Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Chine

La diplomatie vaccinale de la Chine, d'une crise à un empire sanitaire

Des doses de Sinopharm aux 500 millions de dollars promis à l'OMS : comment la Chine a transformé la pandémie en levier d'influence sanitaire durable.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Cartons de vaccins chinois déchargés d'un avion-cargo lors d'une livraison à un pays en développement
Cartons de vaccins chinois déchargés d'un avion-cargo lors d'une livraison à un pays en développement (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Fin 2022, la Chine avait livré environ 2,3 milliards de doses de vaccins anti-COVID à plus de 110 pays, principalement par la vente plutôt que par le don.
  2. En mai 2025, Pékin a promis 500 millions de dollars supplémentaires à l'OMS sur cinq ans, devenant le premier contributeur étatique après le retrait américain.
  3. La livraison de doses a cédé la place à la « route de la soie sanitaire » : usines d'insuline, d'antirétroviraux et de vaccins implantées en Afrique.
  4. Le choix des pays bénéficiaires a suivi des logiques politiques — affinité avec Pékin, absence de liens avec Taïwan — plus que les seuls besoins.
  5. Le doute sur l'efficacité des vaccins chinois, qui a poussé Brésil et Thaïlande à se détourner, reste le talon d'Achille de cette stratégie.

En mai 2025, quelques mois après que Washington a claqué la porte de l’Organisation mondiale de la santé, Pékin a sorti son chéquier : 500 millions de dollars promis sur cinq ans.1 D’un geste, la Chine est devenue le premier bailleur étatique de l’institution, comblant une partie du gouffre laissé par le départ américain.1 La scène résume une trajectoire entamée cinq ans plus tôt, au plus fort de la pandémie, quand les cartons de vaccins chinois descendaient des avions-cargos aux quatre coins du Sud global.

Des avions-cargos chargés de soft power

Quand le COVID-19 paralyse la planète, la Chine flaire l’occasion. Tandis que les pays riches se disputent les fioles de Pfizer et de Moderna, Pékin déploie ses propres sérums — Sinopharm et Sinovac — vers les nations laissées de côté. À la fin de 2022, environ 2,3 milliards de doses chinoises ont rejoint plus de 110 pays, selon le ChinaPower Project du centre américain CSIS.2 Le geste est massif, mais il n’a rien d’une aumône.

Car l’essentiel de ces doses a été vendu, non offert. Le même décompte établit qu’environ 96 % des vaccins fournis par la Chine ont été achetés par les pays récipiendaires.2 L’aide existe bien — Pékin a expédié plus de 239 millions de doses gratuites — mais elle reste minoritaire face à l’effort commercial.2 La Chine a aussi privilégié le canal bilatéral, de gouvernement à gouvernement, plutôt que le dispositif multilatéral COVAX, ce qui lui a permis d’apposer son drapeau sur chaque livraison.2

L’opération a néanmoins de quoi impressionner par son ampleur financière. Selon le laboratoire de recherche AidData, la Chine a fourni pour plus de 4,6 milliards de dollars d’équipements médicaux et de vaccins aux pays en développement entre 2020 et 2022 — davantage que les États-Unis, l’Allemagne ou le Japon sur la même période.3 Cette générosité calculée s’inscrit dans le sillage de l’initiative des nouvelles routes de la soie, dont elle constitue le prolongement sanitaire.

Une carte tracée par la géopolitique

Qui a reçu les doses chinoises ? La réponse en dit long sur la méthode. Selon AidData, Pékin a sélectionné ses bénéficiaires moins en fonction de leurs besoins que de critères politiques : forte affinité diplomatique avec la Chine et, souvent, absence de relations avec Taïwan.3 Les pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est, déjà liés à Pékin par des projets d’infrastructure, ont été servis en priorité.

