Pétrole en Asie : la course aux raffineries redessine la carte
Inde épicentre de la demande, raffineries géantes, brut russe sous sanctions : comment la bataille asiatique pour le pétrole bouscule alliances et marchés en 2025-2026.

À retenir
- L'Inde devient l'épicentre de la croissance pétrolière mondiale, avec une demande qui surpassera celle de la Chine et de l'Asie du Sud-Est réunies d'ici 2035, selon l'AIE.
- L'Asie ajoute environ 3 mb/j de capacité de raffinage entre 2024 et 2035, à rebours des fermetures en Europe et aux États-Unis.
- Le brut russe décoté a bouleversé les flux : il représentait jusqu'à la moitié des importations indiennes mi-2025.
- Les sanctions et droits de douane américains de l'automne 2025 ont forcé l'Inde à se retourner vers l'Arabie saoudite, redessinant les alignements.
Pendant que l’Europe ferme ses raffineries vieillissantes, l’Asie en construit de nouvelles. Pendant que l’Occident débat de la fin du pétrole, l’Inde s’apprête à devenir le premier moteur de sa demande mondiale. Et pendant que les sanctions occidentales visent Moscou, le brut russe trouve preneur à Bombay et Pékin. La gravité du marché pétrolier glisse vers l’est — et avec elle, tout un jeu d’alliances se recompose.
L’Inde, nouvel épicentre de la soif mondiale
Le basculement est désormais chiffré. Dans son rapport Oil 2025, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) désigne l’Inde comme « le nouvel épicentre » de la croissance de la demande de pétrole1. Sa hausse attendue d’environ 1 million de barils par jour est de loin la plus forte de tous les pays, et son appétit énergétique dépassera à lui seul celui de la Chine et de l’Asie du Sud-Est réunies d’ici 20351. À l’inverse, la Chine marque le pas : sa consommation totale en 2030 ne devrait être que marginalement supérieure à celle de 2024, là où l’on prévoyait naguère un gain d’un million de barils quotidiens1.
Cette redistribution s’inscrit dans un plafond global qui se rapproche. L’AIE situe le pic de la demande de produits raffinés vers 2027, à 86,3 mb/j — à peine 710 000 barils de plus qu’en 20241. Le pétrole de combustion pourrait donc culminer dès la fin de la décennie, sous la poussée de l’électrification, un facteur que nous analysons à travers l’incertitude des investissements face à l’essor des véhicules électriques. Les acteurs asiatiques investissent donc dans une fenêtre qu’ils savent comptée.
La ruée vers le raffinage
Cette fenêtre suffit pourtant à déclencher une vague d’investissements. L’AIE table sur 4,2 mb/j de capacité de raffinage supplémentaire dans le monde d’ici 2030, en partie compensés par 1,6 mb/j de fermetures — les hausses asiatiques, surtout en Chine et en Inde, l’emportant largement sur les arrêts en Europe et aux États-Unis1. Entre 2024 et 2035, l’Asie engrange un gain net d’environ 3 mb/j, conduit par l’Inde, dont la capacité grimpe de 6 mb/j en 2024 à environ 7,5 mb/j1.
L’Inde incarne cette ambition à grande échelle. Le complexe de Jamnagar, exploité par Reliance Industries, reste la plus grande raffinerie en activité au monde, avec 1,24 million de barils par jour2. Le pays multiplie les chantiers : HPCL a porté en février 2025 sa raffinerie de Visakhapatnam à 300 000 barils/jour, tandis qu’un complexe pétrochimique neuf de 180 000 barils/jour se prépare à Barmer, au Rajasthan2. Signe de cette montée en puissance, l’Inde a expédié en novembre 2025 sa première cargaison de kérosène vers la côte ouest américaine — 473 000 barils livrés par Reliance à Chevron après l’incendie d’une raffinerie californienne2.
Le brut russe, aubaine et piège
Le moteur de cette prospérité a un nom : le pétrole russe décoté. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et les sanctions occidentales, Moscou a réorienté ses exportations vers l’est. La part du brut russe dans les importations indiennes est passée d’environ 2,5 % en 2021 à près de la moitié en 20253. Pour les raffineurs asiatiques, l’équation est imbattable : un brut à prix cassé, transformé puis réexporté en produits raffinés à prix de marché. Une marge confortable que peu d’acteurs occidentaux peuvent égaler.
Mais l’aubaine s’est muée en piège géopolitique. À l’automne 2025, Washington a haussé le ton : un droit de douane de 25 % sur le pétrole russe importé par l’Inde le 27 août, puis des sanctions contre Rosneft et Lukoil entrées en vigueur le 21 novembre3. La réaction fut rapide. Reliance a réduit de 13 % ses commandes aux compagnies sanctionnées en octobre, augmentant en retour ses achats à l’Arabie saoudite — en hausse de quelque 5 millions de barils sur un mois — et à l’Irak3. New Delhi s’est tourné vers Riyad, dont la compagnie Aramco a répondu présent pour combler le manque laissé par le repli russe4. Le Center on Global Energy Policy de l’université Columbia avertit que les tensions avec les États-Unis et l’Union européenne pourraient à terme menacer le statut de l’Inde comme plaque tournante du raffinage5.
