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Tarification du pétrole en Asie : la fin du règne sans partage du Brent ?

Contrats en yuans, Murban d'Abou Dhabi, achats russes décotés : l'Asie réécrit lentement les règles de la tarification pétrolière mondiale. État des lieux chiffré.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Salle de marché asiatique affichant des cotations de pétrole brut sur des écrans.
Salle de marché asiatique affichant des cotations de pétrole brut sur des écrans. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Asie absorbe la majorité du brut transitant par Ormuz : la Chine en capte 37,7 %, l'Inde 14,7 %.
  2. Le contrat de Shanghai (INE), libellé en yuans, est devenu le futur pétrolier le plus traité d'Asie depuis 2019.
  3. Le Murban d'Abou Dhabi, lancé en 2021, s'impose peu à peu comme référence régionale face au Brent.
  4. L'Inde a commencé en 2025 à régler une partie de son pétrole russe en yuans, accélérant la « démonétisation » du dollar.
  5. Malgré ces percées, le Brent et le Dubaï/Oman restent les ancrages dominants des prix officiels saoudiens.

Une cargaison de brut quitte le golfe Persique. Avant 2018, son prix se réglait presque immanquablement par référence au Brent de la mer du Nord ou au Dubaï/Oman, cotations façonnées à Londres et à Singapour. Aujourd’hui, ce même baril peut être couvert en yuans à Shanghai, indexé sur le Murban d’Abou Dhabi, et parfois payé dans une devise qui n’est ni le dollar ni la monnaie de l’acheteur. L’Asie, devenue le centre de gravité de la demande mondiale, ne se contente plus de subir les prix : elle entreprend, prudemment, de les écrire.

Le poids qui déplace le centre de gravité

Les chiffres expliquent à eux seuls cette ambition. La Chine a importé en moyenne 11,45 millions de barils par jour sur les onze premiers mois de 20251. À travers le seul détroit d’Ormuz, elle capte 37,7 % des flux de brut et de condensats, loin devant l’Inde et ses 14,7 %2. L’Agence internationale de l’énergie estime même que l’Inde dépassera la Chine comme premier moteur de la croissance de la demande mondiale, avec une hausse attendue d’environ un million de barils par jour d’ici la fin de la décennie3.

Or les indices historiques peinent à refléter ces réalités. Comme le rappelle la Shanghai International Energy Exchange (INE), « bien que l’Europe et l’Amérique disposent déjà de marchés à terme matures, leurs prix ne peuvent refléter avec exactitude la relation entre l’offre et la demande dans la zone Asie-Pacifique »4. D’où une tension récurrente : la fameuse « prime asiatique », ce surcoût payé par les importateurs de la région par rapport à leurs homologues occidentaux.

Shanghai, l’outil qui rogne la prime asiatique

La première réponse est venue de Pékin. Le 26 mars 2018, la Chine lançait sur l’INE un contrat à terme sur le brut libellé et réglé en yuans — le premier produit de matières premières du continent ouvert aux investisseurs étrangers4. L’objectif était double : doter l’Asie d’un baromètre maison et promouvoir l’internationalisation de sa monnaie.

Le succès, dans son registre, est réel. Dès 2019, le volume quotidien du contrat SC a dépassé celui de l’Oman du DME, faisant de lui le futur pétrolier le plus traité d’Asie4. Surtout, une étude de l’INE relève que depuis juillet 2020, les prix du contrat de Shanghai, convertis en dollars, n’excèdent plus systématiquement ceux du NYMEX et de l’ICE, signe qu’il contribue à réduire la « prime asiatique »4. Une analyse universitaire parue début 2026 y voit un glissement « du pouvoir de fixation des prix vers l’autonomie »5. La prudence reste toutefois de mise : les cours de Shanghai suivent de près les références mondiales, et le contrat sert avant tout de couverture régionale, non encore de référence imposée aux producteurs.

Le Murban, la référence venue du Golfe

La seconde brèche vient des producteurs eux-mêmes. En mars 2021, Abou Dhabi a lancé sur ICE Futures Abu Dhabi (IFAD) un contrat à terme sur le Murban, brut léger produit par la compagnie nationale ADNOC et livré physiquement à Fujairah6. C’est l’un des premiers contrats librement négociables émanant d’une compagnie nationale de la région, pensé pour offrir aux raffineurs asiatiques une tarification transparente6.

L’Institut d’Oxford pour les études énergétiques observe que le Murban « cote souvent au niveau du Brent, reflétant une qualité comparable et son rôle grandissant sur les marchés d’importation asiatiques »7. Sa limite tient à sa nature : contrairement au WTI ou au Brent, il est commercialisé par une compagnie d’État soumise aux quotas de l’OPEP6. Le Brent existe depuis une quarantaine d’années et a beaucoup évolué ; le Murban, lui, doit encore bâtir sa liquidité, condition de toute référence crédible6. C’est précisément le pari d’Abou Dhabi pour les années à venir.

Le pétrole russe et la monnaie comme champ de bataille

La transformation la plus visible se joue cependant ailleurs : dans la monnaie de règlement. Sous l’effet des sanctions occidentales, le brut russe couvre désormais environ 40 % des importations indiennes, contre moins de 1 % avant 2022, une bascule qui aurait fait économiser à New Delhi quelque 17 milliards de dollars8. Cette dépendance nouvelle a entraîné une conséquence inattendue : confrontée à des roupies « piégées » et difficilement convertibles dans les banques indiennes, l’Inde a commencé en 2025 à régler une partie de ses achats russes en yuans, mieux acceptés par Moscou pour leur liquidité8.

