Crime transnational : la coopération à l'épreuve
Trafics, cybercrime, blanchiment : face à une criminalité sans frontières, les États coordonnent enquêtes et conventions. Bilan d'une coopération en mutation.

À retenir
- La criminalité transnationale — trafics, cybercrime, blanchiment — transcende les frontières et exige une réponse coordonnée entre États.
- En octobre 2025, 71 États et l'UE ont signé à Hanoï la première convention de l'ONU contre la cybercriminalité.
- L'indice mondial de la criminalité organisée 2025 affiche un score moyen de 5,08 sur 10, signe d'une menace qui progresse.
- Des opérations conjointes comme COLIBRI PARAMUNO montrent l'efficacité de la coordination, mais les obstacles juridiques et politiques persistent.
Un même réseau peut blanchir de l’argent à Dubaï, recruter des passeurs en Afrique de l’Ouest et vendre de la cocaïne à Rotterdam, le tout sans qu’un seul policier puisse le suivre d’un bout à l’autre. C’est tout le défi de la criminalité transnationale : elle ignore les frontières que les États, eux, ne peuvent franchir sans autorisation. Face à cette asymétrie, la coopération internationale n’est plus une option — elle est la condition même de l’efficacité.
Une menace qui ne cesse de croître
L’ampleur du phénomène se chiffre désormais. L’indice mondial de la criminalité organisée 2025, publié par la Global Initiative, attribue à la planète un score moyen de criminalité de 5,08 sur 10, confirmant une menace solidement installée1. En tête du classement figure le Myanmar, avec un score record de 8,08, suivi de la Colombie, du Mexique et de l’Équateur1.
Le détail des marchés illicites est éclairant. La criminalité financière reste le marché le plus répandu en 2025, avec un score de 6,21, tandis que les crimes « cyberdépendants » progressent, passant de 4,55 à 4,651. Autrement dit, le crime se dématérialise et se financiarise : le trafiquant d’hier opère désormais autant derrière un écran que sur le terrain, blanchissant ses profits à travers des montages financiers complexes et des actifs numériques difficiles à tracer. Cette mutation rend les frontières plus perméables que jamais et déjoue les outils répressifs conçus pour un crime physique. Elle recoupe aussi les fragilités étatiques que nous analysons à propos de la gestion des catastrophes naturelles dans des régions politiquement tendues, où l’effondrement de l’autorité ouvre des espaces aux réseaux criminels.
Les architectes de la riposte
Face à cette menace, un dispositif institutionnel s’est construit. Interpol, Europol et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) soutiennent le partage de renseignement, les opérations conjointes et le renforcement des capacités2. L’épine dorsale juridique reste la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée (UNTOC), qui guide les États dans leurs réponses collectives, l’extradition et l’entraide judiciaire2.
L’innovation marquante est l’essor des équipes communes d’enquête (JIT). L’initiative CRIMJUST, financée par l’UE et l’UNODC, relie enquêteurs et procureurs d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Afrique de l’Ouest et d’Europe pour traiter ensemble des affaires transnationales, en partageant directement les preuves et en coordonnant les stratégies en temps réel2. Le programme AIRCOP, lui, aide les autorités aéroportuaires à détecter les marchandises illicites et les passagers à risque, en facilitant l’échange d’informations entre pays d’origine, de transit et de destination2. Cette logique de coordination régionale rejoint celle qu’illustre l’expansion de l’influence chinoise en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai.
Hanoï 2025 : un cadre mondial pour le cyber
Le tournant le plus récent concerne le cyberespace. Adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 24 décembre 2024, la Convention des Nations unies contre la cybercriminalité a été ouverte à la signature à Hanoï les 25 et 26 octobre 20253. Soixante et onze États ainsi que l’Union européenne l’ont paraphée lors de la cérémonie3.
Le texte fixe des normes juridiques communes contre l’accès illégal aux systèmes, la fraude en ligne et l’exploitation des enfants, tout en affirmant la protection des droits humains et des données3. C’est le premier instrument de portée véritablement mondiale dans ce domaine. Mais il suscite des réserves : des organisations de défense des droits, dont Human Rights Watch, ont averti que ses dispositions de coopération pourraient servir à étendre la surveillance et à réprimer des activités légitimes si elles sont mal encadrées4. La promesse d’un front commun se double ainsi d’un risque d’instrumentalisation — l’éternel dilemme de la lutte contre le crime à l’ère numérique.
Quand la coordination paie
Les résultats concrets existent et impressionnent. En mars 2025, l’opération COLIBRI PARAMUNO a rassemblé plus de 80 agences de 19 pays pour mener près de 2 000 contrôles d’aéronefs, mettant au jour des pistes clandestines, démantelant un important laboratoire de drogue et saisissant stupéfiants, armes et appareils2. Une telle envergure serait impensable sans coordination préalable : c’est la mise en commun des renseignements qui permet de frapper simultanément sur plusieurs continents.