Des alignements mouvants, des stocks gonflés
Cette valse des fournisseurs illustre une vérité du moment : les alignements pétroliers ne sont plus gravés dans le marbre. L’Inde jongle entre Moscou, Riyad et Bagdad au gré des décotes et des pressions ; Carnegie note qu’elle continuera probablement de capter du brut russe via des intermédiaires et des « flottes fantômes » — ces pétroliers opaques qui contournent les sanctions — tant que la décote subsistera3. Les chocs géopolitiques eux-mêmes redirigent les flux : l’achat par l’Inde d’environ 30 millions de barils de brut russe sous une dérogation temporaire américaine montre à quel point les règles du jeu peuvent fléchir au gré des crises au Moyen-Orient3. Loin du marché lisse et prévisible d’antan, le commerce pétrolier asiatique avance désormais par à-coups, entre sanctions, dérogations et arbitrages de dernière minute.
La Chine, elle, joue une autre partition : elle accumule. Sa capacité de stockage de brut dépasse désormais 1,8 milliard de barils, et Pékin a ajouté en moyenne quelque 900 000 barils par jour à ses stocks sur les dix premiers mois de 20256. Cette boulimie de stockage rejoint l’enjeu plus large de l’importance croissante du stockage comme atout stratégique. En retirant des barils du marché mondial pour les engranger, la Chine pèse mécaniquement sur les cours et se dote d’un coussin de sécurité que peu de nations peuvent égaler.
Pour les nations consommatrices, ces réserves et ces raffineries neuves sont autant d’instruments de souveraineté — un prolongement de la logique de sécurité énergétique que décrit notre analyse des carburants comme pivot des politiques de stockage. Mais ces paris se heurtent à la même incertitude : la demande asiatique elle-même finira par plafonner, sous l’effet des arbitrages d’investissement liés aux renouvelables.
Un centre de gravité instable
L’Asie est devenue le cœur battant du pétrole mondial, mais ce cœur bat à un rythme incertain. Les raffineries géantes de l’Inde, les stocks colossaux de la Chine et les flux détournés de la Russie dessinent un nouvel ordre énergétique — plus oriental, plus politique, plus volatil. Les modèles commerciaux traditionnels, hérités d’un monde où l’Occident dictait les règles, peinent à suivre.
Le signal à surveiller est la résilience de l’Inde face aux sanctions : sa capacité à conserver sa marge tout en naviguant entre Washington, Moscou et Riyad dira beaucoup de l’équilibre des forces. Car dans cette partie d’échecs énergétique, le raffineur le plus agile l’emporte — du moins tant que le pétrole coule.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'Asie investit-elle dans les raffineries quand l'Occident en ferme ?
Parce que la demande de carburants y progresse encore, tirée par l'Inde et l'Asie du Sud-Est, alors qu'elle stagne ou recule en Europe et aux États-Unis. L'AIE prévoit un gain net d'environ 3 mb/j de capacité de raffinage en Asie entre 2024 et 2035, là où les vieilles installations occidentales ferment.
Quel rôle joue le brut russe dans cette recomposition ?
Décoté depuis les sanctions de 2022, le pétrole russe a inondé l'Asie. Il représentait jusqu'à la moitié des importations indiennes mi-2025. Cette aubaine économique a redessiné les flux mondiaux, faisant de l'Inde et de la Chine les principaux débouchés de Moscou.
Comment les sanctions de 2025 ont-elles changé la donne ?
À l'automne 2025, Washington a frappé Rosneft et Lukoil et imposé un droit de douane de 25 % sur le pétrole russe acheté par l'Inde. New Delhi a alors réduit ses commandes aux compagnies sanctionnées et augmenté ses achats à l'Arabie saoudite et à l'Irak, illustrant la volatilité des alignements.
La demande pétrolière asiatique va-t-elle continuer de croître ?
Pas indéfiniment. L'AIE situe le pic mondial des produits raffinés vers 2027. En Chine, la consommation de 2030 ne dépassera que marginalement celle de 2024. L'Inde reste le moteur, mais l'essor des véhicules électriques chinois pèse déjà sur la demande de carburants routiers.
Sources
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International Energy Agency, « Oil 2025 — Executive summary », IEA, 2025 ; et Deccan Chronicle, « India to Lead Global Oil Demand Growth », 2025. https://www.iea.org/reports/oil-2025/executive-summary ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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Vortexa, « India crude intake to increase with higher refining capacity », 2025 ; et Statista, « India: planned refinery capacity expansion 2026 ». https://www.vortexa.com/insights/india-crude-imports-set-to-increase ↩ ↩2 ↩3
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Carnegie Endowment for International Peace, « The Impact of U.S. Sanctions and Tariffs on India’s Russian Oil Imports », novembre 2025. https://carnegieendowment.org/posts/2025/11/the-impact-of-us-sanctions-and-tariffs-on-indias-russian-oil-imports?lang=en ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Business Standard, « India may raise Saudi oil purchases after pulling away from Russian crude », 19 novembre 2025. https://www.business-standard.com/economy/news/india-raises-saudi-oil-buys-as-russian-supplies-drop-but-gaps-remain-125111901484_1.html ↩
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Center on Global Energy Policy (Columbia University), « Tensions With the United States and the EU Could Threaten India’s Role as Refinery Hub », 2025. https://www.energypolicy.columbia.edu/tensions-with-the-united-states-and-the-eu-could-threaten-indias-role-as-refinery-hub/ ↩
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CNBC, « China and India to face supply jolt as U.S. targets Russia’s oil giants », 23 octobre 2025. https://www.cnbc.com/2025/10/23/china-india-us-russia-oil-sanctions-rosneft-lukoil.html ↩
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