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Enjeux de société

Numérisation et cohésion nationale : lien ou fracture ?

Illectronisme, dépendance au cloud étranger, désinformation : la numérisation peut souder ou diviser la nation. Données et leviers, France-Europe 2025-2026.

Par ISS23 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Personne âgée face à un guichet administratif numérique, illustrant la fracture numérique en France.
Personne âgée face à un guichet administratif numérique, illustrant la fracture numérique en France. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La France est quasi totalement connectée (94 % d'accès à internet fin 2025), mais quatre habitants sur dix butent encore sur des obstacles numériques.
  2. L'exclusion numérique recoupe l'exclusion sociale : c'est un enjeu de cohésion, pas seulement de technologie.
  3. La désinformation sape la confiance publique et attise la polarisation, alertent les observateurs électoraux de l'OSCE.
  4. L'Europe dépend à plus de 80 % de technologies non européennes, ce qui pose une question de souveraineté.
  5. Maîtriser la numérisation suppose d'agir à la fois sur l'inclusion, la cybersécurité et la régulation.

La France compte un peu plus de 67 millions d’habitants et presque autant de connexions. Fin 2025, 94 % de la population avait accès à internet1. Pourtant, derrière cette image d’un pays entièrement branché, une réalité plus rugueuse persiste : quatre Français sur dix se heurtent encore, chaque jour, à des obstacles numériques2. Ce paradoxe résume tout l’enjeu : la numérisation peut autant souder la nation que la fracturer.

Une nation connectée, mais pas également

Être connecté ne signifie pas savoir se servir des outils. Le Baromètre du numérique 2025, publié par le gouvernement, est éloquent : si 60 % des Français estiment ne rencontrer aucun obstacle, les 40 % restants en citent de bien concrets. Le premier est le manque de maîtrise des outils, mentionné par 22 % des personnes interrogées ; viennent ensuite un équipement trop ancien (11 %), l’absence d’équipement (8 %) et les difficultés d’accès à internet (8 %)2.

Ces obstacles ne frappent pas au hasard. Ils touchent d’abord les populations les moins diplômées2. Le constat central est là : l’exclusion numérique se superpose à l’exclusion sociale. La fracture n’est pas qu’une affaire de tuyaux et de débit, c’est un fait social. Et elle ne se mesure pas seulement à l’accès, mais aussi aux compétences et aux usages : posséder un smartphone ne garantit pas de savoir remplir un formulaire administratif en ligne ou repérer une tentative d’hameçonnage. L’OCDE confirme la dimension territoriale du problème : l’accès au très haut débit progresse partout, mais l’écart entre zones urbaines et zones rurales se creuse3. À l’heure où l’administration se dématérialise, ce décalage devient un risque démocratique : sans accompagnement humain, une partie des citoyens se retrouve coupée de ses droits.

Quand la dématérialisation devient un mur

L’enjeu est concret. Demander une aide, renouveler un titre, déclarer ses revenus : tout passe désormais par un écran. Pour qui maîtrise les outils, c’est un gain de temps. Pour qui ne les maîtrise pas, c’est un mur. Le sentiment d’abandon qui en découle alimente la défiance envers les institutions — un ressort que l’on retrouve au cœur de la crise de confiance qui traverse les démocraties.

Cette tension est d’autant plus sensible que la population vieillit. Les personnes âgées, surreprésentées parmi les exclus du numérique, sont aussi les premières usagères des services de santé et de protection sociale, eux aussi numérisés. La question de l’accompagnement humain n’est donc pas un détail technique : elle conditionne l’accès effectif aux droits, dans un contexte de transition démographique exploré dans nos travaux sur la démographie, le vieillissement et les migrations. Réduire l’inclusion numérique à un guichet en ligne, sans présence humaine, revient à transformer un outil d’égalité en facteur d’inégalité. Les dispositifs d’accompagnement — médiateurs, conseillers, espaces publics numériques — jouent ici un rôle décisif, à condition d’être financés dans la durée et déployés au plus près des territoires.

L’espace public sous pression

La numérisation reconfigure aussi le débat. Les réseaux sociaux ont élargi la parole, mais ils ont également ouvert un espace propice à la manipulation. Les observateurs électoraux de l’OSCE en font l’un de leurs principaux sujets d’inquiétude : la désinformation et les comportements numériques inauthentiques, souvent liés à l’ingérence étrangère, sapent la confiance publique, attisent la polarisation et poussent parfois les sociétés à l’autocensure4. La manipulation de l’information figure aujourd’hui parmi les premières menaces identifiées par les grands forums internationaux d’analyse des risques.

Cette pression s’exerce sur tous les acteurs. L’État cherche à protéger l’espace public sans verser dans la censure ; les grandes plateformes, dont le modèle repose sur l’engagement, n’ont pas toujours intérêt à freiner la viralité ; la société civile, enfin, est à la fois bénéficiaire et vulnérable. La crise sanitaire l’a démontré : les périodes d’incertitude, comme l’a montré la gestion des pandémies et des libertés publiques, sont aussi les moments où la désinformation prospère et où la confiance se joue.

Le défi, pour l’État, est celui de la régulation sans censure. Garantir la pluralité des opinions et protéger les citoyens des contenus haineux ou trompeurs, tout en préservant la liberté d’expression, relève d’un équilibre délicat. L’intelligence artificielle générative amplifie encore ces dynamiques, comme l’analysent nos travaux sur la manière dont l’IA transforme les paradigmes de sécurité nationale. La cohésion nationale se joue désormais aussi dans la qualité de l’information qui circule.

