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IA et élections : la démocratie à l'épreuve des deepfakes

Roumanie annulée, deepfakes viraux, dividende du menteur : l'IA a bouleversé les élections de 2024-2025. Menace réelle ou panique exagérée ? Analyse factuelle et régulations.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Bulletin de vote glissé dans une urne, superposé à un réseau de données numériques.
Bulletin de vote glissé dans une urne, superposé à un réseau de données numériques. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'année 2024 a vu une vague de deepfakes électoraux, mais leur effet sur les résultats est resté plus limité que redouté.
  2. L'élection présidentielle roumaine de 2024 a été annulée après des preuves d'ingérence amplifiée par des moyens numériques.
  3. Le principal danger est le « dividende du menteur » : la possibilité de qualifier de faux un contenu authentique.
  4. L'IA sert aussi à protéger les scrutins : détection d'intrusions, vérification de l'origine des contenus.
  5. Le règlement européen sur l'IA imposera l'étiquetage des deepfakes à partir d'août 2026.

Fin 2024, la Cour constitutionnelle roumaine prenait une décision sans précédent : annuler le premier tour de l’élection présidentielle, sur fond de soupçons d’ingérence amplifiée par les réseaux numériques. L’épisode a cristallisé une peur planétaire : l’intelligence artificielle, et ses deepfakes toujours plus crédibles, menacerait-elle de faire dérailler les démocraties ? La réalité, plus nuancée, mérite mieux que les fantasmes.

2024, l’année redoutée des urnes

Avec des scrutins majeurs sur tous les continents, 2024 fut présentée comme le premier grand test électoral de l’ère de l’IA générative. Les incidents n’ont pas manqué. Lors des élections générales indiennes, des deepfakes montrant des célébrités critiquant le Premier ministre Narendra Modi et soutenant l’opposition sont devenus viraux sur WhatsApp et YouTube1. En Roumanie, les résultats de la présidentielle ont été annulés après la mise au jour de manipulations1.

Une étude parue dans la Review of Economics and Political Science confirme que l’impact de l’IA fut plus marqué lors de la présidentielle américaine de 2024 qu’en 2016, le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des deepfakes s’étant accru2. Le Forum économique mondial classe d’ailleurs la désinformation parmi les principaux risques pour l’humanité dans ses rapports 2024 et 20253. Cette dimension rejoint l’influence de l’IA sur les opérations médiatiques et la guerre de l’information.

« L’apocalypse qui n’a pas eu lieu »

Pourtant, le raz-de-marée annoncé n’a pas submergé les démocraties. Dans une analyse remarquée, le Ash Center de la Harvard Kennedy School parle de « l’apocalypse qui n’a pas eu lieu » : l’IA était partout en 2024, mais les deepfakes et la mésinformation n’ont constitué qu’une partie du tableau4.

Ce constat invite à la prudence dans les deux sens. Surévaluer la menace nourrit le défaitisme ; la sous-estimer désarme. Les chercheurs notent que beaucoup de contenus synthétiques ont été rapidement repérés, et que leur influence réelle sur les choix de vote reste difficile à isoler des autres facteurs. La technologie amplifie des dynamiques anciennes — rumeurs, propagande, ciblage — plus qu’elle n’en crée de radicalement nouvelles.

Au-delà du faux : le ciblage de précision

Réduire le débat aux seuls deepfakes serait pourtant trompeur. La force de l’IA en politique tient autant à sa capacité d’analyse qu’à sa capacité de fabrication. En traitant d’immenses volumes de données comportementales, les algorithmes permettent de segmenter l’électorat avec une finesse inédite et d’adresser à chaque profil le message le plus susceptible de le faire réagir.

Le scandale Cambridge Analytica, lors de la présidentielle américaine de 2016, avait déjà révélé la puissance des profils psychologiques bâtis à partir des réseaux sociaux. L’IA générative démultiplie cette logique : elle peut désormais produire à la chaîne des milliers de variations d’un même argument, adaptées au ton, aux peurs et aux références de chaque groupe. Cette personnalisation, légale et largement invisible, soulève une question démocratique de fond : un citoyen qui ne voit pas le même message que son voisin peut-il encore débattre sur une base commune ? Le risque n’est pas seulement le mensonge, mais la fragmentation de l’espace public.

Le vrai poison : le « dividende du menteur »

Le danger le plus insidieux n’est peut-être pas le faux qui trompe, mais le vrai que l’on peut désormais nier. Le Brennan Center for Justice désigne ce phénomène sous le nom de « dividende du menteur » : la possibilité, pour un responsable, d’échapper à ses responsabilités en qualifiant de deepfake un enregistrement authentique5.

Le mécanisme est redoutable. À mesure que le public sait l’IA capable de tout fabriquer, le scepticisme s’installe, et il devient plus facile de crier au « faux » quand l’information est réelle5. C’est la confiance dans la preuve elle-même qui s’érode — un terrain miné qui recoupe les enjeux de l’impact de l’IA sur la sécurité nationale.

Quand l’IA défend aussi le scrutin

Loin d’être seulement une arme, l’IA est aussi un bouclier. Des systèmes d’apprentissage automatique analysent le trafic réseau pour détecter les comportements anormaux annonçant une cyberattaque contre les infrastructures électorales, et alerter les autorités en temps réel. Cette défense rejoint les logiques décrites dans l’IA et les cyberconflits.