Le paradoxe est saisissant : pour payer son pétrole, l’Inde doit acheter de la monnaie chinoise sur les marchés, soutenant ainsi l’internationalisation du yuan de son grand rival régional8. Ce mouvement reste partiel et contraint, mais il illustre combien la tarification du pétrole est devenue un terrain où s’entremêlent commerce, sanctions et stratégie monétaire. Ces recompositions prolongent le changement des schémas du commerce mondial du pétrole déjà à l’œuvre depuis plusieurs années.

Ce que le Brent garde encore en main

Il serait prématuré d’annoncer la fin des références traditionnelles. Le marqueur le plus parlant reste la grille des prix officiels (OSP) de Saudi Aramco, qui continue d’indexer son brut vers l’Asie sur la moyenne Oman/Dubaï : en septembre 2025, la prime sur l’Arab Light atteignait +3,20 $ le baril, en hausse d’un dollar sur août9. Et lorsque la demande faiblit, comme pour les cargaisons de janvier 2025 — dont l’OSP est tombé à un plus-bas de quatre ans sous l’effet des achats russes par la Chine —, c’est encore à cette grammaire que se plient les producteurs10.

Les benchmarks asiatiques avancent donc par capillarité plus que par rupture. Leur montée accompagne celle des compagnies pétrolières nationales et la concurrence pour la part de marché en Asie, elle-même nourrie par l’irruption du pétrole de schiste américain sur les marchés mondiaux. Le signal à surveiller n’est pas un effondrement du Brent, mais la liquidité des contrats de Shanghai et du Murban : le jour où des cargaisons hors zone se vendront couramment à leur référence, la carte des prix du pétrole aura discrètement, mais durablement, changé d’échelle.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Asie veut-elle ses propres références de prix du pétrole ?

Parce que le Brent et le WTI reflètent l'offre et la demande atlantiques, pas les réalités asiatiques. L'Asie, premier importateur mondial, paie souvent une « prime asiatique » et cherche des indices régionaux plus représentatifs de ses flux, comme le contrat de Shanghai ou le Murban.

Le contrat pétrolier de Shanghai menace-t-il vraiment le Brent ?

Pas encore. Depuis 2019, le contrat INE en yuans est le futur pétrolier le plus traité d'Asie, mais il sert surtout de couverture régionale. Ses prix suivent de près les références mondiales. Il érode toutefois lentement la « prime asiatique » et favorise l'internationalisation du yuan.

Qu'est-ce que le Murban et pourquoi compte-t-il ?

Le Murban est un brut léger émirati produit par ADNOC, coté depuis 2021 sur ICE Futures Abu Dhabi. Librement négociable et livré à Fujairah, il offre aux raffineurs asiatiques une référence transparente. C'est l'un des premiers contrats issus d'une compagnie nationale à s'imposer comme benchmark.

Pourquoi l'Inde paie-t-elle son pétrole russe en yuans ?

À partir de 2025, faute de pouvoir convertir facilement ses roupies, l'Inde a accepté de régler une partie du brut russe en yuans, mieux acceptés par Moscou. Cela oblige New Delhi à acheter de la monnaie chinoise sur les marchés, soutenant de fait son internationalisation.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Energy Intelligence, « China’s Crude Imports, Consumption Poised for Record 2025 », Energy Intelligence, 2025. https://www.energyintel.com/0000019b-2cf8-d02f-adfb-eef993c60000

  2. Visual Capitalist, « Charted: Oil Trade Through the Strait of Hormuz by Country », Visual Capitalist, 2025. https://www.visualcapitalist.com/charted-oil-trade-through-the-strait-of-hormuz-by-country/

  3. International Energy Agency, « Oil 2025 — Executive summary », IEA, juin 2025. https://www.iea.org/reports/oil-2025/executive-summary

  4. Shanghai International Energy Exchange, « Q & A / Crude Oil Futures », INE, consulté en 2026. https://www.ine.cn/eng/insights/edu/qa/ 2 3 4

  5. « From Pricing Power to Autonomy: The Geopolitics of RMB-Denominated Oil Futures Benchmark », Journal of Contemporary China, 2026. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10670564.2026.2632254

  6. Intercontinental Exchange, « ICE Futures Abu Dhabi (IFAD) & Murban Crude Oil Futures — FAQ », ICE, 2021-2025. https://www.ice.com/publicdocs/ICE_Futures_Abu_Dhabi_FAQ.pdf 2 3 4

  7. Oxford Institute for Energy Studies, « Dubai, we have a problem: Murban and Middle East crude pricing », OIES, mai 2025. https://www.oxfordenergy.org/wpcms/wp-content/uploads/2025/05/Comment-Murban-and-Middle-East-crude-pricing.pdf

  8. The China-Global South Project, « India Russia Yuan Oil Payments: A New Era », China-Global South Project, 14 octobre 2025. https://chinaglobalsouth.com/2025/10/14/india-russia-oil-trade-yuan-china-currency/ 2 3

  9. BOE Report, « Saudi Arabia raises oil prices to Asia for second month », BOE Report, 6 août 2025. https://boereport.com/2025/08/06/saudi-arabia-raises-oil-prices-to-asia-for-second-month/

  10. S&P Global Commodity Insights, « Weak demand sees Aramco cut Jan Arab Light OSP for Asia-bound crude to 4-year low », S&P Global, 9 décembre 2024. https://www.spglobal.com/commodity-insights/en/news-research/latest-news/crude-oil/120924-weak-demand-sees-aramco-cut-jan-arab-light-osp-for-asia-bound-crude-to-4-year-low

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