Biotechnologies de défense : l'arme à double tranchant du vivant
DARPA, NDAA 2026, Convention sur les armes biologiques à 50 ans : comment les biotechnologies deviennent un pilier de défense et un risque de prolifération.

À retenir
- Les biotechnologies sont devenues un pilier de défense : détection des pathogènes, protection des soldats, fabrication locale de produits critiques.
- Le Pentagone a classé la biofabrication parmi ses six technologies critiques prioritaires fin 2025.
- La loi de défense américaine pour 2026 inscrit sept dispositions sur les biotechnologies et la biofabrication.
- La convergence entre IA et biologie de synthèse abaisse la barrière d'accès aux armes biologiques.
- La Convention sur les armes biologiques, qui a fêté ses 50 ans en 2025, peine toujours à se doter d'un mécanisme de vérification.
Pendant la pandémie, le monde a compris qu’un agent pathogène pouvait paralyser des économies entières. Les états-majors, eux, en ont tiré une autre leçon : le vivant est devenu un terrain stratégique. Détecter un virus en quelques minutes, fabriquer un vaccin localement, mais aussi craindre qu’un laboratoire ne conçoive une arme — les biotechnologies sont désormais au cœur de la défense, avec leur promesse et leur menace inséparables.
Du laboratoire au champ de bataille
L’intérêt militaire pour les biotechnologies n’a plus rien de marginal. En novembre 2025, le Pentagone a réduit sa liste de technologies critiques de quatorze à six domaines seulement — et la biofabrication y figure, aux côtés de l’intelligence artificielle, de la logistique contestée, du quantique, de l’énergie dirigée et de l’hypersonique1. Concrètement, la biofabrication consiste à produire des molécules essentielles, comme des lubrifiants ou des revêtements anticorrosion, dans des cuves de micro-organismes génétiquement modifiés, plutôt que par des procédés pétrochimiques1. L’objectif est stratégique : éliminer des vulnérabilités dans les chaînes d’approvisionnement.
Cette priorité s’est traduite dans la loi. La loi d’autorisation de défense américaine pour l’exercice 2026 contient sept dispositions consacrées aux biotechnologies et à la biofabrication2. Le secrétaire à la Défense peut y établir un programme de soutien à l’expansion des capacités nationales de biofabrication de produits critiques, avec des critères centrés sur la résilience domestique et la protection des chaînes d’approvisionnement3. Le tournant doctrinal est net : on passe d’une préparation fondée sur les stocks à une préparation fondée sur la capacité de produire vite et sur place4.
Protéger le soldat, détecter la menace
Sur le terrain, l’apport est tangible. Les troupes déployées dans des régions à haut risque, en Afrique ou au Moyen-Orient, sont exposées à des maladies comme Ebola ou le virus de Marburg ; la biodéfense devient alors un impératif de protection des forces4. Le Pentagone recherche ainsi des solutions biologiques pilotées par l’IA pour protéger ses militaires : production rapide et automatisée de thérapeutiques, nouvelles thérapies cellulaires, plateformes de délivrance ciblée de produits biologiques5.
La recherche fondamentale suit le même cap. Le 1er octobre 2025, l’office des technologies biologiques de la DARPA, l’agence d’innovation de défense américaine, a publié un appel à projets pour des recherches susceptibles de renforcer la protection et la performance du combattant6. L’agence cherche notamment des solutions de biosûreté, de biosécurité et de détection des pathogènes émergents — qu’ils soient naturels, modifiés ou inconnus6. La biologie de synthèse promet ici une longueur d’avance : détection plus rapide, matériaux de protection inédits, diagnostics de terrain. Cette logique d’avantage technologique rejoint celle qui anime déjà l’IA dans les paradigmes de sécurité nationale.
