Asie centrale : comment la Chine avance ses pions via l'OCS
Sommet record de Tianjin, 106 milliards d'échanges, nouveaux rails : enquête sur l'emprise chinoise en Asie centrale et le délicat partage avec Moscou.

À retenir
- Le sommet de l'OCS à Tianjin (31 août-1er septembre 2025), qualifié de « plus grand de l'histoire », a réuni 23 pays et 10 organisations internationales.
- Le commerce entre la Chine et l'Asie centrale a atteint un record de 106,3 milliards de dollars en 2025, en hausse de 12 %.
- Les investissements chinois cumulés dans la région atteignaient 35,9 milliards de dollars à la mi-2025, multipliés par 1,5 depuis 2020.
- Le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan, longtemps repoussé, a été officiellement lancé en 2025.
- La montée de Pékin bouscule la Russie, qui considère traditionnellement l'Asie centrale comme son arrière-cour.
Fin août 2025, Xi Jinping recevait à Tianjin ce qu’il a présenté comme le « plus grand sommet » de l’histoire de l’Organisation de coopération de Shanghai : vingt-trois pays, dix organisations internationales, et une mise en scène soignée de la puissance chinoise.1 Derrière le faste diplomatique, une réalité s’impose : en un quart de siècle, la Chine a transformé une simple enceinte sécuritaire en levier de son emprise sur l’Asie centrale, au point de bousculer l’ancien maître des lieux, la Russie.
D’un club anti-terroriste à un outil d’influence
L’Organisation de coopération de Shanghai naît en 2001, réunissant Chine, Russie et États d’Asie centrale autour d’un objectif initial : combattre le « terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme ». Vingt-quatre ans plus tard, l’organisme a changé de dimension. Il compte désormais dix membres — l’Iran a adhéré en 2023, la Biélorussie en 2024 — et rassemble des pays représentant plus de 42 % de la population mondiale.2
Surtout, sa vocation s’est élargie. L’OCS est devenue, selon le centre américain CSIS, une vitrine pour projeter une vision du monde non occidentale.1 Le sommet de Tianjin l’a confirmé en adoptant la Déclaration de Tianjin et une stratégie de développement pour la décennie 2026-2035, incluant la création d’une banque de développement de l’OCS et de quatre centres de lutte contre les menaces sécuritaires.3
Pour Pékin, l’enjeu est clair : faire de l’organisation un relais de son influence et de son initiative des nouvelles routes de la soie, dont les corridors traversent précisément l’Asie centrale pour relier la Chine à l’Europe.
L’irrésistible ascension économique
Si la Chine domine, c’est d’abord par l’économie. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le commerce entre la Chine et l’Asie centrale a atteint un record de 106,3 milliards de dollars en 2025, en hausse de 12 % sur un an, après 94,8 milliards en 2024.4 Les investissements chinois cumulés dans la région s’élevaient à 35,9 milliards de dollars à la mi-2025, multipliés par 1,5 depuis 2020.5 La région est devenue la deuxième destination, après l’Afrique, des capitaux chinois à l’étranger.5
Cette emprise dépasse désormais la simple extraction de matières premières. Les plus grands projets de 2024-2025 traduisent une bascule : la Chine y développe la transformation industrielle et l’implantation de bases manufacturières, principalement au Kazakhstan et en Ouzbékistan.5 Lors du deuxième sommet Chine-Asie centrale, à Astana en juin 2025, Xi Jinping a annoncé un don de 1,5 milliard de yuans — environ 209 millions de dollars — pour des projets de développement.6
Cette montée en gamme rappelle la trajectoire suivie ailleurs par Pékin, de son influence économique en Afrique : passer du fournisseur de capitaux au partenaire industriel incontournable.
Le rail, instrument de la conquête
Aucun symbole n’incarne mieux cette stratégie que le chemin de fer. Après des années d’atermoiements, le projet ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan a été officiellement lancé en 2025.6 Ce nouvel axe ouvre à la Chine une route vers l’ouest qui contourne la Russie, réduisant sa dépendance aux corridors traditionnels.
D’autres chantiers avancent : une troisième liaison ferroviaire avec le Kazakhstan, la restauration de l’autoroute Chine-Tadjikistan, la coopération énergétique avec le Turkménistan.6 Chacun de ces projets renforce l’arrimage des économies centrasiatiques à la Chine. Pour ces pays enclavés, l’infrastructure chinoise est une promesse de désenclavement et de croissance — mais aussi une dépendance grandissante.
Au-delà des rails, la Chine sécurise aussi ses approvisionnements énergétiques. La région regorge d’hydrocarbures et de minéraux, et Pékin y voit le moyen de diversifier ses sources tout en réduisant sa dépendance aux routes maritimes vulnérables. Gazoducs, oléoducs et accords miniers complètent ainsi le maillage ferroviaire, faisant de l’Asie centrale un fournisseur stratégique autant qu’un marché.
Car l’enthousiasme n’est pas unanime. Les investissements chinois nourrissent localement des craintes : dette excessive, perte de souveraineté, accusations de « néocolonialisme ». Des manifestations ont éclaté dans plusieurs pays contre des projets jugés trop favorables à Pékin ou exploitant la main-d’œuvre locale. Les gouvernements doivent jongler entre l’aubaine économique offerte par la Chine et l’inquiétude croissante de leurs opinions publiques quant à la perte d’autonomie. Cette ambivalence — accueil officiel chaleureux, méfiance populaire diffuse — traverse l’ensemble de la présence chinoise dans la région.
Le partage délicat avec Moscou
Reste le grand non-dit de cette expansion : la Russie. Moscou considère traditionnellement l’Asie centrale comme son arrière-cour, fort de liens historiques, culturels et militaires. L’ascension économique chinoise la concurrence désormais frontalement, créant une rivalité larvée que l’OCS s’efforce de masquer.
