Désinformation russe aux JO de Milan-Cortina 2026 : anatomie de l'opération Matriochka
Fausses vidéos Euronews, voix clonées, athlètes ukrainiens diffamés : enquête sur la campagne russe Matriochka qui a visé les JO d'hiver de Milan-Cortina 2026.

À retenir
- Pendant les JO de Milan-Cortina 2026, le réseau pro-russe Matriochka a diffusé de fausses vidéos imitant Euronews, la CBC et d'autres médias pour diffamer les athlètes et réfugiés ukrainiens.
- Au moins 35 vidéos usurpant l'identité de médias et d'institutions ont circulé, principalement sur X et Telegram, selon le collectif Antibot4Navalny.
- La technique repose sur le clonage de voix de vrais journalistes, plaqué sur des images détournées : une fausse séquence de la CBC a dépassé le million de vues.
- L'Italie affirme avoir bloqué des cyberattaques « d'origine russe » visant hôtels et infrastructures des Jeux, revendiquées par le groupe NoName057(16).
- Opération de moindre ampleur qu'à Paris 2024 (environ 60 publications contre 190), mais plus ciblée sur l'Ukraine.
Le 25 mars 2026, le skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych est disqualifié des Jeux d’hiver de Milan-Cortina. Quelques heures plus tard, une vidéo aux couleurs d’Euronews assure que des supporters ukrainiens ont saccagé des sites du patrimoine milanais en représailles. La disqualification est réelle ; le saccage, lui, n’a jamais eu lieu. Cette séquence fabriquée n’est qu’un fragment d’une vaste campagne de manipulation informationnelle qui a transformé la fête olympique en champ de bataille numérique.
Une fête sportive transformée en cible
Les Jeux concentrent l’attention mondiale : une aubaine pour qui veut diffuser un récit. Dès la mi-janvier 2026 et jusqu’à la cérémonie de clôture, l’espace informationnel et infrastructurel européen a subi une interférence hostile soutenue, décrite par les analystes comme une campagne hybride « coordonnée et multicouche »1. De fausses vidéos imitant Euronews ont circulé sur X et Telegram, colportant des affirmations mensongères sur les athlètes et les réfugiés ukrainiens2.
Le mode opératoire porte une signature connue. Selon le collectif de chercheurs Antibot4Navalny, au moins 35 vidéos usurpant l’identité de médias, d’organismes de recherche et d’institutions gouvernementales ont été reliées aux Jeux de Milan2. Cette empreinte est celle de l’opération « Matriochka », attribuée par de nombreux analystes à des acteurs russes. Pour comprendre la mécanique à l’œuvre à Milan, il faut remonter le fil de cette campagne, déjà décrite dans notre analyse de la campagne « Matriochka ».
Matriochka, une fabrique de faux née en 2023
En juin 2024, l’agence française Viginum, chargée de surveiller les ingérences numériques étrangères, a publiquement exposé « Matriochka », une campagne active depuis le 5 septembre 2023 et visant à discréditer gouvernements, responsables publics, médias et organismes de vérification dans plus de 60 pays, la France figurant parmi les cibles prioritaires3. La première publication imitait déjà la chaîne Fox News et demandait à divers médias de « vérifier » l’information3.
La technique est constante. Les opérateurs diffusent de faux graffitis et des contenus usurpant l’identité visuelle de médias occidentaux — AFP, BBC, USA Today, Le Monde, Le Figaro, France 24 —, d’institutions et d’ONG, puis interpellent des comptes influents pour les pousser à enquêter sur ces fausses allégations3. La cible n’est pas seulement l’opinion : ce sont aussi les vérificateurs de faits eux-mêmes, dont l’EU DisinfoLab ou la rubrique « Info ou Intox » de France 24, que la campagne cherche à submerger et à décrédibiliser3. Le procédé est retors : en demandant aux journalistes de « démentir » un faux, les opérateurs leur font produire eux-mêmes la visibilité qu’ils recherchent, tout en accréditant l’idée d’un brouillard informationnel où plus rien ne serait sûr.