La mise en scène, elle, a été soignée. À la mi-septembre 2021, au moins 84 pays avaient organisé des cérémonies officielles pour accueillir publiquement leurs cargaisons chinoises, autant d’images de gratitude diffusées par les médias d’État.2 L’Asie du Sud-Est a constitué une cible privilégiée : environ un tiers des vaccins chinois est parti vers les pays de l’ASEAN.2

Cette diplomatie de la fiole prolonge sur le terrain sanitaire une influence déjà solidement installée, à l’image de l’emprise économique de la Chine en Afrique. Elle contraste aussi avec le registre plus offensif de la diplomatie du « loup guerrier » : ici, Pékin avance le sourire aux lèvres, en sauveur plutôt qu’en adversaire.

De la fiole à l’usine : la route de la soie sanitaire

La pandémie refluant, la Chine a changé de braquet. Livrer des doses ne suffit plus ; il s’agit désormais de construire. Sous la bannière de la « route de la soie sanitaire », Pékin implante des usines de médicaments essentiels chez ses partenaires africains. En octobre 2025, plusieurs projets ont été annoncés pour produire localement insuline, antirétroviraux et vaccins.4

Les exemples se multiplient. Au Nigeria, un partenariat entre l’agence nationale de biotechnologie et la firme Shanghai Haiqi Industrial vise à bâtir une usine d’insuline destinée à des millions de diabétiques.4 En Côte d’Ivoire, le laboratoire Shanghai Fosun Pharmaceutical achève près d’Abidjan une usine de 50 millions d’euros, capable de produire jusqu’à 5 milliards de comprimés par an, dont des traitements antipaludiques.5 Le plan d’action de Pékin pour 2025-2027 fait d’ailleurs de la santé l’une des dix grandes initiatives du partenariat sino-africain.4

Le calcul est limpide. En passant de la dose à la chaîne de production, la Chine ancre durablement sa présence et se rend plus difficile à remplacer. Cette logique d’écosystème industriel rappelle celle déployée dans les hautes technologies, du développement de l’intelligence artificielle aux semi-conducteurs : capter non pas un marché, mais toute une filière.

Le vide américain, l’aubaine chinoise

Le retournement de 2025 a offert à Pékin une fenêtre inespérée. En se retirant de l’OMS — un départ achevé en janvier 2026 —, les États-Unis ont privé l’agence de leur contribution, la plus élevée, et l’ont forcée à amputer son budget et son encadrement.67 Washington devait verser 261 millions de dollars au titre du budget 2024-2025 ; la Chine, elle, avait promis 175 millions pour la même période.6

Le geste de mai 2025 a changé l’échelle. Avec 500 millions de dollars supplémentaires sur cinq ans, la Chine est devenue le premier contributeur étatique de l’OMS.1 Or l’influence suit l’argent : les analystes du média spécialisé Think Global Health soulignent que ce retrait américain pourrait permettre à Pékin de placer ses ressortissants aux postes laissés vacants et de peser davantage sur les normes sanitaires mondiales.6 La Chine s’est aussi posée en soutien de l’accord de l’OMS sur les pandémies, que les États-Unis n’ont pas signé.6

Le doute qui fragilise l’édifice

Reste une ombre tenace au tableau. L’efficacité des vaccins chinois a été contestée, et plusieurs pays, dont le Brésil et la Thaïlande, ont suspendu ou abandonné leur usage après une première phase d’adoption.8 L’industrie pharmaceutique chinoise, longtemps critiquée pour des taux d’efficacité jugés modestes et un déficit de transparence, a précisément cherché dans cette diplomatie une forme de légitimité internationale.8

Le dilemme des pays bénéficiaires est réel : entre l’accès rapide à un produit disponible et la crainte d’une dépendance assortie d’attentes politiques, beaucoup avancent prudemment. Certains gouvernements ont publiquement remercié Pékin d’avoir répondu à l’urgence quand les vaccins occidentaux manquaient ; d’autres redoutent qu’accepter l’aide chinoise ne s’accompagne, à terme, d’une pression pour aligner leur politique étrangère sur celle de Pékin. La méfiance, alimentée par les controverses sur la qualité et par une transparence jugée insuffisante, constitue le contrepoids permanent de cette stratégie — et le principal levier dont disposent les puissances occidentales pour contester l’avancée chinoise.