Le partage des rôles s’est pourtant esquissé : à la Chine l’économie, à la Russie la sécurité et l’influence culturelle. Les deux puissances coopèrent au sein de l’organisation, partagent des préoccupations communes face au terrorisme et à l’extrémisme, mènent des exercices militaires conjoints et affichent un front uni contre l’Occident. L’OCS leur sert ainsi de plateforme commode pour proclamer leur entente face aux puissances occidentales, tout en gérant en coulisses leurs rivalités.
Mais l’équilibre est fragile, et la guerre en Ukraine, en affaiblissant Moscou et en l’isolant des marchés occidentaux, a accéléré le glissement de la région dans l’orbite chinoise. La Russie, jadis maîtresse incontestée, doit désormais composer avec un partenaire devenu plus riche et plus influent qu’elle sur le terrain économique. Cette recomposition est au cœur de l’effort russe pour rééquilibrer la présence chinoise par ses atouts traditionnels, militaires et culturels.
Un terrain disputé par d’autres puissances
La Chine n’est pas seule à convoiter l’Asie centrale. L’Inde y déploie sa propre diplomatie, comme en témoigne son expansion d’influence dans la région, tandis que la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis cherchent aussi à y peser. Le « corridor du milieu », qui relie la Chine à l’Europe via le Kazakhstan et la mer Caspienne en évitant la Russie, attise les convoitises de tous.
Pour les pays centrasiatiques, cette compétition est une opportunité : multiplier les partenaires permet d’éviter de dépendre d’un seul. La diplomatie d’équilibre devient leur meilleure protection contre l’emprise d’une puissance unique, qu’elle soit chinoise ou russe. Diversifier les débouchés commerciaux et les sources d’investissement est d’ailleurs le conseil que répètent les analystes à ces capitales, afin de ne pas se retrouver piégées dans une relation par trop asymétrique avec Pékin.
Ce qu’il faut surveiller
L’Asie centrale est devenue le laboratoire d’un ordre régional où la Chine impose son tempo économique sans (encore) revendiquer le leadership politique. Le sommet de Tianjin a montré une OCS plus ambitieuse, dotée d’une feuille de route jusqu’en 2035 et d’une future banque de développement. Le signal à guetter n’est pas le prochain record commercial — il tombera —, mais le moment où la Chine assumera ouvertement un rôle sécuritaire dans la région, empiétant sur la chasse gardée russe. Ce jour-là, le fragile partage des rôles entre Pékin et Moscou pourrait voler en éclats, et avec lui l’équilibre de tout le cœur de l’Eurasie.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Organisation de coopération de Shanghai ?
Fondée en 2001, l'OCS réunit des pays d'Asie centrale, la Russie et la Chine pour promouvoir sécurité et développement. Elle compte désormais dix membres, dont l'Inde, l'Iran (2023) et la Biélorussie (2024), et représente plus de 42 % de la population mondiale. Pékin en fait une vitrine d'un ordre alternatif à l'Occident.
Quel est le poids économique de la Chine en Asie centrale ?
Considérable. Les échanges ont atteint un record de 106,3 milliards de dollars en 2025, en hausse de 12 %, et les investissements chinois cumulés s'élevaient à 35,9 milliards à la mi-2025. La région est désormais la deuxième destination, après l'Afrique, des capitaux chinois investis à l'étranger.
Qu'a décidé le sommet de Tianjin en 2025 ?
Le sommet de l'OCS de Tianjin, fin août 2025, a adopté la Déclaration de Tianjin et une stratégie de développement pour 2026-2035. Les membres ont lancé le processus de création d'une banque de développement de l'OCS et prévu quatre centres de lutte contre les menaces sécuritaires, le crime organisé et les stupéfiants.
La Chine et la Russie sont-elles rivales en Asie centrale ?
En partie. La Russie y voit son arrière-cour historique et la montée économique chinoise la concurrence frontalement. Mais les deux pays coopèrent au sein de l'OCS sur la sécurité et affichent un front commun face à l'Occident. Une rivalité latente, donc, encadrée par un partenariat de circonstance.
Sources
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CSIS, « China Showcases Global Ambitions at Shanghai Cooperation Organization Summit », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/china-showcases-global-ambitions-shanghai-cooperation-organization-summit ↩ ↩2
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House of Lords Library, « Shanghai Cooperation Organisation summit in Tianjin: China’s plans for global governance », UK Parliament, 2025. https://lordslibrary.parliament.uk/shanghai-cooperation-organisation-summit-in-tianjin-chinas-plans-for-global-governance/ ↩
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The Astana Times, « Key Takeaways from SCO’s Largest Ever Summit in Tianjin », The Astana Times, septembre 2025. https://astanatimes.com/2025/09/key-takeaways-from-scos-largest-ever-summit-in-tianjin/ ↩
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The Times of Central Asia, « Central Asia Trade with China Tops Record $100 Billion in 2025 », The Times of Central Asia, 2026. https://timesca.com/central-asia-trade-with-china-tops-record-100-billion-in-2025/ ↩
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Euronews, « China set new records in trade and investment in Central Asia in 2025 », Euronews, 15 avril 2026. https://www.euronews.com/2026/04/15/china-set-new-records-in-trade-and-investment-in-central-asia-in-2025 ↩ ↩2 ↩3
-
State Council Information Office, « Key takeaways from 2nd China-Central Asia Summit in Astana », english.scio.gov.cn, 18 juin 2025. http://english.scio.gov.cn/m/topnews/2025-06/18/content_117939101.html ↩ ↩2 ↩3
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