La campagne ne s’est jamais éteinte entre Paris et Milan. À l’automne 2025, elle a exploité le dixième anniversaire des attentats parisiens de novembre 2015 pour semer la division et discréditer le président Emmanuel Macron, puis, début 2026, relayé une tentative de salissure liant le chef de l’État au dossier Epstein, détectée par les autorités françaises4. Cette continuité montre une infrastructure permanente, réactivée au gré de l’actualité. L’opération s’inscrit dans la stratégie d’ingérence russe plus large qui accompagne l’invasion ukrainienne.
L’intelligence artificielle au service du mensonge
À Milan, la sophistication a franchi un cap. La méthode consiste à partir d’une vidéo authentique d’une personne réelle, à la recouvrir d’images d’illustration, puis à y plaquer une narration générée par intelligence artificielle qui clone la voix du journaliste, afin d’y glisser des mensonges qui paraissent dès lors plus crédibles5. Une séquence détournée de la chaîne canadienne CBC a ainsi dépassé le million de vues avant que le diffuseur ne confirme qu’il s’agissait d’un faux, fabriqué à partir d’une voix de reporter synthétisée5.
Les récits suivent une grammaire répétitive. Une vidéo affirme faussement que des réfugiés ukrainiens ont détroussé une équipe d’Euronews ; une autre, qu’une interprète a fui la délégation ukrainienne5. Par clonage vocal, de vrais journalistes sont fait pour déclarer que les athlètes ukrainiens auraient été relégués dans des logements périphériques en raison de prétendus problèmes de comportement lors d’éditions précédentes ; un faux segment estampillé Euronews insinue que des membres de la délégation ne rentreraient pas au pays après les Jeux, suggérant une dérobade face à la mobilisation6. Le réseau de robots a aussi exploité la disqualification bien réelle de Heraskevych pour amplifier ses récits7. L’objectif est limpide : présenter les Ukrainiens comme des éléments problématiques pour éroder la sympathie européenne et le soutien à Kiev.
Quand la désinformation s’adosse aux cyberattaques
Les Jeux n’ont pas seulement été visés dans les têtes, mais aussi dans les réseaux. Le gouvernement italien a affirmé avoir bloqué une série de cyberattaques « d’origine russe » visant des installations liées à l’événement, dont des hôtels de la station alpine de Cortina d’Ampezzo où logeaient des athlètes8. Le groupe de pirates pro-russes NoName057(16) en a revendiqué une partie8.
Cette combinaison — saturation informationnelle et perturbation technique — illustre la logique hybride décrite de longue date par les analystes : frapper simultanément la confiance et l’infrastructure. Les spécialistes de la cybersécurité avaient d’ailleurs anticipé cette menace, soulignant la convergence d’opérations d’influence et d’actions cyber autour de l’événement1. Cette mécanique prolonge directement les menaces hybrides russes qui pèsent sur le continent depuis 2022, où le sabotage matériel et la manipulation cognitive avancent de concert.
Ce que Milan révèle des prochaines batailles
Resituée dans la durée, l’opération de Milan apparaît plus modeste que son aînée parisienne : les chercheurs ont relié environ 60 publications aux Jeux italiens, contre près de 190 pour Paris 20242. Mais elle fut plus étroitement focalisée sur l’Ukraine, signe d’une campagne qui affine ses cibles plutôt qu’elle n’élargit son volume. La leçon n’est pas rassurante : à mesure que les démentis des médias deviennent plus rapides, les faussaires misent sur la précision et sur la crédibilité technique du clonage vocal.
La riposte européenne reste à parfaire. La France structure la sienne, détaillée dans sa stratégie 2026-2030 contre les manipulations de l’information, tandis que l’attribution publique et la coopération entre vérificateurs progressent. Le signal à surveiller pour les prochains grands rendez-vous — sportifs comme électoraux — tient en une question : les sociétés démocratiques sauront-elles démentir un faux plus vite qu’il ne se propage. Car la véritable cible de Matriochka n’est pas tel ou tel athlète, mais la confiance même que nous accordons à ce que nous voyons à l’écran.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'opération Matriochka ?