L’Union européenne entend amplifier cette dynamique. En novembre 2025, elle a annoncé un renforcement de son action mondiale contre la criminalité organisée transnationale, articulant ses programmes extérieurs autour du partage d’information et de l’appui aux partenaires5. Cette approche par projets, qui finance la formation et les équipements des services partenaires, illustre une conviction désormais partagée : on ne combat pas un réseau mondial par des moyens nationaux. La même logique de capacités traverse l’approche indienne de la lutte contre le terrorisme, où la coopération régionale conditionne l’efficacité.
Les fissures de l’édifice
Malgré ces avancées, la coopération bute sur des obstacles tenaces. Le premier est juridique : chaque État a ses propres lois, procédures et normes, et ce qui constitue un crime ici peut ne pas l’être ailleurs, ce qui complique extradition et partage d’informations sensibles. Une infraction non reconnue de part et d’autre devient un angle mort exploité par les réseaux.
Le second obstacle est l’inégalité des moyens. De nombreux pays, en particulier en développement, ne disposent pas des infrastructures pour mener des enquêtes complexes ou participer pleinement aux initiatives internationales, créant un déséquilibre que les criminels exploitent en s’installant dans les maillons faibles. S’y ajoutent la lourdeur bureaucratique et le manque de volonté politique, qui ralentissent la conclusion d’accords concrets. Ces fragilités s’inscrivent dans des dynamiques plus larges, comme les déséquilibres démographiques régionaux qui nourrissent les trafics d’êtres humains.
Le test des années à venir
La coopération internationale contre le crime transnational a franchi un cap en 2025, avec un cadre cyber mondial et des opérations d’une ampleur inédite. Mais l’édifice reste tributaire de la confiance entre États et de la convergence de leurs législations — deux variables fragiles dans un monde fragmenté.
Le signal à surveiller est la mise en œuvre de la convention de Hanoï. Sa portée dépendra du nombre de ratifications, mais aussi de la capacité des États à l’appliquer sans en faire un outil de surveillance abusive. Si l’équilibre entre efficacité et droits fondamentaux est tenu, la coopération franchira une étape historique. Sinon, elle risque de nourrir la défiance qui, depuis toujours, fait le lit de l’impunité criminelle.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la criminalité transnationale ?
C'est l'ensemble des activités illégales qui franchissent les frontières nationales : trafic de drogue et d'êtres humains, cybercriminalité, blanchiment, trafic d'armes. Ces réseaux exploitent la mondialisation et la perméabilité des frontières, ce qui rend leur répression impossible pour un seul État et impose une coopération internationale.
Quels sont les principaux acteurs de la coopération ?
Interpol, Europol et l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) soutiennent le partage de renseignement, les opérations conjointes et le renforcement des capacités. Les conventions internationales, comme l'UNTOC, fournissent le cadre juridique des extraditions et de l'entraide judiciaire entre pays.
Qu'apporte la convention de l'ONU contre la cybercriminalité ?
Signée à Hanoï en octobre 2025 par 71 États et l'Union européenne, elle fixe des normes juridiques communes contre l'accès illégal aux systèmes, la fraude en ligne et l'exploitation des enfants, tout en intégrant des garanties pour les droits humains et la protection des données. Des ONG en ont toutefois critiqué les risques.
La coopération internationale est-elle efficace ?
Elle produit des résultats tangibles : les opérations conjointes permettent des saisies massives et des arrestations coordonnées. Mais les différences juridiques entre pays, le manque de ressources de certains États et les rivalités politiques freinent encore les enquêtes transfrontalières et l'extradition des criminels recherchés.
Sources
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« The Global Organized Crime Index 2025: Crime at a crossroads », Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 2025. https://globalinitiative.net/analysis/the-global-organized-crime-index-2025/ ↩ ↩2 ↩3
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« Combating Transnational Organized Crimes Through Cross-Border Cooperative Legal Framework », International Journal of Research and Innovation in Social Science, 2025. https://rsisinternational.org/journals/ijriss/articles/combating-transnational-organized-crimes-through-cross-border-cooperative-legal-framework-amid-rising-spate-of-terrorism-human-trafficking-and-drug-trafficking/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
UNODC, « UN Convention against Cybercrime opens for signature in Hanoi, Viet Nam », UNODC, octobre 2025. https://www.unodc.org/unodc/en/press/releases/2025/October/un-convention-against-cybercrime-opens-for-signature-in-hanoi—viet-nam.html ↩ ↩2 ↩3
-
Human Rights Watch, « Joint Statement on the Signing of the UN Convention on Cybercrime », Human Rights Watch, 24 octobre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/10/24/joint-statement-on-the-signing-of-the-un-convention-on-cybercrime ↩
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Commission européenne, « The EU strengthens global action against transnational organised crime », Commission européenne (FPI), 14 novembre 2025. https://fpi.ec.europa.eu/news/eu-strengthens-global-action-against-transnational-organised-crime-2025-11-14_en ↩
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