Classes moyennes fragilisées : un risque pour la puissance des États
Stagnation des revenus, logement hors de portée, défiance record : l'érosion des classes moyennes mine la cohésion et la puissance des États. Le point en 2026.

À retenir
- La part des ménages à revenu intermédiaire dans l'OCDE est passée de 64 % à 61 % entre les années 1980 et 2010.
- Le prix des logements a augmenté trois fois plus vite que le revenu médian sur deux décennies.
- La défiance envers les institutions atteint des niveaux records, sur fond d'anxiété économique.
- Cette fragilité interne affaiblit la légitimité des États et nourrit les mouvements populistes.
Acheter un logement, fonder une famille, espérer une retraite décente : ces promesses, longtemps tenues pour acquises par les classes moyennes occidentales, vacillent. Le prix de l’immobilier a augmenté trois fois plus vite que le revenu médian au cours des deux dernières décennies dans les pays de l’OCDE1. Derrière ce chiffre se joue bien plus qu’une question de pouvoir d’achat : c’est la solidité même des États qui est en cause.
Une classe moyenne sous pression, mais pas uniforme
Le diagnostic de l’OCDE est documenté. La part des ménages à revenu intermédiaire est passée de 64 % à 61 % entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 20101. Surtout, l’accès à ce groupe s’effrite au fil des générations : 70 % des baby-boomers en faisaient partie à la vingtaine, contre 60 % des milléniaux1. Les revenus médians ont progressé d’un tiers de moins que ceux des 10 % les plus riches sur trente ans, et plus d’un ménage intermédiaire sur cinq dépense désormais davantage qu’il ne gagne1.
La prudence s’impose toutefois. Tout n’est pas effondrement : des travaux académiques récents contestent l’idée d’un « écrasement » généralisé de la classe moyenne, montrant des trajectoires d’emploi et de revenu très variables selon les pays entre 1980 et 20202. Le tableau juste n’est donc pas celui d’un appauvrissement uniforme, mais d’une fracture : certains tiennent, d’autres décrochent. C’est cette divergence — et le sentiment d’insécurité qu’elle nourrit — qui pèse politiquement, davantage que la moyenne statistique.
Le logement, ligne de fracture des générations
Si une variable concentre le malaise, c’est le logement. Dans l’Union européenne, l’accession à la propriété recule de génération en génération : 63 % des personnes nées vers 1980 étaient propriétaires à 39 ans, soit quatre points de moins que celles nées en 1970, et seulement 41 % de celles nées vers 1990 l’étaient à 29 ans1. L’endettement, longtemps associé aux ménages modestes, frappe désormais plus durement les revenus intermédiaires1.
À cette pression s’ajoute l’angoisse de l’avenir du travail : un emploi de classe moyenne sur six présente un risque élevé d’automatisation1. Le ressort psychologique est puissant. Là où les générations précédentes anticipaient une amélioration linéaire de leur niveau de vie, les plus jeunes redoutent le déclassement. Cette inversion des attentes pèse lourd : une société où les enfants vivent moins bien que leurs parents perd le moteur d’optimisme qui soude le contrat social. La promesse d’ascension, longtemps au cœur de l’identité des classes moyennes, cède la place à une logique de préservation anxieuse de ce qui peut encore l’être. Ce sentiment de promesse rompue alimente une défiance qui dépasse largement la sphère économique, et rejoint les enjeux explorés autour de la crise de confiance qui traverse les démocraties.
Quand l’érosion économique fragilise l’État
C’est ici que le social rejoint le stratégique. Une classe moyenne prospère a historiquement soutenu trois piliers de la puissance étatique : la base fiscale, la cohésion sociale et la légitimité des institutions. Lorsque ces piliers se fissurent, l’État perd de sa capacité d’action. Les chercheurs établissent un lien clair : à mesure que les inégalités de revenu et de patrimoine augmentent, la cohésion sociale se détériore, la confiance entre communautés et envers les institutions s’érode, et la gouvernance s’en trouve entravée3.
Les données les plus récentes confirment cette dégradation. Selon le Baromètre de confiance Edelman 2026, la défiance progresse à mesure que l’anxiété économique s’approfondit et que le pessimisme sur la mobilité sociale pousse les individus à se replier sur des camps plus étroits ; la confiance dans les gouvernements nationaux frôle un plus-bas historique4. Les répondants à bas revenu jugent les institutions nettement moins compétentes et moins éthiques que ne le font les hauts revenus4. Un État dont une part de la population se sent abandonnée peine à mobiliser pour des efforts collectifs — qu’il s’agisse de réformes, de sacrifices économiques ou d’engagements de sécurité.
Le terreau du populisme et des vulnérabilités hybrides
La conséquence politique la plus visible est la montée des forces protestataires. Plus d’un quart des sièges du Parlement européen sont aujourd’hui occupés par la droite radicale et les populistes, qui gouvernent dans plusieurs pays et participent à de nombreuses coalitions nationales5. La recherche montre que le risque de chômage accru rend les électeurs sensiblement plus enclins à soutenir un parti d’extrême droite5. L’inégalité n’explique pas tout — l’identité, l’immigration et la défiance jouent aussi —, mais elle constitue un accélérateur puissant.
