Migrations climatiques : la grande relocalisation a commencé
45,8 millions de déplacements en 2024, 216 millions de migrants internes d'ici 2050 : panorama 2025 des migrations climatiques, de leurs cartes de risque et de leurs angles morts juridiques.

À retenir
- Les catastrophes ont provoqué 45,8 millions de déplacements internes en 2024, un record depuis 2008, dont 99,5 % liés au climat.
- Fin 2024, 83,4 millions de personnes vivaient en situation de déplacement interne dans le monde.
- La Banque mondiale projette jusqu'à 216 millions de migrants climatiques internes d'ici 2050 dans six régions.
- Une action climatique rapide pourrait réduire cette migration de 80 %.
- Les migrants climatiques ne disposent toujours pas d'un statut juridique clair en droit international.
Onze millions d’Américains contraints de fuir ouragans et incendies en une seule année. Des deltas asiatiques qui s’enfoncent sous les flots. Le Sahel qui se vide à mesure que la pluie se raréfie. Les migrations climatiques ne sont plus une projection pour 2050 : elles se mesurent déjà, par dizaines de millions, et redessinent la carte humaine de la planète.
Un record qui n’a rien d’abstrait
Les données 2025 ont fait tomber un mur statistique. Selon le rapport mondial de l’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC), les catastrophes ont provoqué 45,8 millions de déplacements internes en 2024 — le chiffre annuel le plus élevé depuis le début du suivi en 2008, et plus du double de la moyenne de la décennie écoulée1. Fait décisif : les événements météo-climatiques, beaucoup aggravés par le réchauffement, en représentent 99,5 %1. La presse scientifique a résumé l’ampleur du choc en une formule : ouragans, incendies et autres catastrophes ont déplacé un nombre record de personnes en 20242.
Le tableau d’ensemble est tout aussi frappant. Fin 2024, 83,4 millions de personnes vivaient en situation de déplacement interne, conflits et catastrophes confondus, un niveau sans précédent3. Et le phénomène ne concerne pas que les pays pauvres : les États-Unis ont enregistré 11 millions de déplacements liés aux catastrophes, le record mondial pour un seul pays, soit près d’un quart du total1. Les cyclones, à eux seuls, expliquent 54 % des déplacements de l’année, et 29 pays ou territoires ont battu leur propre record1.
Pourquoi certaines populations partent et d’autres restent
La vulnérabilité n’est pas qu’une affaire de géographie. Les régions côtières et les zones arides sont en première ligne — du Bangladesh aux Philippines, du Vietnam au Soudan du Sud. Mais c’est la pauvreté qui transforme un aléa en exil. Les populations dépendantes de l’agriculture, déjà fragiles, sont les premières frappées par sécheresses et inondations.
Paradoxe cruel : les plus démunis sont aussi ceux qui peinent le plus à partir. Migrer coûte cher ; faute de moyens, beaucoup restent piégés dans des zones devenues invivables. Les inégalités de genre aggravent encore la donne, les femmes assumant souvent les tâches domestiques et agricoles dans des contextes de déplacement particulièrement précaires. Cette mécanique de l’immobilité forcée est le grand angle mort des politiques publiques.
Les conséquences se paient des deux côtés. Pour le migrant, le départ signifie souvent la perte de ses biens, de ses réseaux et de repères identitaires, puis l’arrivée dans des zones où l’emploi, l’école et les soins manquent — terreau d’aliénation et de marginalisation. Pour les communautés d’accueil, l’afflux tend les ressources locales : eau, nourriture, services publics deviennent objets de concurrence, parfois de conflit ouvert. C’est de cette friction que naissent les crispations sociales et les récits de rejet.
Les dynamiques, enfin, sont rarement linéaires. La migration peut être temporaire ou définitive, interne ou internationale, et se mêle souvent à d’autres causes — conflits, recherche d’emploi. Un même individu peut fuir à la fois la sécheresse et la guerre, ce qui rend toute prévision délicate et nourrit, on le verra, des tensions exploitables.
Une carte mondiale des points de rupture
Les outils de cartographie et les systèmes d’information géographique permettent désormais d’anticiper ces flux. Le rapport Groundswell de la Banque mondiale en est l’exemple le plus cité : il projette que le changement climatique pourrait contraindre jusqu’à 216 millions de personnes à migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici 2050, dans six régions du monde4.
La hiérarchie des risques y est nette. L’Afrique subsaharienne arrive en tête avec jusqu’à 86 millions de migrants internes, devant l’Asie de l’Est et le Pacifique (49 millions), l’Asie du Sud (40 millions), l’Afrique du Nord (19 millions), l’Amérique latine (17 millions) et l’Europe de l’Est et l’Asie centrale (5 millions)5. Surtout, le rapport délivre un message d’espoir : une action immédiate et concertée de réduction des émissions pourrait diminuer l’ampleur de cette migration de 80 %5. La trajectoire n’est donc pas écrite. La Banque mondiale prévient toutefois que des foyers de migration climatique interne pourraient apparaître dès 2030, avant de s’étendre et de s’intensifier à l’horizon 20506.