Souveraineté : la dépendance qui inquiète

Reste un angle mort longtemps négligé : la dépendance technologique. L’Union européenne s’appuie sur des fournisseurs non européens pour plus de 80 % de ses produits, services et infrastructures numériques, et sur le cloud américain pour environ 90 %5. Cette dépendance n’est pas neutre. Le CLOUD Act américain oblige les entreprises technologiques des États-Unis à transmettre des données aux autorités, même stockées à l’étranger5.

Le risque dépasse la seule confidentialité des données. Les services de cloud américains sont soumis à des contrôles d’exportation, à des sanctions et à des décisions politiques susceptibles de primer sur les contrats commerciaux ; des cas récents ont vu des fournisseurs restreindre ou suspendre leurs services à des organisations internationales sous pression gouvernementale5. Autrement dit, une dépendance peut devenir un levier de pression.

La prise de conscience est récente mais nette. En juin 2026, la Commission européenne a dévoilé un paquet « souveraineté technologique » pour soutenir puces, IA et cloud européens ; un responsable européen résumait l’enjeu d’une formule : « Nous voulons être sûrs que personne ne dispose d’un interrupteur d’arrêt »6. La France avance ses propres outils : la visioconférence souveraine Visio doit équiper tous les services de l’État d’ici 2027, en remplacement d’outils américains, et la plateforme des données de santé quitte un hébergeur américain pour un cloud français5. Garder la main sur les infrastructures critiques, c’est garantir que les services essentiels — énergie, santé, administration — ne puissent être ni espionnés ni interrompus de l’extérieur.

Faire de la technologie un ciment plutôt qu’un coin

La numérisation n’est ni une bénédiction ni une malédiction : tout dépend de la manière dont elle est pilotée. Trois leviers se dégagent. D’abord l’inclusion : maintenir un accompagnement humain et investir dans les compétences de base, sans quoi la dématérialisation creusera les écarts. Ensuite la souveraineté : développer des alternatives crédibles et appliquer fermement la régulation européenne des plateformes. Enfin la résilience : renforcer la cybersécurité des services publics et l’éducation aux médias, première défense contre la désinformation.

Le signal à surveiller est budgétaire autant que politique. Sans moyens à la hauteur, l’ambition d’une numérisation inclusive risque de rester un vœu. La question n’est plus de savoir si la France est numérisée — elle l’est massivement — mais de savoir pour qui et sous quel contrôle. C’est à cette double condition, sociale et souveraine, que la révolution numérique renforcera le pacte national au lieu de le fragmenter.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'illectronisme ?

C'est l'incapacité à utiliser les outils numériques courants, faute de compétences, d'équipement ou d'accès. En France, quatre personnes sur dix rencontrent encore des obstacles au quotidien, le premier étant le manque de maîtrise des outils, cité par 22 % des sondés.

Pourquoi la fracture numérique menace-t-elle la cohésion ?

Parce que l'exclusion numérique recoupe l'exclusion sociale. Quand les services publics se dématérialisent sans accompagnement, les personnes âgées, isolées ou peu diplômées risquent d'être coupées de leurs droits, ce qui nourrit le sentiment d'abandon et la défiance envers l'État.

Qu'est-ce que la souveraineté numérique ?

C'est la capacité d'un pays à garder le contrôle de ses données et de ses infrastructures critiques. L'Union européenne dépend à plus de 80 % de technologies non européennes et à environ 90 % du cloud américain, une dépendance que des responsables jugent susceptible d'être « instrumentalisée ».

La désinformation est-elle vraiment une menace majeure ?

Oui. Les observateurs électoraux de l'OSCE la classent parmi leurs principales préoccupations pour 2025 : souvent liée à l'ingérence étrangère, elle sape la confiance publique, attise la polarisation et pousse parfois les sociétés à l'autocensure, fragilisant directement le débat démocratique.

Comment la France protège-t-elle ses données sensibles ?

Elle développe des alternatives souveraines : l'outil de visioconférence Visio doit équiper tous les services de l'État d'ici 2027, et la plateforme de données de santé (Health Data Hub) quitte un hébergeur américain pour un cloud français. L'objectif est de réduire l'exposition au droit étranger.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Trading Economics / Eurostat, « France - Level of internet access », Trading Economics, décembre 2025. https://tradingeconomics.com/france/level-of-internet-access-eurostat-data.html

  2. Société Numérique, « Digital Barometer 2025: key findings », Labo Société Numérique (gouvernement français), 2025. https://labo.societenumerique.gouv.fr/en/articles/digital-barometer-2025-key-findings/ 2 3

  3. OCDE, « Digital connectivity expands across the OECD, but rural areas are falling further behind », OCDE, juillet 2025. https://www.oecd.org/en/data/insights/statistical-releases/2025/07/digital-connectivity-expands-across-the-oecd-but-rural-areas-are-falling-further-behind.html

  4. OSCE PA, « Digital threats, disinformation and fundamental freedoms among key concerns of election observers », OSCE Parliamentary Assembly, 2025. https://www.oscepa.org/en/news-a-media/press-releases/2025/digital-threats-disinformation-and-fundamental-freedoms-among-key-concerns-of-election-observers-as-osce-pa-releases-2025-election-observation-report

  5. CNBC, « EU weighs restricting use of U.S. cloud platforms to process sensitive government data », CNBC, 7 mai 2026. https://www.cnbc.com/2026/05/07/eu-commission-cloud-sensitive-data.html 2 3 4

  6. CNBC, « Europe unveils tech sovereignty package amid growing concerns over reliance on U.S. tech », CNBC, 3 juin 2026. https://www.cnbc.com/2026/06/03/europe-tech-sovereignty-us-tech-reliance.html

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