La fracture est aussi générationnelle, et les plus jeunes en portent la marque la plus profonde. Une enquête de l’université Harvard publiée fin 2025 révèle une « insécurité économique profonde » chez les jeunes adultes, inquiets de joindre les deux bouts, de se loger et de trouver un emploi stable6. Plus de la moitié des bas revenus et près de la moitié des revenus intermédiaires estiment qu’ils seront « laissés de côté » plutôt que de tirer avantage de l’intelligence artificielle6. Cette défiance anticipée — la conviction que l’avenir technologique se fera contre eux — est un signal d’alarme : elle prépare une génération entière au désenchantement politique.
Cette fragilité ouvre une brèche stratégique. Des acteurs hostiles, étatiques ou non, exploitent les divisions internes par la désinformation et la polarisation ciblée, sur un terrain d’autant plus fertile que la sécurité économique a reculé. Un corps social fracturé est un corps social manipulable. La défiance et le ressentiment deviennent des ressources pour qui veut affaiblir une démocratie de l’intérieur — un risque qui prolonge la question de l’extrémisme violent et celle, plus large, de la démographie et des migrations.
Le signal de l’accessibilité
La fracture des classes moyennes n’est pas une fatalité, mais un choix politique en creux. Les leviers existent : revalorisation des bas salaires, fiscalité plus équitable, services publics robustes, politique du logement. Reste la volonté de les actionner. Or le coût de la vie s’impose désormais comme la première préoccupation des électeurs : l’institut Brookings anticipe que l’accessibilité sera l’enjeu central des élections américaines de mi-mandat de 2026, et la dynamique vaut pour de nombreuses démocraties7.
Le signal à surveiller est précisément celui-là : la capacité des gouvernements à restaurer un sentiment de progrès partagé. Tant que les jeunes générations croiront que l’ascension sociale leur est fermée, la défiance continuera de saper la légitimité des États — et avec elle leur aptitude à agir sur la scène internationale. La cohésion intérieure n’est pas un luxe domestique : elle est, comme le rappelle l’histoire des grandes puissances déclinantes, une condition de la puissance tout court. Investir dans la classe moyenne, c’est investir dans la résilience de l’État lui-même, au même titre que dans la lutte contre l’exode des cerveaux.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
La classe moyenne rétrécit-elle vraiment ?
Selon l'OCDE, la part des ménages à revenu intermédiaire est passée de 64 % à 61 % entre les années 1980 et 2010, et chaque génération y accède moins que la précédente. Certains travaux académiques nuancent toutefois l'idée d'un effondrement, soulignant des trajectoires variables selon les pays.
Pourquoi parler de fracture plutôt que de déclin ?
Parce que le phénomène est inégal et générationnel. Le revenu médian stagne, le logement devient inaccessible aux plus jeunes et l'endettement progresse, mais certaines catégories résistent mieux. La fracture désigne cette divergence des trajectoires plutôt qu'un appauvrissement uniforme.
Quel lien entre classes moyennes et puissance des États ?
Une classe moyenne prospère soutient la base fiscale, la cohésion sociale et la légitimité des institutions. Quand elle se fragilise, la confiance s'érode, les mouvements protestataires gagnent du terrain et la capacité de l'État à mobiliser, réformer ou se projeter à l'international s'affaiblit.
L'inégalité explique-t-elle la montée du populisme ?
Elle y contribue, sans tout expliquer. Les recherches établissent un lien entre insécurité économique, menace de déclassement et vote pour des partis radicaux. D'autres facteurs — identité, immigration, défiance institutionnelle — interviennent aussi, dans une combinaison qui varie selon les contextes nationaux.
Sources
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OCDE, « Under Pressure: The Squeezed Middle Class », OECD Publishing, 2019. https://www.oecd.org/en/publications/under-pressure-the-squeezed-middle-class_689afed1-en.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
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Jad Moawad et Daniel Oesch, « The Myth of the Middle Class Squeeze: Employment and Income by Class in Six Western Countries, 1980–2020 », Comparative Political Studies, 2025. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00104140241271166 ↩
-
Foundation for European Progressive Studies, « Inequality and populism », FEPS, 2024. https://feps-europe.eu/publication/inequality-and-populism/ ↩
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Edelman, « 2026 Edelman Trust Barometer Reveals Trust is In Peril As Society Slides from Grievance into Insularity », Edelman, janvier 2026. https://www.edelman.com/news-awards/2026-edelman-trust-barometer-society-slides-into-insularity ↩ ↩2
-
Vision of Humanity, « Trend of political disruption kickstarts again in 2025 », Institute for Economics & Peace, 2025. https://www.visionofhumanity.org/trend-of-political-disruption-kickstarts-again-in-2025/ ↩ ↩2
-
Fortune, « America, meet alienated Gen Z: Harvard survey reveals anxiety, distrust, economic insecurity », Fortune, 4 décembre 2025. https://fortune.com/2025/12/04/gen-z-alienation-distrust-harvard-youth-poll-economic-anxiety-affordability/ ↩ ↩2
-
Brookings Institution, « Why affordability will be a key issue in the 2026 midterm elections », Brookings, 2026. https://www.brookings.edu/articles/why-affordability-will-be-a-key-issue-in-the-2026-midterm-elections/ ↩
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