Ce qu’il faut surveiller

La diplomatie vaccinale chinoise a mué : d’une réponse d’urgence, elle est devenue une infrastructure d’influence, des laboratoires africains jusqu’aux couloirs de Genève. Le signal à guetter n’est plus le nombre de doses livrées, mais la capacité de Pékin à transformer ses usines et ses chèques en pouvoir normatif durable au sein des institutions sanitaires mondiales. Si la défiance sur la qualité s’estompe et que le vide américain perdure, la Chine pourrait écrire une part des règles de la santé mondiale de demain — un basculement plus discret, mais autrement plus profond qu’une cargaison de vaccins.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de vaccins la Chine a-t-elle distribués pendant la pandémie ?

Fin 2022, Pékin avait expédié environ 2,3 milliards de doses vers plus de 110 pays, selon le ChinaPower Project du CSIS. L'essentiel a été vendu et non donné : environ 96 % des doses fournies par la Chine ont été achetées par les pays récipiendaires plutôt qu'offertes.

Pourquoi la Chine finance-t-elle autant l'OMS depuis 2025 ?

Le retrait des États-Unis de l'Organisation mondiale de la santé a ouvert un trou budgétaire d'environ 600 millions de dollars. En promettant 500 millions de dollars sur cinq ans en mai 2025, la Chine est devenue le premier contributeur étatique, gagnant influence et postes au sein de l'institution.

Qu'est-ce que la « route de la soie sanitaire » ?

C'est le volet santé des nouvelles routes de la soie. Après les livraisons de doses, la Chine implante désormais en Afrique des usines de médicaments essentiels — insuline, antirétroviraux, vaccins — pour ancrer durablement sa présence et renforcer la souveraineté sanitaire de ses partenaires.

Les vaccins chinois ont-ils été contestés ?

Oui. Plusieurs pays, dont le Brésil et la Thaïlande, ont suspendu ou abandonné les vaccins chinois après une adoption initiale, en raison de doutes sur leur efficacité. Cette défiance, amplifiée par une transparence jugée insuffisante, demeure le principal point faible de la diplomatie vaccinale de Pékin.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Caixin Global, « $500 Million Pledge Makes China Top WHO Donor After U.S. Withdrawal », Caixin Global, 23 mai 2025. https://www.caixinglobal.com/2025-05-23/500-million-pledge-makes-china-top-who-donor-after-us-withdrawal-102322304.html 2 3

  2. ChinaPower Project, « Is China’s Covid-19 Diplomacy Succeeding? », CSIS, 2023. https://chinapower.csis.org/china-covid-medical-vaccine-diplomacy/ 2 3 4 5 6

  3. AidData, « Mapping China’s COVID-19 aid footprint », AidData (William & Mary), 2023. https://www.aiddata.org/blog/mapping-chinas-covid-19-aid-footprint 2

  4. South China Morning Post, « China’s ‘health silk road’ in Africa gets a boost with insulin and other pharma projects », South China Morning Post, octobre 2025. https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3328598/chinas-health-silk-road-africa-gets-boost-insulin-and-other-pharma-projects 2 3

  5. NTU-SBF Centre for African Studies, « Chinese pharma firms expand footprint in Africa », Nanyang Technological University, 2025. https://www.ntu.edu.sg/cas/news-events/news/detail/chinese-pharma-firms-expand-footprint-in-africa

  6. Think Global Health, « U.S. WHO Exit Could Expand China’s Influence », Think Global Health (Council on Foreign Relations), 2025. https://www.thinkglobalhealth.org/article/us-who-exit-could-expand-chinas-influence 2 3 4

  7. HHS.gov, « United States Completes WHO Withdrawal », U.S. Department of Health and Human Services, janvier 2026. https://www.hhs.gov/press-room/united-states-completes-who-withdrawal.html

  8. Future Directions International, « China’s Vaccine Diplomacy, the “Health Silk Road” and a Global Pledge », Future Directions International, 2021. https://www.futuredirections.org.au/publication/chinas-vaccine-diplomacy-the-health-silk-road-and-a-global-pledge/ 2

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail