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Enjeux de société · Terrorisme et extrémismes violents

Expansion jihadiste en Afrique : le Sahel, épicentre mondial

Le Sahel concentre plus de la moitié des morts du terrorisme. Blocus de Bamako, poussée vers les côtes : anatomie de l'expansion jihadiste en 2025-2026.

Par ISS6 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Patrouille militaire dans une zone sahélienne menacée par les groupes jihadistes armés.
Patrouille militaire dans une zone sahélienne menacée par les groupes jihadistes armés. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Sahel concentre plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde en 2025.
  2. Le JNIM a imposé un blocus du carburant sur Bamako, asphyxiant l'économie malienne.
  3. Les groupes jihadistes poussent délibérément vers les États côtiers du golfe de Guinée.
  4. Entre 2024 et 2025, les morts liées aux jihadistes dans la région ont bondi de plus de 260 %.
  5. Le contrôle territorial accru change la nature de la violence, davantage tournée vers les armées.

À Bamako, des files de véhicules s’allongent devant des stations-service à sec. En 2025, le principal groupe jihadiste du Sahel a réussi ce que peu d’insurrections osent : asphyxier économiquement une capitale, en coupant le carburant. La scène résume un basculement. L’expansion jihadiste en Afrique n’est plus une série d’attentats dispersés ; c’est une stratégie territoriale et économique qui fait du Sahel l’épicentre mondial du terrorisme.

Le Sahel, cœur d’un terrorisme qui se déplace

Les chiffres sont sans appel. Selon le Global Terrorism Index 2026, le Sahel a concentré à lui seul plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde en 20251. Le constat se double d’un paradoxe : à l’échelle mondiale, le nombre d’attaques a reculé de 22 % et celui des morts de 28 %, l’essentiel de cette baisse provenant justement d’Afrique subsaharienne2.

Cette décrue apparente masque une réalité plus sombre. Là où les groupes contrôlent davantage de territoire — comme le JNIM dans le Sahel central — l’activité terroriste contre les civils diminue, mais les morts liées aux attaques contre les militaires augmentent3. Le Burkina Faso illustre ce trompe-l’œil : ses morts ont chuté d’environ 45 % en un an, alors même que la nature de la violence se transformait2. Sa junte ne contrôlerait qu’environ 40 % du territoire national, le reste échappant largement à l’autorité de l’État4. Loin de reculer, l’insurrection s’enracine.

Le JNIM et l’arme de l’asphyxie économique

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, incarne cette mutation. En 2025, ses effectifs étaient estimés entre 5 000 et 6 000 combattants4. Surtout, il a changé de méthode. Début septembre, il a décrété un blocus des villes de Kayes et Nioro, dans le sud-ouest malien, et interdit les importations de carburant depuis le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire et la Mauritanie5.

Le résultat fut une guerre économique d’une efficacité redoutable : pénuries de carburant, flambée des prix, désorganisation générale, jusqu’à étrangler Bamako en s’attaquant aux camions-citernes35. Le groupe a aussi imposé un blocus sur une large partie du sud du Mali et brièvement pris deux capitales provinciales du Burkina Faso4. Cette stratégie révèle une ambition de gouvernance : plus des trois quarts des personnes tuées par le JNIM en 2025 étaient des policiers ou des soldats, signe d’un affrontement avec l’État plus que d’une terreur aveugle3.

La poussée vers les États côtiers

L’autre tournant est géographique. Le JNIM s’étend désormais au-delà du Sahel central, vers les États côtiers du golfe de Guinée : Bénin, Togo, Côte d’Ivoire et Ghana5. L’ACLED insiste sur un point décisif : cette progression vers le sud relève d’une stratégie délibérée, et non d’un simple débordement5.

L’escalade est brutale. Entre 2024 et 2025, les événements violents impliquant des groupes jihadistes dans la région ont augmenté d’environ 86 %, et les morts associées de plus de 260 %5. Pour le groupe lui-même, cette expansion vers le sud n’est pas sans risque : l’International Crisis Group souligne qu’en s’éloignant de ses bastions, le JNIM s’expose à un étirement de ses lignes et à des contextes locaux qu’il maîtrise moins bien6. La fenêtre d’action des États côtiers, pour contenir la menace avant qu’elle ne s’enracine, n’est donc pas refermée.

Cette extension menace des pays jusqu’ici relativement épargnés et fragilise tout le voisinage, dans un contexte de recul des États déjà décrit dans notre analyse de l’Afrique subsaharienne en 2026. Le retrait des forces françaises et l’arrivée d’acteurs comme la Russie, que nous traitons dans notre dossier sur l’influence russe en Afrique, n’ont pas enrayé la dynamique. Au contraire, le repli des partenaires occidentaux a souvent laissé un vide que ni les juntes ni leurs nouveaux soutiens n’ont comblé sur le plan sécuritaire.

Un autre front nigérian : l’ISWAP

Le Sahel n’a pas le monopole de la menace. Dans le nord-est du Nigeria, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) poursuit son implantation, exploitant les faiblesses de l’armée nigériane et les frustrations des populations face à la gouvernance. Mi-2025, le groupe comptait vraisemblablement entre 8 000 et 12 000 membres4.

Issu d’une scission de Boko Haram, l’ISWAP a su capter une partie des combattants et des ressources de son aîné en se présentant comme un acteur plus discipliné. Comme le JNIM, il ne se contente pas d’attaques sporadiques : il cherche à établir un contrôle territorial et une forme d’administration fondée sur sa lecture de la loi islamique, allant jusqu’à lever l’impôt et arbitrer des litiges. Les populations locales se retrouvent prises en étau entre les forces gouvernementales et les insurgés, payant le prix fort des exactions des deux camps. Cette quête d’enracinement, plus que la spectaculaire violence des débuts, est ce qui rend ces groupes durables — et la propagande en ligne, qu’analyse notre dossier sur terrorisme et réseaux sociaux, reste un levier de recrutement majeur.

Pourquoi l’Europe ne peut détourner le regard

L’expansion jihadiste africaine n’est pas qu’une affaire régionale. Elle entretient des routes migratoires souvent contrôlées par des réseaux criminels ou armés, et alimente en Europe des débats où sécurité et accueil entrent en tension. L’instabilité décourage aussi les investissements, renchérit les coûts de sécurité pour les entreprises présentes sur place, et pèse sur des chaînes d’approvisionnement — or, coton, cacao — dont dépendent en partie les économies européennes. La radicalisation de jeunes issus des diasporas, nourrie par des récits extrémistes diffusés en ligne, complète ce tableau et appelle des réponses de prévention, comme l’examinent nos travaux sur la déradicalisation et sur le retour des combattants étrangers.

La tentation d’une réponse purement militaire ou sécuritaire a montré ses limites. Là où l’on ne traite pas les causes — pauvreté, corruption, absence d’État, marginalisation des périphéries rurales —, la répression nourrit le ressentiment qui fait le lit des recruteurs. Les groupes prospèrent précisément là où l’État est perçu comme prédateur ou absent, en se posant en pourvoyeurs d’ordre et de justice, fût-elle brutale. Une stratégie crédible suppose de conjuguer sécurité, développement et respect des droits, sous peine d’alimenter le cycle qu’elle prétend briser.

Le signal à surveiller : le sort des capitales côtières

L’expansion jihadiste en Afrique a franchi un seuil : d’une menace de périphérie, elle est devenue un projet d’emprise sur des territoires, des économies et des populations entières. Le baromètre décisif des mois à venir sera la capacité des États côtiers — Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana — à contenir la poussée venue du nord. S’ils basculent à leur tour, c’est tout l’arc ouest-africain, du Sahel à l’Atlantique, qui deviendrait une zone de fragilité durable. Détourner le regard, comme pour d’autres conflits, ne ferait que reporter la facture.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi le Sahel est-il l'épicentre mondial du terrorisme ?

Selon le Global Terrorism Index 2026, le Sahel a concentré à lui seul plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde en 2025. La faiblesse des États, les coups d'État à répétition et les conflits locaux y offrent aux groupes armés un terrain d'expansion sans équivalent ailleurs.

Qu'est-ce que le blocus de Bamako par le JNIM ?

En 2025, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) a cherché à étrangler la capitale malienne en attaquant les camions-citernes et en bloquant les importations de carburant depuis les pays voisins. Cette guerre économique a provoqué pénuries, flambée des prix et désorganisation profonde.

Les groupes jihadistes s'étendent-ils vers les côtes ?

Oui. Le JNIM pousse délibérément vers le golfe de Guinée — Bénin, Togo, Côte d'Ivoire, Ghana. L'ACLED qualifie cette poussée de stratégie volontaire, et non de simple débordement. Les États côtiers, jusque-là relativement épargnés, deviennent une nouvelle ligne de front.

La violence diminue-t-elle vraiment dans la région ?

Les chiffres sont en trompe-l'œil. Les attaques et les morts ont reculé globalement, en partie parce que les groupes contrôlent plus de territoire et frappent moins les civils. Mais la létalité contre les forces armées augmente, et l'emprise territoriale, elle, ne cesse de s'étendre.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Vision of Humanity, « Global Terrorism Index 2026 — Countries most impacted by terrorism », Institute for Economics & Peace, mars 2026. https://www.visionofhumanity.org/maps/global-terrorism-index/

  2. Africa Defense Forum, « Terrorism Index Notes Fewer Attacks but Points to Entrenchment », ADF Magazine, avril 2026. https://adf-magazine.com/2026/04/terrorism-index-notes-fewer-attacks-but-points-to-entrenchment/ 2

  3. Council on Foreign Relations, « Mali Is the Linchpin of West Africa—Now It’s Under Jihadist Siege », CFR, 2026. https://www.cfr.org/articles/whats-at-stake-in-mali-and-what-comes-next 2 3

  4. Lawfare, « The Jihadist Wave in West Africa », Lawfare, 2025. https://www.lawfaremedia.org/article/the-jihadist-wave-in-west-africa 2 3 4

  5. ACLED, « Economic warfare escalates as militants expand beyond the Sahel », ACLED, 2025. https://acleddata.com/report/economic-warfare-escalates-militants-expand-beyond-sahel 2 3 4 5

  6. International Crisis Group, « Understanding JNIM’s Expansion Beyond the Sahel », International Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/rpt/africa/sahel-west-africa/321-le-jnim-et-le-dilemme-de-lexpansion-au-dela-du-sahel

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