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Enjeux de société

Pandémies et libertés : quand l'urgence redessine l'État de droit

Cinq ans après la COVID-19, l'état d'urgence sanitaire interroge les démocraties. Données 2025, accord pandémique de l'OMS et garde-fous à reconstruire.

Par ISS1 avril 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Rue déserte sous couvre-feu, symbole des restrictions de libertés en période de pandémie.
Rue déserte sous couvre-feu, symbole des restrictions de libertés en période de pandémie. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Pendant la COVID-19, la condition démocratique a reculé dans 80 pays selon Freedom House, des restrictions de presse touchant au moins 91 États.
  2. Les pouvoirs d'exception sanitaires ont marginalisé parlements et juges, posant le risque d'une normalisation de la gestion de crise.
  3. Le 20 mai 2025, l'OMS a adopté son premier accord pandémique, qui réaffirme la souveraineté nationale et exclut tout pouvoir d'imposer confinements ou vaccinations.
  4. Les juristes plaident pour des lois d'urgence bornées dans le temps, contrôlées et proportionnées.

Une rue vidée par le couvre-feu, un parlement qui légifère par procuration, un juge qui valide en quelques heures des restrictions inédites : la COVID-19 a placé les démocraties devant un dilemme brutal. Protéger la vie exigeait de suspendre des libertés ; le faire trop longtemps menaçait l’État de droit lui-même. Cinq ans après, l’addition se précise — et elle dépasse largement le bilan sanitaire.

Une menace diffuse qui teste les institutions

Une pandémie n’a pas de visage. Pas d’armée, pas de frontière, pas d’intention. Elle sature les hôpitaux, paralyse l’économie et érode lentement le contrat social. Cette nature insaisissable explique pourquoi tant d’États se sont retrouvés démunis en 2020 : leurs doctrines de sécurité, héritées des conflits interétatiques, n’avaient pas prévu un adversaire invisible.

Le bilan dressé par Freedom House est sévère. Pendant la première année de pandémie, la condition de la démocratie et des droits humains s’est détériorée dans 80 pays, la dégradation la plus nette frappant les démocraties fragiles et les régimes déjà répressifs1. Au moins 91 des 192 pays étudiés ont restreint la presse, et 72 ont limité la liberté d’expression ou la critique du pouvoir2. Un sondage d’experts cité par l’organisation jugeait majoritairement négatif l’effet de la crise sur les droits politiques pour les trois à cinq années suivantes.

Ce glissement n’a rien d’automatique. Une analyse portant sur 180 pays montre que les États les mieux préparés recouraient moins souvent à l’état d’urgence ; ce sont surtout la diffusion régionale des décisions et la nature des régimes qui expliquaient le réflexe d’exception, davantage que le niveau de préparation lui-même3. Autrement dit, l’urgence sanitaire révèle des tendances politiques préexistantes plus qu’elle ne les crée.

Parlements et juges en retrait

Le cœur du problème tient à l’équilibre des pouvoirs. En période de crise, l’exécutif décide vite, par décrets et ordonnances, tandis que le législatif et le judiciaire peinent à suivre. Une étude publiée dans l’International Journal of Constitutional Law en 2025 documente la généralisation, pendant la pandémie, des dérogations aux droits fondamentaux et des régimes d’exception, en soulignant la difficulté à les borner une fois activés4.

Le contre-pouvoir judiciaire n’a pas disparu, mais il s’est révélé inégal. Aux États-Unis, des chercheurs de Stanford ont montré que plusieurs réformes adoptées par les États fédérés après 2020 avaient affaibli plutôt que renforcé les capacités de réponse sanitaire, en démantelant des pouvoirs d’urgence sous la pression politique5. À l’inverse, certains pays n’ont pas su limiter l’extension de ces pouvoirs. Le constat est paradoxal : la même crise a poussé les uns vers trop de contrôle exécutif et les autres vers un détricotage hâtif des outils de santé publique.

