La transition climatique, nouvel enjeu de sécurité nationale
Trajectoire à +4°C, Sahel en feu, dépendance aux terres rares chinoises : pourquoi la transition climatique est devenue un enjeu de sécurité majeur pour la France en 2026.

À retenir
- La France a inscrit en janvier 2026 une trajectoire de réchauffement de référence : +2°C en 2030, +2,7°C en 2050, +4°C en 2100 par rapport à l'ère préindustrielle.
- L'année 2024 a été la plus chaude jamais mesurée, à 1,55°C au-dessus du niveau préindustriel, première année civile à dépasser 1,5°C.
- Le climat agit comme un « multiplicateur de menaces » : au Sahel, près de 4 millions de personnes ont été déplacées par la conjonction conflit-climat.
- La transition énergétique crée de nouvelles dépendances : la Chine raffine plus de 90 % des terres rares mondiales et a restreint ses exportations en avril 2025.
- Sécurité intérieure et extérieure se rejoignent : la France doit articuler adaptation, transition juste et diplomatie climatique.
Le 23 janvier 2026, un décret discret a acté une bascule stratégique : la France planifie désormais officiellement un pays à +4°C en 2100. Cette « trajectoire de réchauffement de référence » n’est pas une prophétie résignée, mais un outil de planification. Elle signe la fin d’une illusion : le climat n’est plus un dossier environnemental parmi d’autres, c’est un déterminant de sécurité, intérieure comme extérieure.
Le climat entre dans la doctrine de l’État
Le réchauffement n’a plus rien d’abstrait. L’année 2024 a été la plus chaude jamais mesurée, à 1,55°C au-dessus de la moyenne préindustrielle selon l’Organisation météorologique mondiale, et la première année civile à franchir le seuil de 1,5°C ; les dix dernières années figurent toutes au sommet du classement1. Face à ce constat, Paris a choisi d’inscrire la contrainte dans le droit.
Le décret du 23 janvier 2026 fixe une trajectoire de référence pour la métropole : +2°C dès 2030, +2,7°C en 2050 et +4°C en 21002. L’objectif n’est pas de renoncer à limiter les émissions, mais d’admettre une réalité opérationnelle : même dans un scénario d’atténuation mondiale, le réchauffement déjà engagé impose de bâtir des infrastructures et des services publics capables d’encaisser des chocs plus violents. Cette « TRACC » est gravée dans le Code de l’environnement afin d’irriguer progressivement les documents de planification et les politiques sectorielles3. Elle prolonge le troisième Plan national d’adaptation (PNACC-3), publié le 10 mars 2025, qui organise la préparation du pays — infrastructures, santé, gestion de l’eau, formation des fonctionnaires — à ce scénario4. En somme, l’État ne se contente plus de promettre d’atténuer : il se prépare à encaisser.
Multiplicateur de menaces : la mécanique du désordre
Le concept clé tient en une formule : le climat est un « multiplicateur de menaces ». Il déclenche rarement un conflit à lui seul, mais il aggrave les fragilités existantes — pénuries d’eau, mauvaises récoltes, déplacements — jusqu’au point de rupture. Le Sahel en offre le laboratoire grandeur nature.
Dans cette bande semi-aride, près de quatre millions de personnes ont été déracinées par une combinaison explosive de conflits, de faim et de dérèglement climatique, le nombre de déplacés ayant bondi des deux tiers en cinq ans, avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger à l’épicentre5. Les températures y montent une fois et demie plus vite que la moyenne mondiale, et plus de 80 % du territoire est déjà touché par la désertification5. La raréfaction des ressources attise les affrontements entre agriculteurs et éleveurs, et offre aux groupes armés un terreau de recrutement. Le HCR avertit que, sans investissement urgent dans l’adaptation, l’Afrique subsaharienne pourrait compter jusqu’à 85 millions de déplacés climatiques d’ici 20505. L’expression de « multiplicateur de menaces », popularisée par le département de la Défense américain, n’a donc rien d’une métaphore : elle décrit une chaîne causale où la sécheresse précède la pénurie, la pénurie la migration, et la migration la tension politique. Cette dynamique nourrit l’instabilité que nous documentons dans notre analyse de l’expansion jihadiste en Afrique, avec, à la clé, des pressions migratoires qui remontent jusqu’aux rives de la Méditerranée et concernent directement l’Europe.
La transition, source de nouvelles dépendances
Voici le paradoxe le plus inconfortable : la solution crée ses propres vulnérabilités. Sortir des énergies fossiles suppose des batteries, des éoliennes, des panneaux solaires et des véhicules électriques — donc des minéraux critiques dont l’approvisionnement est dangereusement concentré.
La Chine raffine plus de 90 % des terres rares mondiales, même lorsque le minerai est extrait ailleurs6. En avril 2025, Pékin a imposé des contrôles à l’exportation sur sept des dix-sept terres rares, rappelant brutalement que des aimants à base de néodyme ou de dysprosium équipent aussi bien les voitures électriques que les avions de combat, les satellites et les sous-marins occidentaux6. Le Government Accountability Office américain a chiffré à 18,5 milliards de dollars le coût pour combler ces failles d’approvisionnement6. La transition énergétique remplace une dépendance — le pétrole et le gaz — par une autre, géopolitiquement tout aussi sensible. La maîtrise de ces chaînes de valeur devient un enjeu de souveraineté, au même titre que la sécurisation du parc nucléaire face aux canicules et aux sécheresses, abordée dans notre dossier sur l’adaptation des centrales nucléaires au changement climatique.
