Guerre hybride russe : l'Europe sous le seuil du conflit
Drones sur la Pologne et le Danemark, sabotages multipliés, désinformation : décryptage 2025-2026 de la guerre hybride russe en Europe et du défi de l'attribution.

À retenir
- Les 9 et 10 septembre 2025, une vingtaine de drones russes ont violé l'espace aérien polonais, poussant Varsovie à invoquer l'article 4 de l'OTAN.
- Le Danemark a qualifié les incursions de drones sur ses aéroports d'« attaque la plus grave contre ses infrastructures critiques ».
- Plus de 110 opérations de sabotage liées à Moscou ont été recensées en Europe entre janvier et juillet 2025, surtout en Pologne et en France.
- L'OTAN a lancé l'opération Eastern Sentry le 12 septembre 2025 pour dissuader de nouvelles incursions.
Une vingtaine de drones au-dessus de la Pologne, des aéroports danois paralysés, des entrepôts incendiés de Londres à Prague : l’Europe est entrée dans une guerre qui ne dit pas son nom. Pas de déclaration, pas de front, mais une accumulation d’actes calibrés pour rester sous le seuil du conflit ouvert. C’est la signature de la guerre hybride russe — et son efficacité tient précisément à ce qu’on hésite à la nommer.
Une stratégie pensée pour l’ambiguïté
Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Moscou a intensifié ses opérations hybrides contre l’Europe. La logique est constante : atteindre des objectifs politiques en deçà d’une confrontation militaire directe, en exploitant les fragilités et les divisions des sociétés cibles. L’objectif final est de saper la cohésion européenne, d’éroder le soutien à l’Ukraine et de fragiliser l’unité transatlantique.
L’arsenal est volontairement disparate : sabotage, cyberattaques, désinformation, incursions aériennes, pression migratoire. Pris isolément, chaque acte paraît mineur ; c’est leur accumulation qui produit un effet corrosif. Cette mécanique prolonge celle que nous décrivons dans notre dossier sur les attaques hybrides russes, et elle s’est nettement durcie ces deux dernières années.
L’escalade des drones
L’année 2025 a marqué un saut qualitatif. Les 9 et 10 septembre, environ 24 drones russes ont pénétré l’espace aérien polonais ; plusieurs ont été abattus, d’autres se sont enfoncés de plusieurs centaines de kilomètres, et au moins cinq se dirigeaient vers l’aéroport de Rzeszów-Jasionka, un nœud logistique clé de l’OTAN1. Varsovie a aussitôt invoqué l’article 4 du traité de l’Alliance.
Le Danemark a connu une alerte comparable : des drones non identifiés ont survolé des installations militaires et forcé la fermeture de l’aéroport de Copenhague. La Première ministre Mette Frederiksen a parlé de « l’attaque la plus grave contre les infrastructures critiques danoises à ce jour »2. Quelques jours plus tôt, trois chasseurs russes avaient violé l’espace aérien estonien, une incursion jugée « d’une audace sans précédent » par Tallinn2.
Ces manœuvres ne sont pas aléatoires : elles testent les défenses aériennes, espionnent des sites sensibles et entretiennent un climat de tension. Moscou nie systématiquement toute implication, affirmant par exemple que la portée de ses drones n’excède pas 700 kilomètres2. Une dénégation qui illustre parfaitement la stratégie de l’ambiguïté.
Le sabotage, arme du quotidien
Moins visible que les drones, le sabotage s’est imposé comme une composante permanente de la boîte à outils russe. Les services de renseignement ont constaté un quadruplement des opérations de sabotage en Europe en 2024 par rapport à l’année précédente, avec une accélération en 20253. Entre janvier et juillet 2025, plus de 110 opérations liées à Moscou ont été recensées sur le continent, principalement en Pologne et en France4. La seule Allemagne a enregistré 320 tentatives suspectées de sabotage sur l’année4.
Les exemples se multiplient : arrestation d’un ressortissant colombien pour un incendie criminel à Varsovie, condamnation à Londres de trois hommes ayant incendié un entrepôt stockant des terminaux Starlink destinés à l’Ukraine, peine de huit ans à Prague pour un projet d’incendie dans les transports publics4. Le recours à des intermédiaires recrutés localement est devenu une marque de fabrique : il complique l’attribution et préserve le déni russe.
À ce volet matériel s’ajoute la désinformation, pilier de la stratégie. Faux récits, théories du complot et propagande anti-européenne visent à diviser l’opinion et à délégitimer les gouvernements. Les opérations ciblant de grands événements, comme celles que nous documentons à propos de la campagne de désinformation russe sur les JO de Milan 2026, montrent la sophistication croissante de ces manœuvres informationnelles.
Le casse-tête de l’attribution
Le cœur du défi européen est là : attribuer. La nature diffuse et déniable de ces actions rend difficile l’identification formelle d’un responsable étatique. Or sans attribution claire, impossible de mobiliser l’opinion, d’obtenir un consensus politique et de justifier une riposte ferme. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a averti que l’hésitation à réagir ne ferait qu’élargir la « zone grise » du conflit — cet espace où des actes hostiles restent sous le seuil de l’article 5 de l’OTAN tout en sapant la sécurité.