Le double tranchant : quand l’outil devient arme
Mais chaque progrès porte son revers. C’est le problème dit du « double usage » : une technologie pensée pour la paix peut être détournée à des fins hostiles. L’édition génétique CRISPR, la recherche sur le gain de fonction, l’impression biologique en trois dimensions ont démocratisé des capacités autrefois réservées à de grands laboratoires7. La menace biologique posée par des acteurs étatiques comme non étatiques a évolué avec cette diffusion des savoir-faire7.
La nouveauté la plus inquiétante tient à la rencontre entre l’IA et les sciences du vivant. Un rapport publié en 2025 par un grand laboratoire d’IA a reconnu que des capacités comme le raisonnement sur des données biologiques pourraient être détournées pour aider des personnes peu qualifiées à recréer des menaces biologiques, ou assister des acteurs déjà aguerris dans la conception d’armes8. Des analystes spécialisés alertent : cette convergence entre IA et biologie offre des bénéfices considérables, mais pourrait engendrer des risques potentiellement catastrophiques en cas de mauvais usage7. Le même type de basculement guette d’autres champs technologiques, à l’image des menaces que l’arrivée de l’ordinateur quantique fait peser sur la sécurité.
Un cadre international qui peine à suivre
Face à ces risques, le droit international existe — mais il vieillit mal. La Convention sur les armes biologiques, qui interdit le développement, la production et le stockage de telles armes, a fêté ses 50 ans en 2025 et compte 189 États parties9. Pour l’occasion, ses membres ont eu à décider s’il fallait la moderniser pour la rendre « à l’épreuve du futur »9. La sixième session du groupe de travail sur son renforcement s’est ouverte à Genève le 11 août 2025, dans le prolongement du mandat fixé par la précédente conférence d’examen10.
Le talon d’Achille est connu : la Convention reste dépourvue d’un mécanisme de vérification contraignant. Comment s’assurer qu’un État respecte ses engagements quand les mêmes équipements servent à la recherche médicale légitime et à des programmes dissimulés ? Des experts explorent des pistes inédites, jusqu’à des systèmes de vérification assistés par l’IA. Le défi est le même que pour la sécurité nationale à l’ère de l’IA : encadrer une technologie qui évolue plus vite que les traités censés la gouverner.
Une course aux capacités sous surveillance
L’essor des biotechnologies de défense dessine une dynamique de puissance. Les États qui maîtrisent la détection des pathogènes, la production locale de contre-mesures et l’analyse génétique à grande échelle acquièrent un avantage opérationnel difficile à rattraper. Les partenariats public-privé y jouent un rôle d’accélérateur, en associant agences gouvernementales et entreprises spécialisées. Cette montée en puissance soutient aussi le travail du renseignement, comme le montre déjà le rapprochement entre IA et renseignement dans l’anticipation des crises sanitaires.
Reste le risque de prolifération. Plus les capacités se diffusent, plus le contrôle se complique. La manipulation d’agents pathogènes comporte toujours un risque d’accident de laboratoire ou de fuite, et le détournement par des acteurs malveillants demeure une hypothèse sérieuse. La parade tient en deux mots : protocoles de sûreté rigoureux et coopération internationale renforcée.
Le signal à surveiller : la vérification du vivant
La trajectoire est claire : les biotechnologies sont désormais un pilier de la défense, au même titre que l’IA ou le cyber. La vraie inconnue des prochaines années sera la capacité de la communauté internationale à doter la Convention sur les armes biologiques d’outils de vérification crédibles, à l’heure où l’IA abaisse la barrière d’accès. Le repère à suivre est précis : les conclusions des travaux engagés à Genève en 2025 diront si les États acceptent enfin un contrôle contraignant. Car dans ce domaine plus qu’ailleurs, la frontière entre le remède et l’arme tient à l’intention de celui qui tient l’éprouvette — et à la solidité des garde-fous qui l’encadrent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la biofabrication militaire ?
