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Enjeux · Menaces hybrides et guerres de l’information

Campagne « Matriochka » : anatomie d'une désinformation russe

Lancée fin 2023, la campagne pro-russe « Matriochka » usurpe médias et fact-checkers pour saper le soutien à l'Ukraine. Tactiques, IA et impact en 2025-2026.

Par ISS10 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Poupées russes gigognes symbolisant les couches imbriquées de la campagne de désinformation « Matriochka ».
Poupées russes gigognes symbolisant les couches imbriquées de la campagne de désinformation « Matriochka ». (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Révélée par VIGINUM en juin 2024, « Matriochka » est active depuis septembre 2023 et cible plus de 60 pays, la France en tête.
  2. Elle usurpe l'identité de médias et de fact-checkers (AFP, BBC, France 24) en sollicitant directement leurs équipes pour les forcer à réagir.
  3. Depuis 2025, l'opération intègre voix et images générées par IA, imitant plus de 80 organisations au premier trimestre.
  4. Malgré sa sophistication croissante, elle peine à atteindre un public réel : X a supprimé 73 % des publications échantillonnées au 2e trimestre 2025.

Le 7 février 2024, une vidéo montrant la Banque de France en flammes circule sur les réseaux, frappée du logo d’un média reconnu. L’image est fausse, fabriquée de toutes pièces. Mais elle illustre une mécanique redoutable : la campagne « Matriochka », du nom des poupées russes qui s’emboîtent, empile les couches de tromperie pour faire passer le mensonge pour une information vérifiée. Une guerre de l’usure menée dans l’espace informationnel français.

Une opération révélée au grand jour

C’est l’agence française VIGINUM, chargée de surveiller les ingérences numériques étrangères, qui a exposé la campagne dans un rapport de juin 20241. Active depuis septembre 2023, « Matriochka » vise à discréditer gouvernements, responsables publics, médias et organismes de vérification dans plus de soixante pays, la France constituant une « cible prioritaire »1. Ses narratifs attaquent le soutien français à Kiev, certaines personnalités politiques et, en 2024, les Jeux olympiques de Paris1.

La désignation de la France n’a rien d’un hasard. Puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et acteur clé de l’Union européenne et de l’OTAN, elle est un point nodal du soutien occidental. Éroder ce soutien aurait des répercussions sur la cohésion de l’alliance tout entière. Cette campagne s’inscrit dans le répertoire plus large des attaques hybrides russes qui visent l’Europe sous le seuil du conflit ouvert.

Le piège de la crédibilité empruntée

La force de « Matriochka » tient à son mode opératoire singulier. L’opération diffuse de faux contenus — reportages, graffitis, mèmes — de manière coordonnée dans les espaces de réponse de comptes X de médias, de personnalités et de cellules de vérification de plus de soixante pays1. Surtout, ses opérateurs interpellent directement leurs cibles, sur X et par courriel, pour leur demander d’« enquêter » sur ces faux contenus1.

Le calcul est retors : en sollicitant les fact-checkers, la campagne cherche à les détourner de leurs priorités et à amplifier artificiellement la visibilité de ses narratifs. Les cibles privilégiées sont des médias de référence — l’AFP, la BBC, USA Today — et des organisations anti-désinformation comme EU DisinfoLab ou « Info ou Intox » de France 241. Les vidéos manipulées, estampillées de logos volés, donnent l’illusion d’émaner de sources fiables1. Quand un média se met à couvrir le réseau, celui-ci se met à publier de faux contenus en son nom : la poupée s’emboîte dans une autre.

L’objectif sous-jacent est de créer un « effet boule de neige ». En poussant les internautes — ou les algorithmes — à réagir et à produire des « vidéos de suivi », les opérateurs transforment le public lui-même en vecteur d’amplification, souvent à son insu. Un contenu initial de faible portée peut ainsi se démultiplier par les republications et les commentaires. La campagne a particulièrement intensifié ses efforts à l’approche des Jeux olympiques de Paris 2024, événement à forte visibilité internationale propice à la déstabilisation1.

L’irruption de l’intelligence artificielle

Depuis 2025, l’opération — que les chercheurs relient aussi aux noms d’« Operation Overload » et « Storm-1679 » — a franchi un palier technologique. L’Institute for Strategic Dialogue (ISD) a documenté une nouvelle phase recourant à des voix et images générées par IA pour imiter des sources de confiance : au premier trimestre 2025, plus de quatre-vingts organisations ont été usurpées, dont trois quarts de médias, universités ou forces de l’ordre2. Beaucoup de vidéos mêlent de vraies séquences à des voix synthétiques de journalistes, de professeurs ou de policiers2.

L’ampleur est notable. Selon CheckFirst, plus de 700 courriels et près de 600 contenus falsifiés ont été diffusés depuis septembre 2024, signe d’une montée en volume et en complexité3. Au deuxième trimestre 2025, l’ISD a identifié environ 300 comptes liés à l’opération, dont 70 % des publications tentaient d’imiter des médias — Euronews, la BBC, Deutsche Welle —, contre 50 % le trimestre précédent4. Cette industrialisation rejoint les craintes exprimées dans notre analyse de la guerre hybride russe en Europe.

