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IA et éducation : la fracture qui sépare les nations

17 % des écoles connectées dans les pays pauvres contre 90 % dans les riches : l'IA éducative creuse-t-elle le fossé mondial ? Données UNESCO et Banque mondiale, 2025.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Élève devant un écran lumineux d'apprentissage numérique dans une salle de classe.
Élève devant un écran lumineux d'apprentissage numérique dans une salle de classe. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Dans les pays à faible revenu, 17 % des écoles ont accès à Internet, contre 90 % dans les pays riches.
  2. Seulement 8 % des établissements des pays pauvres avaient adopté des outils d'IA en 2023, contre 47 % dans les pays riches.
  3. L'UNESCO alerte : la fracture numérique se mue en « fracture de l'IA ».
  4. Sur plus de 2 000 langues africaines, seule une quarantaine est prise en charge par les modèles de langage.
  5. Genre, handicap, langue et âge aggravent les inégalités d'accès aux outils éducatifs.

Dans une école de Phoenix, un logiciel d’IA adapte les exercices au rythme de chaque élève. À quelques milliers de kilomètres, dans un village d’Afrique subsaharienne, une classe fonctionne sans électricité stable et sans ordinateur. Entre ces deux salles de classe, la même technologie produit des effets opposés : elle propulse les uns, laisse les autres en arrière. L’intelligence artificielle promettait de démocratiser le savoir. Et si elle creusait le fossé ?

La promesse : un précepteur pour chacun

Commençons par ce qui séduit. L’IA éducative offre des perspectives réelles. Des plateformes personnalisent l’apprentissage en analysant le comportement de l’élève pour cibler ses lacunes. Des systèmes de tutorat intelligents accompagnent ceux qui n’ont pas accès à un professeur particulier. Sur le papier, c’est une révolution d’équité : un précepteur infatigable pour chaque enfant, partout.

L’argument démocratique est puissant. Des cours en ligne enrichis par l’IA peuvent franchir les barrières géographiques et porter des contenus de qualité jusqu’aux régions rurales. C’est pourquoi l’UNESCO ne condamne pas la technologie : elle en mesure le potentiel autant que les risques, et accompagne depuis 2024 cinquante-huit pays dans l’élaboration de cadres de compétences numériques pour leurs enseignants1.

Mais cette promesse repose sur un présupposé fragile : l’accès. Et c’est là que tout se joue.

Le mur de la connectivité

Les chiffres sont sans appel. Dans les pays à faible revenu, seules 17 % des écoles disposent d’un accès à Internet, contre 90 % dans les pays à haut revenu2. Globalement, 40 % seulement des écoles primaires sont connectées, et la connectivité scolaire chute à 40 % en Afrique, contre 80 à 90 % dans les Amériques et en Europe3. Dans les zones rurales des pays les moins avancés, l’accès tombe jusqu’à 14 %3.

Sans électricité, sans connexion fiable, sans appareil abordable, l’IA éducative reste une abstraction. L’UNESCO résume le danger d’une formule : la fracture numérique se mue rapidement en « fracture de l’IA », et des millions de personnes risquent d’être laissées de côté ; une personne sur trois dans le monde peine encore à se connecter3.

Cette dépendance matérielle renvoie à un enjeu rarement perçu par les familles : derrière chaque outil d’IA, il y a des puces et des serveurs. Or l’accès à cette puissance de calcul est lui-même inégalement réparti, comme le montre la course mondiale pour les puces d’IA.

L’écart d’usage se creuse, il ne se réduit pas

Le plus inquiétant n’est pas le retard, mais son accélération. L’adoption suit la richesse : en 2023, environ 47 % des établissements des pays à haut revenu avaient déployé des outils d’IA, contre seulement 8 % dans les pays à faible revenu4. L’écart d’usage est tout aussi brutal : en mai 2025, le nombre de visites par internaute sur ChatGPT était près de cinquante fois supérieur dans les pays riches4.

Autrement dit, les nations déjà équipées apprennent à utiliser ces outils, accumulent de l’expérience et creusent leur avance, tandis que les autres restent sur le quai. La Banque mondiale documente cette inégalité d’exposition et d’usage de l’IA, qui se superpose aux fractures existantes plutôt que de les corriger4. Le risque : un cercle vicieux où le retard technologique perpétue le retard économique, et inversement.

La barrière invisible de la langue

À la fracture matérielle s’ajoute une fracture culturelle, plus discrète mais tout aussi décisive : la langue. La plupart des outils d’IA sont conçus pour les langues dominantes, l’anglais en tête. Un élève dont ce n’est pas la langue maternelle se heurte à des contenus mal adaptés, ce qui mine sa motivation autant que sa compréhension.

L’ampleur du déséquilibre est saisissante. Selon une étude de recherche publiée en juin 2025, sur plus de 2 000 langues africaines, environ 42 seulement bénéficient d’un support dans les modèles de langage existants ; plus de 98 % des langues du continent restent ignorées, et seules quatre — amharique, swahili, afrikaans, malgache — reçoivent un soutien régulier5. Une vingtaine d’écritures actives sont purement et simplement négligées5.