La technologie aide aussi à restaurer la confiance. Les grands acteurs de l’IA générative et des réseaux sociaux ont commencé à apposer des marqueurs traçant l’origine et les modifications d’un contenu6. Mais le Brennan Center insiste : plutôt que de chercher des erreurs visuelles dans les images, les électeurs gagnent à recouper l’information auprès de vérificateurs indépendants crédibles6. La parade reste autant humaine que technique, et la détection s’apparente aux méthodes employées dans le renseignement national à l’ère de l’IA.

La régulation passe à l’offensive

Face à ces risques, les législateurs ont accéléré. L’Union européenne a fait de la transparence le pilier de sa réponse. Via l’article 50 de son règlement sur l’IA, elle impose le marquage des contenus générés ou manipulés et l’étiquetage clair des deepfakes7. Le 17 décembre 2025, la Commission a publié une première version d’un code de bonnes pratiques sur la transparence des contenus produits par IA8.

Le calendrier est désormais fixé : le code final est attendu pour mai-juin 2026, et les obligations de transparence de l’EU AI Act deviennent contraignantes à partir d’août 20267. Aux États-Unis, faute de loi fédérale, plusieurs États — New York, Washington, Michigan, Nouveau-Mexique — imposent déjà des avertissements sur certains contenus électoraux synthétiques6. La mosaïque réglementaire se construit, scrutin après scrutin.

Perspectives

L’IA n’a pas fait s’effondrer les démocraties en 2024, mais elle a durablement modifié le terrain : elle rend le faux plus crédible et le vrai plus contestable. Le véritable champ de bataille n’est pas la qualité des deepfakes, c’est la confiance des citoyens dans ce qu’ils voient. Le signal à surveiller est l’entrée en vigueur, en août 2026, des règles européennes de transparence : si l’étiquetage s’impose et que les habitudes de vérification se diffusent, la « panique deepfake » pourrait laisser place à une vigilance mûrie. Sinon, le dividende du menteur continuera de prospérer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les deepfakes ont-ils faussé les élections de 2024 ?

Leur effet a été plus nuancé que redouté. Le Ash Center de Harvard parle d'une « apocalypse qui n'a pas eu lieu » : l'IA était partout, mais les deepfakes n'ont été qu'une partie du tableau. Certains cas, comme l'annulation de la présidentielle roumaine de 2024, montrent toutefois un impact réel et préoccupant.

Qu'est-ce que le « dividende du menteur » ?

C'est la possibilité, pour une personnalité publique, d'échapper à ses responsabilités en qualifiant de « deepfake » un contenu authentique. Selon le Brennan Center, le doute généralisé créé par l'IA permet de crier au faux quand l'information est en réalité vraie, érodant la confiance dans toute preuve.

L'IA peut-elle protéger les élections ?

Oui. Des systèmes d'IA détectent les intrusions dans les infrastructures électorales et les comportements réseau anormaux. Les entreprises technologiques apposent aussi des marqueurs pour tracer l'origine des contenus. Les experts recommandent surtout de recouper l'information auprès de vérificateurs indépendants crédibles.

Comment l'Europe encadre-t-elle les deepfakes ?

Le règlement européen sur l'IA impose, via son article 50, l'étiquetage des contenus générés ou manipulés par IA. Un code de bonnes pratiques a été publié en décembre 2025, et les obligations de transparence deviennent contraignantes à partir d'août 2026, avec marquage lisible par machine et étiquetage des deepfakes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Review of Economics and Political Science, « The impact of disinformation generated by AI on democracy case studies: the US presidential elections in 2016 & 2024 », Emerald Publishing, 2024. https://www.emerald.com/reps/article/doi/10.1108/REPS-12-2024-0104/1307371/The-impact-of-disinformation-generated-by-AI-on 2

  2. Centre for International Governance Innovation, « Then and Now: How Does AI Electoral Interference Compare in 2025? », CIGI, 2025. https://www.cigionline.org/articles/then-and-now-how-does-ai-electoral-interference-compare-in-2025/

  3. Centre for Emerging Technology and Security, « From Deepfake Scams to Poisoned Chatbots: AI and Election Security in 2025 », CETaS, The Alan Turing Institute, 2025. https://cetas.turing.ac.uk/publications/deepfake-scams-poisoned-chatbots

  4. Ash Center, Harvard Kennedy School, « The apocalypse that wasn’t: AI was everywhere in 2024’s elections, but deepfakes and misinformation were only part of the picture », Harvard Ash Center, 2024. https://ash.harvard.edu/articles/the-apocalypse-that-wasnt-ai-was-everywhere-in-2024s-elections-but-deepfakes-and-misinformation-were-only-part-of-the-picture/

  5. Brennan Center for Justice, « Deepfakes, Elections, and Shrinking the Liar’s Dividend », Brennan Center for Justice, 2024. https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/deepfakes-elections-and-shrinking-liars-dividend 2

  6. Brennan Center for Justice, « How to Detect and Guard Against Deceptive AI-Generated Election Information », Brennan Center for Justice, 2024. https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/how-detect-and-guard-against-deceptive-ai-generated-election-information 2 3

  7. TechPolicy.Press, « What the EU’s New AI Code of Practice Means for Labeling Deepfakes », Tech Policy Press, 2025. https://www.techpolicy.press/what-the-eus-new-ai-code-of-practice-means-for-labeling-deepfakes/ 2

  8. Commission européenne, « Code of Practice on marking and labelling of AI-generated content », Shaping Europe’s digital future, 17 décembre 2025. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/code-practice-ai-generated-content

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