Sécurité intérieure : le risque de la fracture sociale
Sur le territoire national, la menace est double. D’un côté, les chocs physiques : canicules meurtrières, restrictions d’eau, inondations qui éprouvent les réseaux électriques, les hôpitaux et l’agriculture. De l’autre, un risque politique souvent sous-estimé — celui d’une transition vécue comme injuste.
L’épisode des « gilets jaunes », déclenché fin 2018 par l’annonce d’une hausse de la taxe carbone, a montré qu’une politique climatique mal calibrée pouvait embraser le corps social. La « transition juste » n’est donc pas un slogan : c’est une condition de stabilité intérieure. Répartir l’effort — entre territoires, entre catégories sociales, entre générations — conditionne l’acceptabilité des mesures d’atténuation. À défaut, la décarbonation risque de buter sur un mur de défiance, et chaque restriction de ressource pourrait nourrir un sentiment de déclassement propice aux tensions.
Le signal à surveiller : de l’intention à l’exécution
La France a posé les bonnes briques doctrinales. Restent les actes. Les forces armées devront intégrer les scénarios climatiques dans leur planification — opérations en milieu désertique ou arctique, protection des bases, intervention lors de catastrophes —, un chantier voisin de celui décrit dans notre analyse de l’impact du changement climatique sur la planification militaire. L’Arctique, où la fonte ouvre de nouvelles routes et convoitises, illustre cette nouvelle frontière sécuritaire que nous explorons dans nos enjeux stratégiques du réchauffement en Arctique.
Le véritable test des mois à venir sera la cohérence : la capacité de l’État à traiter le climat non comme un silo sectoriel, mais comme un prisme traversant chaque décision de sécurité, d’aménagement et de défense. Inscrire +4°C dans un décret est un acte de lucidité ; le traduire en infrastructures résilientes, en diplomatie préventive au Sahel et en sécurisation des approvisionnements critiques sera l’épreuve de vérité. Le réchauffement, lui, n’attendra pas les arbitrages budgétaires.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la trajectoire de réchauffement de référence (TRACC) ?
Adoptée par décret le 23 janvier 2026, la TRACC fixe le scénario de réchauffement sur lequel la France doit planifier son adaptation : +2°C en 2030, +2,7°C en 2050 et +4°C en 2100 en métropole, par rapport à l'ère préindustrielle. Elle est inscrite dans le Code de l'environnement pour irriguer les politiques sectorielles.
Pourquoi parler de climat comme « multiplicateur de menaces » ?
Le réchauffement n'engendre pas seul les conflits, mais il aggrave des fragilités existantes : pénuries d'eau, insécurité alimentaire, déplacements. Au Sahel, la conjonction du climat et des violences a déraciné près de quatre millions de personnes, alimentant l'instabilité régionale et des pressions migratoires qui concernent directement l'Europe.
En quoi la transition énergétique crée-t-elle des dépendances ?
Les technologies bas-carbone — batteries, éoliennes, véhicules électriques — exigent des minéraux critiques. La Chine raffine plus de 90 % des terres rares mondiales et a restreint ses exportations en avril 2025, exposant les industries occidentales, y compris de défense, à une coercition économique potentielle.
Qu'est-ce que le PNACC-3 ?
Le troisième Plan national d'adaptation au changement climatique, publié le 10 mars 2025, organise la préparation de la France à un réchauffement pouvant atteindre +4°C. Il couvre infrastructures, santé, eau et formation des agents publics, et sert de cadre transversal aux politiques d'adaptation.
Pourquoi la « transition juste » est-elle un enjeu de sécurité ?
Une politique climatique perçue comme injuste peut déclencher une crise sociale, comme l'ont montré les « gilets jaunes » après l'annonce d'une hausse de la taxe carbone fin 2018. Répartir équitablement l'effort est donc une condition de stabilité intérieure, autant qu'un impératif environnemental.
Sources
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Organisation météorologique mondiale, « WMO confirms 2024 as warmest year on record at about 1.55°C above pre-industrial level », OMM, janvier 2025. https://wmo.int/news/media-centre/wmo-confirms-2024-warmest-year-record-about-155degc-above-pre-industrial-level ↩
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Edelman Global Advisory, « France Plans for 4°C Warming by 2100 », Edelman Global Advisory, 2026. https://www.edelmanglobaladvisory.com/insights/france-plans-for-4C-warming-by-2100 ↩
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Jones Day, « French “Warming Trajectory” for Climate Change Adaptation Purposes », Jones Day Insights, mars 2026. https://www.jonesday.com/en/insights/2026/03/french-warming-trajectory-for-climate-change-adaptation-purposes ↩
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HSF Kramer, « France Unveils the Third National Climate Change Adaptation Plan (PNACC-3) », HSF Kramer ESG Notes, 2025. https://www.hsfkramer.com/notes/esg/2025-posts/france-unveils-the-third-national-climate-change-adaptation-plan-pnacc-3 ↩
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Nations unies, « In Africa’s Sahel, conflict and climate change force millions from their homes », UN News, octobre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/10/1166076 ↩ ↩2 ↩3
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Modern Diplomacy, « Critical Minerals and Critical Security: U.S. Military Dependence on China’s Rare Earths », Modern Diplomacy, 29 août 2025. https://moderndiplomacy.eu/2025/08/29/critical-minerals-and-critical-security-u-s-military-dependence-on-chinas-rare-earths/ ↩ ↩2 ↩3
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