Catastrophes naturelles en zones de conflit : l'angle mort
Quand une catastrophe naturelle frappe une région en guerre, l'aide se heurte aux fronts et à la défiance. Décryptage d'un défi humanitaire qui s'aggrave.

À retenir
- Dans les régions en conflit, les catastrophes naturelles frappent des populations déjà fragilisées et des États souvent incapables de réagir.
- Le séisme de mars 2025 au Myanmar a révélé l'ampleur du blocage : certaines zones n'ont reçu aucune aide internationale pendant dix jours.
- Les États fragiles concentrent une part disproportionnée des catastrophes mais ne reçoivent qu'une fraction des financements climatiques.
- L'effondrement des budgets humanitaires en 2025 aggrave une équation déjà tendue entre besoins croissants et moyens en baisse.
En mars 2025, la terre tremble au cœur du Myanmar. À Sagaing, ville de 300 000 habitants située à quinze kilomètres de l’épicentre, les survivants attendent. Un jour, deux jours, dix jours : selon des groupes de secours locaux, aucune organisation d’aide internationale n’atteint la zone pendant les dix premiers jours1. La catastrophe naturelle s’est abattue sur un pays en guerre, et la guerre a paralysé les secours. C’est l’angle mort de la gestion des risques : que faire quand le désastre frappe là où l’État a déjà cessé de protéger ?
Quand la guerre amplifie le désastre
Dans une région en paix, un séisme ou une inondation déclenche une chaîne de réponses rodée. En zone de conflit, cette chaîne est rompue d’avance. Les ressources ont été détournées vers l’effort militaire, laissant peu de place aux infrastructures de prévention. Les systèmes d’alerte précoce et les centres d’évacuation ont été négligés ou détruits, augmentant le risque pour les populations.
La défiance fait le reste. Entre factions rivales, la coopération nécessaire pour élaborer des plans de préparation est souvent perçue comme partisane ou biaisée, ce qui rend les initiatives difficiles à mettre en œuvre. Le résultat est une double peine : des communautés déjà fragilisées par la violence se retrouvent encore plus exposées quand la nature frappe. Cette spirale de vulnérabilité rejoint les enjeux de gestion de crise en Asie du Sud-Est, où l’instabilité complique chaque réponse d’urgence.
Le Myanmar, cas d’école d’un blocage
Le séisme de 2025 a cruellement illustré ces mécanismes. Au premier semestre 2025, le Myanmar se classait deuxième pays au monde pour l’intensité du conflit et quatrième le plus dangereux pour les civils, plus de la moitié de la population étant exposée aux combats1. C’est dans ce contexte que la catastrophe a frappé.
L’accès humanitaire est resté un défi majeur : routes endommagées, débris, glissements de terrain limitaient les déplacements, tandis que les coupures d’électricité et de réseaux compliquaient encore la réponse1. Au total, on estime à 3,6 millions le nombre de personnes déplacées par le conflit et le séisme combinés, dont 1,7 million dans les régions les plus touchées — le chiffre le plus élevé jamais enregistré dans le pays1. La superposition du désastre et de la guerre a engendré une crise composée, où chaque obstacle en aggrave un autre.
L’aide vue comme une menace
Au-delà des contraintes physiques, l’obstacle est souvent politique. Dans certains contextes, les gouvernements voient l’aide humanitaire comme une ingérence étrangère ou une menace à leur pouvoir, et en restreignent l’accès. La méfiance entre acteurs locaux et internationaux retarde l’assistance, parfois au prix de vies humaines.
L’autre difficulté est la coordination. Le manque de communication entre gouvernements locaux, ONG et agences internationales, dans un climat où la confiance est déjà érodée, complique l’établissement de canaux efficaces. La gestion des personnes déplacées ajoute une couche de complexité : lorsqu’une catastrophe frappe une région où des milliers de personnes vivent déjà dans des camps, les tensions entre déplacés et populations hôtes s’intensifient à mesure que les ressources se raréfient. Ces dynamiques de rareté et de rivalité ne sont pas sans lien avec les ressorts de la criminalité transnationale, qui prospère dans les vides laissés par l’effondrement de l’État.
Le grand déséquilibre des financements
Le problème dépasse le cas par cas : il est structurel. Les États fragiles et touchés par un conflit concentrent 14 % des catastrophes mondiales, alors qu’ils ne représentent qu’une minorité de pays2. Le changement climatique, qui pourrait causer 14,5 millions de décès supplémentaires et 12 500 milliards de dollars de pertes économiques d’ici 2050, frappera le plus durement ces États2.
Or les moyens ne suivent pas. En 2022, les pays les plus fragiles n’ont reçu qu’un quart du financement climatique dont ils avaient besoin : 24 des États les plus fragiles et en conflit n’ont obtenu que 8,4 milliards de dollars2. La tendance s’est aggravée en 2025. Les coupes budgétaires ont contraint le Programme alimentaire mondial à réduire les rations et à recentrer ses programmes sur les populations les plus exposées, alors même que les besoins explosaient3. Le Soudan, en tête de la liste de surveillance de l’organisation IRC pour la troisième année consécutive, incarne cette crise où l’aide recule quand le besoin grandit3. La sécurité alimentaire des populations sinistrées dépend alors d’innovations comme celles décrites dans notre dossier sur les nouvelles technologies agricoles et la sécurité alimentaire.