L’opération calque par ailleurs son tempo sur l’agenda politique. Lors des élections fédérales allemandes du début 2025, l’ISD a observé un réseau coordonné recourant à l’IA et à l’usurpation de médias pour peser sur le scrutin2. À l’approche des élections moldaves, Recorded Future a de son côté décrit une convergence d’actifs d’influence russes, dont « Matriochka », visant à fragiliser un pays candidat à l’Union européenne5. Chaque échéance démocratique devient une fenêtre de tir.

Un impact réel à relativiser

Faut-il pour autant céder à l’alarmisme ? Les données invitent à la nuance. Malgré ses investissements, « Matriochka » échoue largement à atteindre son objectif premier : engager de vrais utilisateurs et diffuser massivement ses récits4. La plupart de ses contenus reçoivent un écho limité — à l’exception d’une vidéo prétendant à tort que l’USAID payait des célébrités pour se rendre en Ukraine, qui a dépassé quatre millions de vues2.

Les plateformes ont par ailleurs durci leur réponse. Au deuxième trimestre 2025, X a supprimé 73 % des publications échantillonnées, contre 20 % au trimestre précédent ; sur TikTok et Bluesky, les taux de retrait dépassaient 90 %4. Plusieurs analyses indépendantes concluent dans le même sens : la modernisation de « Matriochka » n’a produit qu’un « succès limité », faute de toucher des audiences réelles6. Le danger n’est donc pas tant l’adhésion massive du public que l’épuisement des défenseurs : la campagne mobilise du temps, des ressources et de l’attention, et teste la résilience de l’écosystème informationnel. Elle s’apparente moins à une bombe qu’à un harcèlement de longue haleine, dont l’efficacité se mesure en doute semé plutôt qu’en conviction acquise.

Le terrain à surveiller

« Matriochka » n’est qu’une couche d’un dispositif plus vaste, qui s’active aux moments clés — élections, grands événements sportifs. Sa parenté avec d’autres opérations visant les scrutins moldaves ou la campagne de désinformation russe autour des JO de Milan 2026 rappelle que la France n’est qu’un front parmi d’autres. La réponse, elle, repose sur trois piliers : une détection précoce, à l’image du travail de VIGINUM ; une littératie numérique du grand public ; et une pression accrue sur les plateformes, qui ont montré leur capacité à réagir.

Le signal à observer dans les mois qui viennent est l’évolution de la part d’IA dans ces opérations. Tant que les hypertrucages restent détectables et la mobilisation organique faible, la menace demeure gérable. Mais la sophistication progresse vite, et la vigilance ne saurait faiblir — un enjeu central de la stratégie française 2026-2030 contre les manipulations de l’information. Car dans cette guerre d’un genre nouveau, le but n’est pas toujours de convaincre : bien souvent, il suffit de faire douter pour avoir gagné.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la campagne « Matriochka » ?

C'est une opération de désinformation pro-russe active depuis septembre 2023, révélée par l'agence française VIGINUM en juin 2024. Aussi appelée Operation Overload ou Storm-1679, elle vise à saper le soutien occidental à l'Ukraine en usurpant l'identité de médias et de vérificateurs de faits.

Comment fonctionne cette opération ?

Elle diffuse de faux contenus estampillés de logos de médias réputés, puis interpelle directement sur X et par courriel les rédactions et fact-checkers pour les pousser à enquêter sur ces faux. Le but est de saturer l'espace informationnel et de détourner les ressources de vérification.

L'intelligence artificielle est-elle utilisée ?

Oui. Depuis 2025, l'opération recourt à des voix et images générées par IA pour imiter journalistes, universitaires et policiers. Au premier trimestre 2025, elle a usurpé plus de 80 organisations, intégrant souvent de vraies séquences vidéo à des voix synthétiques.

Cette campagne est-elle efficace ?

Sa portée réelle reste limitée. Malgré sa sophistication, elle peine à engager de vrais utilisateurs : les plateformes suppriment une large part de ses contenus (73 % sur X au 2e trimestre 2025). Son effet tient surtout à l'épuisement qu'elle impose aux vérificateurs.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. VIGINUM / SGDSN, « MATRYOSHKA: A pro-Russian campaign targeting media and the fact-checking community », Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, 11 juin 2024. https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/20240611_NP_SGDSN_VIGINUM_Matriochka_EN_VF.pdf 2 3 4 5 6 7 8

  2. Institute for Strategic Dialogue, « Stolen voices: Russia-aligned operation manipulates audio and images to impersonate experts », ISD, 2025. https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/stolen-voices-russia-aligned-operation-manipulates-audio-and-images-to-impersonate-experts/ 2 3 4

  3. CheckFirst, « Operation Overload: An AI-fuelled escalation of the Kremlin-linked propaganda effort », CheckFirst, 2025. https://checkfirst.network/operation-overload-an-ai-fuelled-escalation-of-the-kremlin-linked-propaganda-effort/

  4. Institute for Strategic Dialogue, « Operation Overload’s underwhelming influence and evolving tactics », ISD, 2025. https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/operation-overloads-underwhelming-influence-and-evolving-tactics/ 2 3

  5. Recorded Future, « Russian Influence Assets Converge on Moldovan Elections », Recorded Future, 2025. https://www.recordedfuture.com/research/russian-influence-assets-converge-on-moldovan-elections

  6. DISA, « Modernization of Russia’s “Matryoshka” Disinformation Campaign Yields Limited Success », DISA, 2025. https://disa.org/modernization-of-russias-matryoshka-disinformation-campaign-yields-limited-success/

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