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L'IA dans la guerre de l'information : armes et contre-mesures

Deepfakes, faux comptes et brouillage : comment l'intelligence artificielle redessine la propagande numérique et les défenses des rédactions et des États en 2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Écran d'ordinateur affichant un flux de messages et de visages générés par intelligence artificielle dans une salle de rédaction.
Écran d'ordinateur affichant un flux de messages et de visages générés par intelligence artificielle dans une salle de rédaction. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En juin 2025, OpenAI a annoncé avoir démantelé dix opérations d'influence clandestines liées à la Chine, à la Russie, à l'Iran et à la Corée du Nord.
  2. L'IA générative ne crée pas une vague de deepfakes décisive, mais elle industrialise le volume et la rapidité de la propagande.
  3. Les rédactions ripostent avec leurs propres outils : Reuters, la BBC et des coalitions de vérification déploient l'IA pour authentifier l'information.
  4. Le combat se joue moins sur la fausse vidéo spectaculaire que sur le flot continu de faux commentaires et de sites clonés.

Le 12 juin 2025, OpenAI a publié un rapport qui a fait l’effet d’un révélateur. L’entreprise affirmait avoir démantelé dix opérations d’influence clandestines détournant ses outils, liées à des acteurs affiliés à la Chine, à la Russie, à l’Iran et à la Corée du Nord1. Le message implicite était clair : les modèles de langage ne servent plus seulement à rédiger des courriels ou des recettes, mais aussi à fabriquer, à grande échelle, l’opinion publique. L’intelligence artificielle est devenue à la fois l’arme et le bouclier de la guerre de l’information.

L’usine à propagande tourne désormais en continu

La promesse des opérations d’influence dopées à l’IA tient en un mot : le volume. Là où une « ferme à trolls » employait des centaines de personnes, un seul modèle génère aujourd’hui des millions de commentaires adaptés, capables de discuter, d’ajuster leur ton et de produire un texte crédible dans plusieurs langues, en continu et pour un coût négligeable2. La menace ne réside plus dans la qualité d’un faux message, mais dans la saturation de l’espace numérique.

La Russie offre l’exemple le mieux documenté. Le réseau Doppelgänger clone des sites de médias établis — Bild, 20 minutes, l’agence Ansa, The Guardian — pour y diffuser de faux articles, vidéos et sondages aux couleurs de la presse légitime, au moins dix-sept marques ayant été usurpées3. Plus offensive encore, l’opération Storm-1516 a visé la France : selon les analyses citées par l’institut britannique RUSI, cinq récits mensongers diffusés entre décembre 2024 et mars 2025 ont généré 38 877 publications et 55,8 millions de vues4. L’IA y sert à produire, traduire et amplifier — pas seulement à inventer.

La Chine n’est pas en reste. L’opération « Spamouflage », que Meta a qualifiée de plus vaste campagne d’influence transnationale clandestine jamais identifiée, a valu en 2023 le retrait de 7 704 comptes Facebook, 954 pages et plusieurs comptes Instagram, le tout débordant sur plus de cinquante autres plateformes5. Le réseau, suivi depuis 2019 par la société d’analyse Graphika, a été relié à des individus proches des forces de l’ordre chinoises. Détail instructif : malgré son gigantisme, il a échoué à séduire les communautés authentiques, son audience étant gonflée par de fausses interactions achetées. Le volume, à lui seul, ne fabrique pas l’adhésion — il sature, il fatigue, mais il ne convainc pas toujours.

Le mythe du deepfake décisif

On annonçait une avalanche de vidéos truquées capables de renverser des scrutins. Elle n’est pas venue. Les chercheurs constatent que, lors des élections de 2024, la vague de deepfakes ciblés tant redoutée ne s’est pas vraiment matérialisée6. La désinformation visuelle a pesé, mais comme un outil parmi d’autres, pas comme une bombe.

Cela ne signifie pas que le risque est nul. Quelques cas isolés, savamment placés, ont frappé fort. En Irlande, lors de la présidentielle de 2025, une fausse vidéo a montré le futur vainqueur annonçant le retrait de sa candidature, avec de fausses images de journaux télévisés « confirmant » la nouvelle, diffusée quelques jours avant le vote6. Aux Pays-Bas, environ 400 images synthétiques ont servi à attaquer des adversaires politiques6. La leçon est moins rassurante qu’il n’y paraît : une seule séquence truquée, lâchée à la dernière minute, peut peser plus lourd qu’un million de faux commentaires. Le danger n’est donc pas le déluge, mais la frappe chirurgicale au moment où la vérification est impossible. Cette mécanique recoupe les enjeux que nous analysons sur l’impact de l’IA sur la démocratie et la sécurité des élections.

Pourquoi le faux court plus vite que le vrai

Le carburant de cette guerre est ancien et profondément humain. La plus vaste étude longitudinale sur le sujet, menée par le MIT Media Lab et publiée dans Science en 2018, a analysé 126 000 cascades d’informations partagées par trois millions de personnes sur Twitter entre 2006 et 20177. Son verdict : le mensonge se diffuse « significativement plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement » que la vérité, et l’écart est le plus marqué pour l’information politique.

Détail souvent oublié : les robots n’étaient pas la cause principale. Ils relayaient le vrai et le faux à parts égales ; ce sont les humains qui propageaient préférentiellement le faux, parce qu’il est plus nouveau, donc plus partageable8. L’IA ne fait qu’ajouter de la puissance à un biais cognitif préexistant. Comprendre ce ressort éclaire aussi le terrain plus large des cyberconflits portés par l’IA, où la perception compte autant que la donnée.