Ce biais linguistique n’est pas anodin : il décide qui peut apprendre dans sa langue et qui en est exclu. Il prolonge directement les inégalités décrites dans notre analyse sur le développement des modèles linguistiques. Genre, handicap et âge viennent aggraver ces obstacles, multipliant les facteurs d’exclusion1.

Au-delà de la simple disponibilité, la qualité des contenus pose problème. Un modèle entraîné sur des données majoritairement occidentales peut reproduire des biais culturels, proposer des exemples étrangers aux réalités locales, voire des contre-sens. La recherche montre que les rares langues prises en charge le sont souvent superficiellement, faute de jeux de données et de bancs d’évaluation standardisés5. Pour qu’un outil éducatif soit pertinent, ses concepteurs doivent collaborer avec des locuteurs et des pédagogues locaux — une exigence rarement compatible avec la logique de déploiement mondial à moindre coût.

Combler le fossé : un choix politique

Rien n’est joué d’avance. Les leviers existent, mais ils relèvent de la décision publique autant que de la prouesse technique. L’UNESCO appelle à intégrer la protection des droits humains dans l’éducation numérique, autour de cinq priorités : coordination, contenu, capacités, connectivité et coût3. L’accessibilité passe par l’abordabilité : subventions, appareils gratuits, connexions à tarif nul à des fins éducatives, plateformes publiques de qualité3.

La formation des enseignants est l’autre pilier. Un outil mal maîtrisé ne sert à rien ; un enseignant formé peut en faire un levier d’égalité. Enfin, la coopération entre nations — partage de données, jeux de données multilingues, partenariats universitaires — peut transformer une menace en opportunité. Encore faut-il que ces choix s’inscrivent dans des cadres communs, sujet qu’aborde notre dossier sur le développement des normes et de l’éthique de l’IA.

La technologie n’est pas neutre

L’IA éducative n’est ni un sauveur ni un fléau : elle amplifie les choix qu’on fait d’elle. Laissée au seul marché, elle renforce mécaniquement les positions acquises et creuse l’écart entre nations équipées et nations démunies. Encadrée, financée et adaptée aux langues et contextes locaux, elle peut au contraire devenir un instrument de rattrapage. Le signal à surveiller : l’évolution de la connectivité scolaire en Afrique et l’apparition de modèles réellement multilingues. C’est là, plus que dans les démonstrations technologiques, que se jouera l’équité éducative de la décennie. Ces arbitrages recoupent enfin la divergence entre les approches américaine et chinoise de la régulation de l’IA.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'IA aggrave-t-elle les inégalités éducatives ?

Elle le peut. L'UNESCO avertit que sans électricité, connectivité et appareils abordables, l'IA éducative risque d'élargir le fossé. En 2023, 47 % des établissements des pays riches avaient adopté des outils d'IA, contre seulement 8 % des pays pauvres : l'écart d'usage se creuse au lieu de se réduire.

Quel est l'ampleur de la fracture numérique scolaire ?

Elle est béante. Selon l'UNESCO, 17 % des écoles des pays à faible revenu ont accès à Internet, contre 90 % dans les pays riches. La connectivité scolaire tombe à 40 % en Afrique et descend jusqu'à 14 % dans les zones rurales des pays les moins avancés.

Pourquoi la langue est-elle un obstacle ?

La plupart des outils d'IA sont entraînés sur des langues dominantes, surtout l'anglais. Sur plus de 2 000 langues africaines, une quarantaine seulement est prise en charge par les modèles de langage, et plus de 98 % restent ignorées. Un élève qui ne parle pas une langue dominante est désavantagé.

Que recommande l'UNESCO ?

L'organisation appelle à intégrer la protection des droits humains dans l'éducation numérique, autour de cinq priorités : coordination, contenu, capacités, connectivité et coût. Elle préconise subventions, appareils gratuits, connexions à tarif nul pour l'éducation et plateformes publiques de qualité.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. UNESCO, « What you need to know about AI and the right to education », UNESCO, 2025. https://www.unesco.org/en/articles/what-you-need-know-about-ai-and-right-education 2

  2. EfVET / UNESCO, « UNESCO Digital Learning Week 2025 — Artificial Intelligence (AI) in Education », EfVET, 2025. https://efvet.org/unesco-digital-learning-week-2025-artificial-intelligence-ai-in-education/

  3. UNESCO / DESA, « UNESCO’s Digital Learning Week 2025: The Future of Education », Nations unies (DESA), 2025. https://social.desa.un.org/world-summit-2025/blog/unescos-digital-learning-week-2025-the-future-of-education 2 3 4 5

  4. Banque mondiale, « Inequalities in Use of and Exposure to Artificial Intelligence », Atlas of Global Development, 2025. https://data360.worldbank.org/en/int/atlas/artificial-intelligence 2 3

  5. Yusuf et al., « The State of Large Language Models for African Languages: Progress and Challenges », arXiv, juin 2025. https://arxiv.org/abs/2506.02280 2 3

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