L’attribution exige des preuves techniques solides et une expertise juridique, alors que Moscou brouille les pistes par des infrastructures tierces. C’est aussi un défi de coordination : la fragmentation du renseignement entre États membres freine une attribution collective rapide. Reste enfin la volonté politique — accepter d’imputer publiquement la responsabilité à la Russie même sans preuve « irréfutable », dès lors qu’elle est « suffisamment convaincante » pour fonder une contre-mesure.
Riposter sans surenchérir
Face à cette menace, l’Europe et l’OTAN ont commencé à réagir. Après la violation de l’espace polonais, le secrétaire général de l’Alliance, Mark Rutte, a lancé le 12 septembre 2025 l’opération Eastern Sentry, destinée à dissuader de nouvelles incursions et à afficher la solidarité avec la Pologne, sur le modèle de Baltic Sentry instaurée en janvier 20255. Le Danemark y a engagé deux F-16 et une frégate de défense antiaérienne, la France trois Rafale, l’Allemagne quatre Eurofighter5.
La réponse doit toutefois éviter deux écueils. Trop molle, elle valide l’impunité ; trop vive, elle risque l’escalade involontaire que Moscou pourrait exploiter. Plusieurs analystes plaident pour une riposte mesurée, à la hauteur de la menace sans lui offrir le prétexte d’une confrontation directe. La stratégie passe donc par trois leviers : renforcer la résilience (cyberdéfense, protection des infrastructures, lutte contre la désinformation), améliorer l’attribution et la dissuasion, et consolider l’unité européenne et le lien transatlantique. La France a d’ailleurs formalisé son approche dans une stratégie 2026-2030 contre les manipulations de l’information.
Le signal à surveiller : la courbe des incidents
Paradoxalement, certaines analyses notent un reflux du nombre d’attaques hybrides en 2025, sans exclure une reprise en 20266. C’est précisément cette courbe qu’il faudra surveiller. Une accalmie peut signaler une dissuasion qui fonctionne — ou une simple recomposition avant une nouvelle vague. Comme le rappellent nos analyses des attaques hybrides russes en Europe, l’enjeu n’est pas de gagner une bataille, mais de tenir dans la durée. Pour l’Europe, sortir de la zone grise suppose d’abord de cesser d’hésiter à nommer l’adversaire.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la guerre hybride russe ?
C'est une stratégie mêlant actions militaires et non militaires — sabotage, cyberattaques, désinformation, incursions de drones, instrumentalisation des migrants — pour déstabiliser l'adversaire sans franchir le seuil d'une guerre ouverte. Son but est politique : saper la cohésion européenne et le soutien à l'Ukraine.
Que s'est-il passé avec les drones russes en Pologne en septembre 2025 ?
Les 9 et 10 septembre 2025, environ 24 drones russes ont pénétré l'espace aérien polonais, certains visant le hub logistique de l'OTAN à Rzeszów-Jasionka. Plusieurs ont été abattus. Varsovie a invoqué l'article 4 du traité de l'OTAN et l'Alliance a lancé l'opération Eastern Sentry.
Qu'est-ce que la « zone grise » dans un conflit ?
C'est l'espace d'actions hostiles qui ne déclenchent pas automatiquement une riposte au titre de l'article 5 de l'OTAN, mais sapent néanmoins la sécurité. La difficulté d'attribuer formellement ces actes à un État y maintient l'agresseur, qui exploite l'ambiguïté pour agir sans franchir le seuil de la guerre.
Pourquoi l'attribution des attaques hybrides est-elle si difficile ?
Parce que la Russie recourt à des intermédiaires, des infrastructures tierces et des techniques de masquage. Les auteurs sont rarement identifiés, et les normes juridiques internationales sur le sabotage non militaire restent floues, compliquant la mobilisation d'une réponse ferme et coordonnée.
Sources
-
CNN, « NATO launches “Eastern Sentry” operation in response to Russian drone incursions », CNN, 12 septembre 2025. https://www.cnn.com/2025/09/12/world/nato-operation-eastern-sentry-russia-poland-latam-intl ↩
-
Al Jazeera, « Poland briefly closes airspace as NATO increases presence in the Baltic Sea », Al Jazeera, 28 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/28/poland-briefly-closes-airspace-as-nato-increases-presence-in-the-baltic-sea ↩ ↩2 ↩3
-
NATO Veterans, « Russia’s Hybrid War On Europe: Drones, Sabotage, And What Comes Next », Nato-Veterans, 2025. https://nato-veterans.org/russias-hybrid-war-on-europe-drones-sabotage-and-what-comes-next/ ↩
-
GLOBSEC, « How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026 and What Europe Must Do », GLOBSEC, 2026. https://www.globsec.org/what-we-do/commentaries/how-russias-hybrid-warfare-will-escalate-2026-and-what-europe-must-do ↩ ↩2 ↩3
-
ABC News, « What to know about “Eastern Sentry,” NATO’s response to Russian drones », ABC News, septembre 2025. https://abcnews.go.com/International/eastern-sentry-natos-response-russian-drones/story?id=125576971 ↩ ↩2
-
France 24, « Russia’s hybrid-warfare attacks in Europe dropped this year, but could they pick up in 2026? », France 24, 28 décembre 2025. https://www.france24.com/en/europe/20251228-russia-hybrid-warfare-attacks-europe-dropped-this-year-but-could-they-pick-up-2026 ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