La riposte : l’IA au service de la rédaction

Face à l’offensive, les médias ne sont pas désarmés — et ils utilisent les mêmes armes. Reuters a développé une panoplie d’outils internes : Fact Genie, qui aide à résumer et vérifier, LEON, assistant de titres, ou AVISTA, qui retrouve et étiquette images et vidéos9. Selon le Reuters Institute, plus de la moitié des journalistes britanniques utilisent désormais l’IA au moins une fois par semaine, et plus d’un quart quotidiennement10.

La défense se structure aussi collectivement. La BBC compte parmi les membres fondateurs de coalitions destinées à fiabiliser l’information face aux contenus synthétiques11. Le besoin est tangible : chez le vérificateur brésilien Aos Fatos, 16 % des 619 affirmations vérifiées en 2025 concernaient des contenus générés par IA, contre 7 % l’année précédente11. La traque automatisée du faux devient un métier à part entière, au croisement du journalisme et du renseignement assisté par l’IA.

Une course sans ligne d’arrivée

La guerre de l’information dopée à l’IA n’oppose pas des machines à des humains, mais des machines à d’autres machines, arbitrées par des cerveaux humains faillibles. L’avantage reste mouvant : chaque progrès des détecteurs appelle un progrès des faussaires, et inversement. Le Forum économique mondial anticipe d’ailleurs une bascule vers la « manipulation cognitive » à mesure que les agents autonomes gagnent en finesse2.

Le droit tente de reprendre la main. Les obligations de transparence du règlement européen sur l’IA entreront en vigueur en août 2026 : tout deepfake et tout texte d’intérêt public produit par une machine devront être clairement signalés, sous peine de sanctions12. La Commission travaille à un code de bonnes pratiques et à un pictogramme commun pour éviter une mosaïque d’étiquettes illisibles. Reste une question redoutable : un label suffit-il quand le faux circule six fois plus vite que le vrai, porté par notre propre goût de la nouveauté ?

Le signal à surveiller n’est donc pas la prochaine vidéo virale, mais la capacité des plateformes et des États à imposer ces règles de transparence sans étouffer la liberté d’expression. C’est sur ce fil étroit que se jouera la crédibilité de l’espace public démocratique — un enjeu que prolonge directement notre analyse de la transformation du renseignement national par l’IA.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'IA a-t-elle provoqué une vague de deepfakes lors des élections récentes ?

Pas la déferlante annoncée. Les chercheurs notent surtout des cas isolés à fort impact, comme un faux retrait de candidat en Irlande en 2025. Le risque principal reste le volume de faux contenus plus que la vidéo truquée spectaculaire.

Quels États utilisent l'IA pour la désinformation ?

Selon OpenAI, des acteurs liés à la Chine, à la Russie, à l'Iran et à la Corée du Nord ont détourné ses outils en 2025. La Russie est documentée via les réseaux Doppelgänger et Storm-1516, actifs en Europe et en France.

Comment les médias se défendent-ils grâce à l'IA ?

Les rédactions développent des outils de vérification et de tri. Reuters a créé Fact Genie et d'autres assistants ; la BBC participe à des coalitions de fiabilité de l'information. Plus de la moitié des journalistes britanniques utilisent l'IA chaque semaine.

Pourquoi les fausses nouvelles se propagent-elles si vite ?

Une étude du MIT publiée en 2018 montre qu'elles circulent six fois plus vite que les vraies sur Twitter, surtout en politique. La cause première est humaine : la nouveauté du faux incite au partage, davantage que les robots.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Record (Recorded Future News), « OpenAI models used in nation-state influence campaigns, company says », 12 juin 2025. https://therecord.media/openai-report-china-russia-iran-influence-operations

  2. World Economic Forum, « How cognitive manipulation and AI will shape disinformation in 2026 », mars 2026. https://www.weforum.org/stories/2026/03/how-cognitive-manipulation-and-ai-will-shape-disinformation-in-2026/ 2

  3. EU DisinfoLab, « Doppelganger hub », 2025. https://www.disinfo.eu/doppelganger-hub/

  4. Royal United Services Institute (RUSI), « Putin is weaponising AI to target Brits with disinformation campaign », 2025. https://www.rusi.org/news-and-comment/in-the-news/putin-weaponising-ai-target-brits-disinformation-campaign

  5. The Record (Recorded Future News), « Chinese law enforcement linked to largest covert influence operation ever discovered », 29 août 2023. https://therecord.media/spamouflage-china-accused-largest-covert-influence-operation-meta

  6. NPR, « How deepfakes and AI memes affected global elections in 2024 », 21 décembre 2024. https://www.npr.org/2024/12/21/nx-s1-5220301/deepfakes-memes-artificial-intelligence-elections 2 3

  7. Soroush Vosoughi, Deb Roy, Sinan Aral, « The Spread of True and False News Online », Science, 9 mars 2018. https://www.science.org/doi/10.1126/science.aap9559

  8. MIT News, « Study: On Twitter, false news travels faster than true stories », 8 mars 2018. https://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308

  9. WAN-IFRA, « From lab to newsroom: How Reuters builds AI tools journalists actually use », avril 2025. https://wan-ifra.org/2025/04/from-lab-to-newsroom-how-reuters-builds-ai-tools-journalists-actually-use/

  10. Reuters Institute for the Study of Journalism, « AI adoption by UK journalists and their newsrooms », 2025. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/ai-adoption-uk-journalists-and-their-newsrooms-surveying-applications-approaches-and-attitudes

  11. Reuters Institute for the Study of Journalism, « AI and the Future of News 2026 », 2026. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/news/ai-and-future-news-2026-what-we-learnt-about-its-impact-newsrooms-fact-checking-and-news 2

  12. European Commission, « Code of Practice on marking and labelling of AI-generated content », 2026 (Article 50, entrée en vigueur août 2026). https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/code-practice-ai-generated-content

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