C'est la production de molécules ou matériaux essentiels — lubrifiants, revêtements, produits thérapeutiques — à partir de micro-organismes génétiquement modifiés plutôt que de procédés pétrochimiques. Le Pentagone y voit un moyen de réduire les vulnérabilités de ses chaînes d'approvisionnement et l'a classée parmi ses six technologies critiques en 2025.
Pourquoi parle-t-on de double usage pour les biotechnologies ?
Une même technologie — édition génétique CRISPR, biologie de synthèse — peut servir à concevoir des vaccins comme à fabriquer un agent pathogène hostile. C'est ce caractère « à double usage » qui rend ces avancées à la fois prometteuses pour la défense et dangereuses si elles sont détournées.
Que protège la Convention sur les armes biologiques ?
Entrée en vigueur en 1975 et forte de 189 États parties, elle interdit le développement, la production et le stockage d'armes biologiques. En 2025, pour ses 50 ans, ses membres ont débattu de son renforcement, mais elle reste dépourvue d'un mécanisme de vérification contraignant.
En quoi l'IA aggrave-t-elle le risque biologique ?
Les modèles d'IA capables de raisonner sur des données biologiques peuvent aider des personnes peu qualifiées à recréer des menaces biologiques, ou assister des acteurs aguerris. Cette convergence entre IA et sciences du vivant abaisse la barrière d'accès aux armes biologiques.
Sources
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Bulletin of the Atomic Scientists, « Beyond AI: What the Pentagon is missing with its trimmed ‘critical technologies’ list », Bulletin of the Atomic Scientists, mai 2026. https://thebulletin.org/2026/05/beyond-ai-what-the-pentagon-is-missing-with-its-trimmed-critical-technologies-list/ ↩ ↩2
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Sénat des États-Unis, « Biotechnology Breaks Through in FY 2026 National Defense Authorization Act », U.S. Senate, 2025. https://www.biotech.senate.gov/press-releases/biotechnology-breaks-through-in-fy-2026-national-defense-authorization-act/ ↩
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Council on Strategic Risks, « Biodefense in the FY26 NDAA », Council on Strategic Risks, 19 décembre 2025. https://councilonstrategicrisks.org/2025/12/19/biodefense-in-the-fy26-ndaa/ ↩
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Military.com, « Biotech’s Role in US Military Biodefense Strategy », Military.com, 11 février 2026. https://www.military.com/feature/2026/02/11/biotechs-role-us-military-biodefense-strategy.html ↩ ↩2
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Defence Blog, « Pentagon seeks AI-driven bio solutions to protect troops », Defence Blog, 2025. https://defence-blog.com/pentagon-seeks-ai-driven-bio-solutions-to-protect-troops/ ↩
-
SynBioBeta, « Engineering Tomorrow: DARPA’s Push into the Frontier of Synthetic Biology », SynBioBeta, 2025. https://www.synbiobeta.com/read/engineering-tomorrow-darpas-push-into-the-frontier-of-synthetic-biology ↩ ↩2
-
Council on Strategic Risks, « Assessing Dual-Use Issues at the AIxBio Convergence », Council on Strategic Risks, 31 juillet 2025. https://councilonstrategicrisks.org/2025/07/31/the-aixbio-landscape/ ↩ ↩2 ↩3
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ScienceDirect, « Redefining biological weapons in the evolving AI, CRISPR, and biothreat landscape », Journal of Biosafety and Biosecurity, 2025. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2352552525001355 ↩
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NTI, « 2025 Next Generation for Biosecurity Challenge: How Do You Define Bioweapons? », Nuclear Threat Initiative, 2025. https://www.nti.org/risky-business/2025-next-generation-for-biosecurity-challenge-how-do-you-define-bioweapons/ ↩ ↩2
-
Global Biodefense, « Biological Weapons Convention Working Group Addresses Verification and Biosecurity », Global Biodefense, 11 août 2025. https://globalbiodefense.com/2025/08/11/biological-weapons-convention-sixth-session-addresses-verification-and-biosecurity/ ↩
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