En France, le juge administratif a joué le rôle de vigie via le référé-liberté, censé garantir le respect des libertés fondamentales face à des décrets pris en urgence. L’outil a permis un contrôle réel mais souvent prudent : saisi dans l’urgence, le juge a fréquemment validé des restrictions au nom de l’impératif sanitaire, quitte à laisser à l’exécutif une marge d’appréciation considérable. Le test de proportionnalité — une mesure est-elle adaptée, nécessaire et non excessive au regard du but poursuivi ? — est resté la boussole théorique, mais son application dans la tempête a montré les limites d’un contrôle exercé après coup, sur des faits incertains et évolutifs.

Cette tension renvoie à une question plus large, celle de la confiance entre citoyens et institutions, que nous explorons dans notre dossier sur la crise de confiance. Sans adhésion, aucune mesure restrictive ne tient ; avec une adhésion fabriquée dans l’opacité, c’est la légitimité démocratique qui s’érode.

Le risque d’un état d’exception permanent

Le danger le plus discuté est celui de la normalisation. Des dispositifs conçus comme temporaires — restrictions de circulation, collecte de données, surveillance numérique — peuvent s’installer et resservir pour d’autres crises, climatiques ou énergétiques. L’enjeu n’est pas seulement juridique : il touche à la culture politique. Quand l’exception devient routine, le seuil de tolérance aux restrictions monte, et le réflexe de contrôle se banalise.

Les régimes autoritaires guettent d’ailleurs ces précédents. L’expérience des démocraties leur sert d’argument pour justifier leurs propres états d’urgence permanents. La comparaison avec les modèles de gouvernance sanitaire centralisés, comme l’approche chinoise des pandémies, éclaire ce point : l’efficacité affichée masque souvent une absence de contre-pouvoirs que les démocraties ne peuvent ni ne doivent imiter.

Le second scénario est celui de la polarisation. Le rejet des mesures par une partie de la population alimente la défiance envers experts, médias et gouvernants. Cette fracture, durable, complique la gestion des crises suivantes et nourrit des mouvements protestataires — un terrain dont les ressorts rejoignent ceux que nous analysons à propos de la déradicalisation et de la marginalisation sociale.

Reconstruire des garde-fous robustes

Face à ces risques, juristes et institutions internationales convergent sur une idée simple : l’urgence n’autorise pas tout. L’Organisation internationale de droit du développement (IDLO) plaide pour un ancrage des réponses sanitaires dans l’État de droit, afin de garantir transparence, responsabilité et fin de l’arbitraire dans l’application des mesures6. Concrètement, cela suppose des lois d’urgence à durée strictement limitée, une ratification parlementaire rapide et un contrôle de proportionnalité exigeant.

L’événement majeur de la période vient confirmer cette prudence. Le 20 mai 2025, à Genève, la 78e Assemblée mondiale de la santé a adopté par consensus le tout premier accord pandémique, après trois ans de négociations nées des ratés de la COVID-197. Le vote en commission s’était soldé par 124 voix favorables, aucune opposition et 11 abstentions8. Surtout, le texte coupe court aux fantasmes : il réaffirme explicitement la souveraineté nationale et exclut tout pouvoir de l’OMS d’imposer confinements, vaccinations obligatoires ou interdictions de voyage7. La Russie figurait parmi les abstentionnistes, invoquant précisément la souveraineté8. L’accord n’entrera en vigueur qu’après 60 ratifications par les parlements nationaux, signe que le dernier mot reste aux États.

Reste à transformer ces principes en pratiques. Cela passe par une démocratie sanitaire plus inclusive — consultation des corps intermédiaires, transparence des données — et par des exercices de prospective intégrant, dès le départ, l’impact sur les droits fondamentaux. Les mêmes vulnérabilités démographiques qui pèsent sur la résilience des sociétés, abordées dans notre analyse démographie, vieillissement et migrations, commandent d’anticiper plutôt que de subir.