C'est une campagne de manipulation informationnelle pro-russe repérée par l'agence française Viginum, active depuis septembre 2023. Elle diffuse de fausses vidéos imitant médias et institutions, puis interpelle des comptes influents pour les pousser à relayer ces contenus mensongers et discréditer le soutien à l'Ukraine.
Quelles fausses informations ont visé les JO de Milan ?
Plusieurs séquences fabriquées prétendaient que des réfugiés ukrainiens avaient détroussé une équipe d'Euronews, qu'une interprète avait fui la délégation ou que des athlètes ukrainiens seraient logés à l'écart pour mauvaise conduite. Toutes ces affirmations ont été démenties par les médias usurpés.
Comment sont fabriquées ces vidéos ?
Les opérateurs reprennent une vidéo authentique, la recouvrent d'images d'illustration et y plaquent une narration générée par intelligence artificielle clonant la voix d'un vrai journaliste. Le résultat paraît crédible : une fausse séquence imitant la chaîne canadienne CBC a dépassé le million de vues.
Y a-t-il eu des cyberattaques pendant les Jeux ?
Le gouvernement italien a affirmé avoir bloqué une série de cyberattaques « d'origine russe » visant des installations liées aux Jeux, dont des hôtels de Cortina d'Ampezzo. Le groupe de pirates pro-russes NoName057(16) en a revendiqué une partie, sur fond de campagne hybride coordonnée.
La campagne de Milan était-elle plus forte que celle de Paris 2024 ?
Non, elle fut de moindre ampleur. Les chercheurs ont relié environ 60 publications aux Jeux de Milan, contre près de 190 pour Paris 2024. En revanche, l'opération de Milan s'est révélée plus étroitement ciblée sur l'Ukraine, ses athlètes et ses réfugiés.
Sources
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Decode39, « Cyberattacks and Infowarfare Targeting Milano–Cortina 2026. Anatomy of a Hybrid Campaign », Decode39, 2026. https://decode39.com/13729/cyberattacks-and-infowarfare-targeting-milano-cortina-2026-anatomy-of-a-hybrid-campaign/ ↩ ↩2
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Euronews, « Fake Euronews videos used in large Milan Cortina Olympics disinformation campaign », Euronews, 25 février 2026. https://www.euronews.com/my-europe/2026/02/25/fake-euronews-videos-used-in-large-milan-olympics-disinformation-campaign ↩ ↩2 ↩3
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SGDSN / VIGINUM, « MATRYOSHKA: A pro-Russian campaign targeting media and the fact-checking community », SGDSN, 11 juin 2024. https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/20240611_NP_SGDSN_VIGINUM_Matriochka_EN_VF.pdf ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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France 24, « France detects Russia-linked Epstein smear attempt against Macron », France 24 / AFP, 6 février 2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260206-france-detects-russia-linked-epstein-smear-attempt-against-macron-govt-source ↩
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Yahoo News / BBC, « Russian propagandists generate AI videos to discredit Ukrainian Olympians », BBC News, 2026. https://www.yahoo.com/news/articles/russian-propagandists-generate-ai-videos-154600730.html ↩ ↩2 ↩3
-
France 24, « Milano Cortina 2026: Ukrainian athletes targeted by disinformation », France 24 (Truth or Fake), 16 février 2026. https://www.france24.com/en/tv-shows/truth-or-fake/20260216-milano-cortina-2026-ukranian-athletes-targeted-by-disinformation ↩
-
United24 Media, « Russian “Matryoshka” Bot Network Exploits Olympic Ban Of Ukrainian Athlete To Spread Fake News », United24 Media, 2026. https://united24media.com/latest-news/russian-matryoshka-bot-network-exploits-olympic-ban-of-ukrainian-athlete-to-spread-fake-news-15976 ↩
-
TechRadar, « Winter Olympics hit by suspected ‘Russian origin’ cyberattack », TechRadar Pro, 2026. https://www.techradar.com/pro/security/winter-olympics-hit-by-suspected-russian-origin-cyberattack-as-one-of-europes-largest-universities-also-reports-major-cybersecurity-incident ↩ ↩2
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