anglaise, française, allemande et espagnole3. Les paquets de sanctions suivants ont élargi la liste, qui couvre désormais 32 organes, dont l’agence RIA Novosti, les chaînes Rossiya 24 et Rossiya 1, ou encore les journaux Rossiyskaya Gazeta et Izvestia3.

Mais l’interdiction fuit de toutes parts. Trois ans après les premières restrictions, un audit de l’Institute for Strategic Dialogue constate que les médias sanctionnés restent largement actifs et accessibles dans les États membres4. Les méthodes de contournement sont connues : sites miroirs hébergés sur des domaines non bloqués, comptes relais et solutions de rechange sur les réseaux sociaux pour échapper au géoblocage3. Tous les voisins de l’UE n’ont d’ailleurs pas suivi : la Norvège et la Suisse, qui s’alignent pourtant sur la quasi-totalité des sanctions, ont choisi de ne pas adopter celles visant les médias3. Le message du Kremlin continue donc de circuler, comme dans les zones d’influence ciblées par l’expansion russe au Moyen-Orient, où la saturation médiatique précède souvent l’ancrage diplomatique.

L’arme à double tranchant de l’exil

C’est ici que le récit officiel se fissure. Depuis le 24 février 2022, la Russie a connu sa plus grande vague d’émigration depuis 1917 : la plupart des sources l’estiment entre 500 000 et 1 million de personnes, avec environ 800 000 départs sur la seule année 20225. Deux pics se détachent : les semaines suivant l’invasion, puis la fin septembre 2022, lorsque Vladimir Poutine annonce une mobilisation partielle de 300 000 hommes5.

Or cette diaspora-là ne ressemble guère à l’image d’Épinal du « compatriote » loyal. Les enquêtes décrivent des émigrés plus jeunes, plus diplômés et plus aisés que la moyenne : environ 80 % ont fait des études supérieures, beaucoup travaillent dans l’informatique, la science ou la culture, et nombre d’entre eux militaient déjà contre le régime — journalistes, employés d’ONG, universitaires6. Leurs destinations privilégiées illustrent un repli régional autant qu’un choix politique : Arménie (environ 110 000), Kazakhstan (80 000), Géorgie (74 000)6. Ces flux vers l’ex-espace soviétique recoupent les enjeux décrits dans la politique russe envers les anciens États soviétiques.

Quand la diaspora devient une opposition

Loin de relayer Moscou, une partie de ces exilés s’est constituée en force d’opposition. Des manifestations anti-guerre ont rassemblé des Russes à Berlin, Tbilissi, Prague et ailleurs, certains rassemblements anniversaires de l’invasion attirant des dizaines de milliers de personnes à l’appel de groupes russes contre la guerre6. Pour le Kremlin, c’est un double revers : il perd un capital humain considérable — la « fuite des cerveaux » documentée par plusieurs centres de recherche — et voit émerger, à l’étranger, des voix russophones hostiles, plus crédibles auprès des opinions occidentales que les médias d’État.

Cette dynamique nourrit aussi la défiance des pays hôtes. Plusieurs gouvernements occidentaux et États membres de l’UE ont restreint ou fermé certaines de ces organisations ces dernières années, invoquant l’ingérence politique1. Le soupçon se reporte parfois, injustement, sur des communautés entières, fragilisant l’intégration des nouveaux arrivants comme des russophones installés de longue date. L’instrument que Moscou voulait offensif se mue en vulnérabilité. Le coût économique n’est pas anodin : le départ massif de profils qualifiés, en particulier dans la haute technologie, prive l’économie russe de compétences difficiles à remplacer, au moment précis où les sanctions exigent une montée en gamme industrielle. Le levier diasporique se paie ainsi d’une double facture, politique et productive.

Un soft power à bout de souffle

L’influence russe par les diasporas illustre les limites d’un soft power piloté d’en haut. L’appareil existe — agences, Maisons russes, médias, programmes de jeunesse — et continue de s’étendre, notamment hors d’Occident où Moscou renforce son réseau de compatriotes7. Mais la guerre a transformé une partie de la diaspora en miroir critique du régime. Le signal à surveiller est clair : le Kremlin parviendra-t-il à reconquérir ou à neutraliser cette émigration politisée, ou cherchera-t-il plutôt de nouveaux relais dans les régions du Sud global, comme il le fait déjà dans son expansion en Afrique ? La réponse dira si la diaspora reste un atout ou devient, durablement, un angle mort.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que Rossotrudnichestvo ?

C'est l'agence d'État russe chargée de projeter le soft power du Kremlin à l'étranger, notamment via le concept de « Russkiy Mir » (Monde russe). Elle chapeaute un réseau de « Maisons russes », finance des projets de diplomatie publique et travaille avec les communautés de compatriotes.

Que sont les « compatriotes » dans la politique russe ?

Le terme désigne les russophones et les personnes ayant des liens culturels ou ancestraux avec la Russie vivant à l'étranger. Moscou en a fait un axe de politique étrangère, présentant son action comme la protection de leurs droits et de leur identité culturelle.

Les médias RT et Sputnik sont-ils toujours accessibles en Europe ?

Malgré l'interdiction de diffusion décidée par l'UE en 2022, des audits montrent que ces médias restent largement accessibles trois ans plus tard, grâce à des sites miroirs hébergés sur des domaines non bloqués et à des comptes relais sur les réseaux sociaux.

La diaspora russe soutient-elle le Kremlin ?

Pas uniformément. La vague d'émigration déclenchée par la guerre en Ukraine, estimée entre 500 000 et 1 million de personnes, comprend de nombreux opposants : journalistes, militants et professionnels qualifiés qui ont fui la répression ou la mobilisation, et manifestent parfois contre Moscou.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Russian Compatriots in the US: Soft Power Tools or Trojan Horses? », Institute of Modern Russia. https://imrussia.org/en/analysis/3164-russian-compatriots-in-the-us-soft-power-tools-or-trojan-horses 2

  2. « Russian House, Moscow’s Global Propaganda Machine Disguised as a Humanitarian Organization », United24 Media. https://united24media.com/war-in-ukraine/russian-house-moscows-global-propaganda-machine-disguised-as-a-humanitarian-organization-6295 2 3 4

  3. « Catch Me If EU Can: How RT and Sputnik Evade EU Content Bans », Alliance for Securing Democracy, GMF. https://securingdemocracy.gmfus.org/catch-me-if-eu-can-how-rt-and-sputnik-evade-eu-content-bans/ 2 3 4

  4. « Investigation | Holding the line: Auditing the EU’s ban of Russian state media 3 years on », Institute for Strategic Dialogue, 2025. https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-holding-the-line-auditing-the-eus-ban-of-russian-state-media-3-years-on/

  5. « Russia’s 650,000 wartime emigres », The Bell. https://en.thebell.io/russias-650-000-wartime-emigres/ 2

  6. « Uncertain Horizons: Russians in Exile », Mixed Migration Centre, 2024. https://mixedmigration.org/uncertain-horizons-russians-in-exile/ 2 3

  7. « Russia Expands Global ‘Compatriot’ Network as Moscow Deepens Diaspora Outreach », United24 Media, 2025. https://united24media.com/latest-news/russia-expands-global-compatriot-network-as-moscow-deepens-diaspora-outreach-18665

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