La communauté locale, premier rempart
Face à ces blocages, une certitude s’impose : l’aide la plus rapide est souvent locale. Les communautés possèdent une connaissance précieuse de leur environnement et de leurs vulnérabilités. En intégrant cette expertise dans les plans de préparation, on élabore des stratégies plus adaptées — comme au Bangladesh, où les initiatives communautaires ont nettement amélioré la résilience face aux cyclones grâce à la formation à l’évacuation et aux réseaux d’entraide.
L’engagement communautaire a une autre vertu : il recoud le tissu social. Dans des contextes où les tensions politiques divisent, le travail collaboratif autour de la préparation aux catastrophes peut atténuer les rivalités et favoriser le dialogue. Investir dans les capacités locales n’est donc pas seulement une question d’efficacité, mais aussi de cohésion — un enjeu qui rejoint les défis migratoires analysés dans notre étude sur la manière de gérer les crises migratoires en Europe.
Les institutions internationales tentent de combler le retard. Le nombre de pays dotés de systèmes d’alerte précoce multirisques a atteint un record de 119 en 2025, mais seuls 52 % des pays les moins avancés en disposent4. Pour répondre à ce déficit dans les zones instables, l’UNDRR et l’Organisation météorologique mondiale ont publié un manuel dédié aux systèmes d’alerte et d’action précoce dans les contextes fragiles, en conflit et violents, jugés cruciaux pour sauver des vies5. L’initiative onusienne « Alertes précoces pour tous » vise à protéger chaque habitant de la planète par un tel système d’ici 20274.
Anticiper plutôt que subir
La gestion des catastrophes en région tendue restera l’un des grands défis humanitaires de la décennie. Le réchauffement multiplie les aléas, les conflits se prolongent, et les budgets se contractent : l’équation est explosive. Pourtant, des voies existent — dialogue inclusif entre parties prenantes, renforcement des capacités locales, infrastructures plus résilientes intégrées dès la reconstruction.
Le signal à surveiller est le sort des financements. Si l’effondrement des budgets humanitaires observé en 2025 se poursuit, les régions les plus fragiles paieront le prix fort, doublement frappées par la guerre et le climat. À l’inverse, un rééquilibrage de l’aide vers les États en conflit, là où les catastrophes sont les plus meurtrières, pourrait sauver des centaines de milliers de vies. La question n’est pas technique : elle est politique, et elle se pose maintenant.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi une catastrophe est-elle plus meurtrière en zone de conflit ?
Parce que le conflit a souvent détruit ou négligé les infrastructures de prévention — systèmes d'alerte, centres d'évacuation — et détourné les ressources vers l'effort militaire. Les populations, déjà déplacées et appauvries, sont plus vulnérables, et l'État local est fréquemment incapable ou peu disposé à répondre efficacement.
Qu'a révélé le séisme du Myanmar de 2025 ?
Le séisme de mars 2025, dans un pays en guerre civile, a montré la lenteur extrême des secours en zone de conflit. Selon des groupes de secours locaux, la ville de Sagaing, proche de l'épicentre, n'a vu aucune organisation d'aide internationale pendant les dix premiers jours, faute d'accès sécurisé.
Pourquoi l'accès humanitaire est-il si difficile ?
Routes détruites, débris, glissements de terrain, coupures d'électricité et de réseaux entravent les mouvements. S'y ajoutent des obstacles politiques : certains gouvernements perçoivent l'aide comme une ingérence ou une menace à leur pouvoir, et imposent des restrictions d'accès qui retardent l'assistance aux populations touchées.
Les financements suivent-ils les besoins ?
Non. Les États les plus fragiles concentrent une part disproportionnée des catastrophes mais ne reçoivent qu'une fraction du financement climatique nécessaire. En 2025, l'effondrement des budgets humanitaires a contraint des agences comme le PAM à réduire les rations et à recentrer l'aide sur les plus exposés.
Sources
-
« In Myanmar, a disaster in a war zone means a slow and difficult aid response », The New Humanitarian, 22 avril 2025. https://www.thenewhumanitarian.org/news-feature/2025/04/22/myanmar-disaster-conflict-war-zone-means-slow-difficult-aid-response ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Climate change, conflict and fragility: a recipe for disasters », ODI (Overseas Development Institute), 2025. https://odi.org/en/insights/climate-change-conflict-fragility-recipe-for-disasters/ ↩ ↩2 ↩3
-
« The top 10 crises the world can’t ignore in 2026 », International Rescue Committee, 2026. https://www.rescue.org/article/top-10-crises-world-cant-ignore-2026 ↩ ↩2
-
UNDRR, « Early warning systems reach new heights, but critical gaps jeopardize global progress », United Nations Office for Disaster Risk Reduction, 2025. https://www.undrr.org/news/early-warning-systems-reach-new-heights-critical-gaps-jeopardize-global-progress ↩ ↩2
-
UNDRR & OMM, « New handbook on early warning systems in fragile contexts », UNDRR, 2025. https://www.undrr.org/news/new-handbook-early-warning-systems-fragile-contexts ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