Le signal à surveiller

La vraie épreuve viendra de la prochaine alerte sanitaire. Si les démocraties activent à nouveau des pouvoirs d’exception sans calendrier de sortie ni contrôle effectif, le précédent de 2020 se sera mué en habitude. À l’inverse, des cadres clairs, bornés et contrôlés permettraient d’agir vite sans sacrifier l’essentiel. Le ratio à observer dans les mois qui viennent est limpide : le nombre de pays qui ratifieront l’accord de l’OMS en y adossant des garanties parlementaires solides. C’est là que se jouera la capacité des démocraties à sortir plus fortes, et non plus fragiles, des crises sanitaires à venir.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'accord pandémique de l'OMS peut-il imposer un confinement à la France ?

Non. Le texte adopté le 20 mai 2025 réaffirme explicitement la souveraineté des États : l'OMS ne peut ni ordonner de confinement, ni imposer de vaccination, de test ou de restriction de voyage. Sa mise en œuvre relève des seuls gouvernements nationaux.

Combien de pays ont vu leurs libertés reculer pendant la COVID-19 ?

Selon Freedom House, la condition de la démocratie et des droits humains s'est dégradée dans 80 pays. Des restrictions visant les médias ont été recensées dans au moins 91 des 192 pays étudiés, et des limites à la liberté d'expression dans au moins 72.

Qu'est-ce que l'état d'urgence sanitaire ?

C'est un régime juridique d'exception permettant à l'exécutif de restreindre temporairement certaines libertés (circulation, réunion) pour protéger la santé publique. Les juristes insistent sur trois garde-fous : durée limitée, contrôle parlementaire et proportionnalité des mesures.

Pourquoi parle-t-on d'un risque de normalisation des pouvoirs d'exception ?

Parce que des mesures pensées comme temporaires peuvent s'installer durablement et servir à d'autres crises. Le risque est de voir l'exception devenir la règle, affaiblissant le contrôle démocratique au profit d'une efficacité présentée comme nécessaire.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Freedom House, « Democracy under Lockdown: The Impact of COVID-19 on Global Freedom », Freedom House, octobre 2020. https://freedomhouse.org/article/new-report-democracy-under-lockdown-impact-covid-19-global-freedom

  2. Freedom House, « Democracy under Lockdown », rapport spécial, 2020. https://freedomhouse.org/report/special-report/2020/democracy-under-lockdown

  3. « Emergency Powers in Response to COVID-19: Policy Diffusion, Democracy, and Preparedness », arXiv, 2020. https://arxiv.org/pdf/2007.00933

  4. « Emergency powers and COVID-19 derogations », International Journal of Constitutional Law, vol. 23, n° 1, 2025. https://academic.oup.com/icon/article/23/1/113/8137750

  5. Stanford FSI, « States Adopt Dangerous Legal Reforms Undercutting Public Health Emergency Powers », Freeman Spogli Institute, Stanford University, 2024. https://healthpolicy.fsi.stanford.edu/news/states-adopt-dangerous-legal-reforms-undercutting-public-health-emergency-powers

  6. International Development Law Organization, « Preventing Pandemics through the Rule of Law: Strengthening Countries’ Legal Preparedness for Public Health Emergencies », IDLO, 2024. https://www.idlo.int/publications/preventing-pandemics-through-rule-law-strengthening-countries-legal-preparedness-public

  7. Organisation mondiale de la santé, « World Health Assembly adopts historic Pandemic Agreement to make the world more equitable and safer from future pandemics », OMS, 20 mai 2025. https://www.who.int/news/item/20-05-2025-world-health-assembly-adopts-historic-pandemic-agreement-to-make-the-world-more-equitable-and-safer-from-future-pandemics 2

  8. ONU Info, « Nations adopt historic pledge to guard against future pandemics », UN News, 20 mai 2025. https://news.un.org/en/story/2025/05/1163451 2

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