Ces points de rupture se concentrent souvent dans des régions déjà fragiles, où la catastrophe naturelle se double d’une instabilité politique — un cocktail que nous analysons dans notre dossier sur la gestion des catastrophes naturelles en zones tendues.
Un vide juridique et un risque d’instrumentalisation
Sur le plan du droit, le « réfugié climatique » n’existe pas. Contrairement aux réfugiés politiques, protégés par la Convention de Genève, les personnes déplacées par le climat ne disposent d’aucun statut spécifique, ce qui complique leur accès à l’aide et à des droits fondamentaux. Des cadres existent — l’Accord de Paris reconnaît les déplacements liés au climat, le Pacte mondial pour les migrations de 2018 appelle à la coopération, et l’Organisation internationale pour les migrations agit sur le terrain — mais aucun ne crée d’obligation contraignante.
Ce flou nourrit les tensions. L’afflux de nouveaux arrivants pèse sur les ressources locales et peut raviver des conflits, comme l’avait montré la crise migratoire européenne de 2015, propice aux discours populistes et nationalistes. En l’absence de statut, ces populations basculent dans une zone grise administrative où la solidarité dépend du bon vouloir des États, et où la moindre crise économique transforme l’accueil en rejet. Pire, les flux migratoires deviennent une arme : leur instrumentalisation aux frontières de l’Europe s’inscrit dans des stratégies de pression hybride que nous décrivons dans notre analyse de la guerre hybride russe en Europe. Le climat ajoute donc un carburant aux crises migratoires que l’Europe peine déjà à gérer, comme l’examine notre dossier sur la gestion des crises migratoires en Europe.
Le signal à surveiller : adaptation ou subir
Deux voies se dessinent. Subir, en laissant les déplacements s’accumuler sans cadre ni anticipation, au risque d’attiser les conflits et la xénophobie. Ou agir, en investissant dans l’adaptation — infrastructures résilientes, gestion de l’eau, agriculture durable — et en construisant des politiques migratoires qui reconnaissent et protègent ces populations. Cette seconde voie rejoint d’ailleurs les enjeux démographiques de fond que nous traitons dans notre analyse vieillissement et migration, où la mobilité peut aussi répondre à des besoins de main-d’œuvre.
L’indicateur à suivre est désormais limpide : la part des déplacements liés au climat dans le bilan annuel de l’IDMC. Tant qu’elle frôle les 100 %, la priorité n’est plus de débattre de l’existence du phénomène, mais de décider qui, des États ou du chaos, en écrira la suite.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de personnes ont été déplacées par des catastrophes en 2024 ?
Selon l'IDMC, les catastrophes ont provoqué 45,8 millions de déplacements internes en 2024, le chiffre annuel le plus élevé depuis le début du suivi en 2008. Les événements météo-climatiques, souvent aggravés par le changement climatique, en représentent 99,5 %.
Combien de migrants climatiques la Banque mondiale projette-t-elle d'ici 2050 ?
Le rapport Groundswell de la Banque mondiale estime que le changement climatique pourrait contraindre jusqu'à 216 millions de personnes à migrer à l'intérieur de leur propre pays d'ici 2050, dans six grandes régions. Une action climatique rapide pourrait réduire ce total de 80 %.
Les réfugiés climatiques existent-ils en droit international ?
Non, pas en tant que statut. Contrairement aux réfugiés politiques, les personnes déplacées par le climat ne bénéficient d'aucune protection juridique spécifique. Ce vide complique leur accès à l'aide humanitaire et nourrit le débat sur la création d'un cadre dédié.
Quelles régions sont les plus exposées aux migrations climatiques ?
L'Afrique subsaharienne arrive en tête des projections de la Banque mondiale (jusqu'à 86 millions de migrants internes d'ici 2050), devant l'Asie de l'Est et le Pacifique (49 millions) et l'Asie du Sud (40 millions). Zones côtières et régions arides concentrent les vulnérabilités.
Sources
-
Internal Displacement Monitoring Centre, « 2025 Global Report on Internal Displacement (GRID) », IDMC, mai 2025. https://www.internal-displacement.org/global-report/grid2025/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Scientific American, « Hurricanes, Wildfires and Other Disasters Displaced a Record 46 Million People Last Year », Scientific American, 2025. https://www.scientificamerican.com/article/hurricanes-wildfires-and-other-disasters-displaced-a-record-46-million/ ↩
-
ONU Info, « Number of internally displaced breaks new record with no let-up in conflicts, disasters », UN News, 13 mai 2025. https://news.un.org/en/story/2025/05/1163176 ↩
-
Banque mondiale, « Climate Change Could Force 216 Million People to Migrate Within Their Own Countries by 2050 », communiqué de presse, 13 septembre 2021. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2021/09/13/climate-change-could-force-216-million-people-to-migrate-within-their-own-countries-by-2050 ↩
-
Banque mondiale, « Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration » (Overview), World Bank Group, 2021. https://documents1.worldbank.org/curated/en/540941631203608570/pdf/Overview.pdf ↩ ↩2
-
Banque mondiale, « Millions on the move: What climate change could mean for internal migration », World Bank Blogs, 2021. https://blogs.worldbank.org/en/voices/millions-move-what-climate-change-could-mean-internal-migration ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


