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Radars chinois : la traque des avions furtifs

Avec ses radars métriques anti-furtivité, la Chine défie l'avantage des F-22 et F-35 américains. Enquête sur une arme discrète mais décisive.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Antenne d'un grand radar de surveillance aérienne chinois orientée vers le ciel
Antenne d'un grand radar de surveillance aérienne chinois orientée vers le ciel (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Au Salon mondial du radar de Hefei, en mai 2025, la Chine a exposé plus de cent radars, dont des modèles présentés comme capables de pister les chasseurs furtifs américains.
  2. Ces radars exploitent les ondes longues (VHF/UHF), contre lesquelles la furtivité des F-22 et F-35, optimisée pour d'autres fréquences, perd une partie de son efficacité.
  3. Mais ces radars repèrent sans viser : ils donnent une direction, pas une cible assez précise pour un tir de missile.
  4. Ce maillage de capteurs est la colonne vertébrale de la stratégie chinoise de déni d'accès (A2/AD) en mer de Chine.
  5. Le Pentagone classe désormais l'aviation et la défense aérienne chinoises parmi les plus puissantes au monde.

Au Salon mondial du radar de Hefei, en mai 2025, la Chine a déroulé sa vitrine : plus de cent radars alignés, et parmi eux une promesse audacieuse. L’un d’eux, baptisé JY-27V, serait capable de débusquer les chasseurs furtifs américains, ces F-22 et F-35 conçus pour rester invisibles.1 Pour Washington, dont la supériorité aérienne repose depuis trente ans sur l’art de ne pas être vu, l’affirmation touche un nerf sensible.

L’arme qui prétend voir l’invisible

L’avion furtif n’est pas réellement transparent. Il est sculpté pour renvoyer le moins d’écho possible aux radars qui scrutent le ciel, et recouvert de matériaux qui absorbent leurs ondes. Mais cette ruse a une faille : elle est calibrée contre une famille précise de fréquences, les ondes courtes utilisées par les radars de conduite de tir.

Les ingénieurs chinois ont visé l’angle mort. Le JY-27V travaille en bande VHF, dans le spectre des ondes métriques, entre 30 et 300 mégahertz.1 Or, à ces longueurs d’onde — plusieurs mètres —, la furtivité géométrique perd de son efficacité : l’onde n’épouse plus les arêtes finement dessinées de l’appareil et se met à révéler sa silhouette brute.2 Un chasseur dont la signature est réduite à une fraction de mètre carré pour un radar classique peut redevenir bien plus visible dans la bande métrique.3

Le constructeur, la China Electronics Technology Group Corporation (CETC), géant d’État de l’électronique de défense, en a fait sa pièce maîtresse. Monté sur camion, le JY-27V se déploierait ou se replierait en dix minutes, selon son fabricant.4 À ses côtés, le YLC-8E, radar de veille en bande UHF présenté comme une alerte avancée longue portée contre la furtivité, et le SLC-7, capable de suivre aussi bien des avions que des drones, des hélicoptères ou des roquettes.5 Un trio que les médias chinois décrivent comme un filet tendu vers le ciel.

Détecter n’est pas viser

Reste un mot de prudence, et il est de taille. Ces performances spectaculaires sont d’abord avancées par des sources officielles chinoises, et aucune démonstration indépendante n’est venue les confirmer.1 Surtout, la physique impose un compromis impitoyable.

Si les ondes longues voient la furtivité, elles la voient mal. Faute de résolution, un radar métrique signale la présence d’un appareil et une direction approximative, mais pas une position assez fine pour guider un missile.2 Les spécialistes résument le problème d’une formule : ces radars fournissent une alerte, pas une « piste de qualité-tir ».6 Pour obtenir un écho exploitable par une arme, il faudrait des antennes démesurées, difficiles à transporter et faciles à repérer.6

La parade chinoise consiste donc à enchaîner les capteurs : un radar métrique sonne l’alarme et oriente le regard, puis un radar plus précis prend le relais pour affiner la cible. C’est une chaîne, et chaque maillon peut être brouillé, leurré ou détruit. La même logique de fusion vaut pour l’autre grand chantier de Pékin, la défense antimissile face aux armes hypersoniques, où la rapidité de détection conditionne toute riposte.

Un mur de capteurs en mer de Chine

C’est là que le radar quitte le stand d’exposition pour devenir géopolitique. Ces systèmes forment l’ossature de ce que les stratèges appellent le déni d’accès, ou A2/AD : l’art de rendre une zone si dangereuse qu’aucun adversaire n’ose s’en approcher. La Chine y mêle missiles, radars transhorizon, satellites et guerre électronique pour tenir à distance les forces américaines au large de ses côtes.7

La mer de Chine méridionale en offre la démonstration concrète. Sur ses îlots artificiels des Spratly, Pékin a bâti depuis 2022 de nouvelles installations dédiées au renseignement électromagnétique et à la guerre électronique, observe le centre américain CSIS à partir d’images satellitaires.8 Ses trois principaux avant-postes — les récifs de Fiery Cross, Mischief et Subi — ont vu fleurir antennes et radômes, dont une paire achevée sur Subi début 2025.8 L’objectif : une couverture quasi continue de ces eaux contestées, et la capacité de contester à d’autres l’usage du spectre en cas de conflit.8

À cette toile maritime s’ajoute un volet spatial. Le suivi des objets en orbite et la surveillance des activités adverses prolongent le radar vers le ciel le plus haut, dans la continuité du développement des capacités antisatellites chinoises.

Une pièce d’un puzzle bien plus vaste

Le radar n’est qu’un fil de la trame. Le Pentagone, dans son rapport annuel de décembre 2024 sur la puissance militaire chinoise, décrit une armée de l’air et une aéronavale qui alignent ensemble plus de 3 150 appareils, dont quelque 2 400 avions de combat — la troisième flotte du monde.9 La même évaluation crédite Pékin de plus de six cents têtes nucléaires opérationnelles et du premier arsenal hypersonique mondial.910

Dans cet ensemble, les radars jouent le rôle des yeux. Ils donnent sens aux missiles, aux chasseurs et aux navires en leur fournissant la donnée qui déclenche l’action. Cette densification s’inscrit dans une modernisation militaire d’ensemble méthodique, où chaque brique renforce les autres. Et elle pousse les voisins — Japon, Inde, Taïwan — à muscler à leur tour leurs propres défenses, alimentant une spirale régionale.

Ce qu’il faut surveiller

L’enjeu n’est pas de savoir si la Chine peut « voir » un F-35 : à grande maille, sans doute. Il est de savoir si elle peut transformer cette détection en coup au but. C’est tout le pari de l’intégration : faire dialoguer des dizaines de capteurs assez vite pour combler le fossé entre repérer et frapper.

Le signal à guetter n’est donc pas le prochain radar dévoilé en grande pompe, mais la preuve, un jour, que ces capteurs fonctionnent comme un seul organisme. Tant qu’elle manque, la furtivité conserve une marge ; le jour où elle apparaîtra, l’équilibre du Pacifique aura discrètement basculé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment un radar peut-il repérer un avion furtif ?

La furtivité est calibrée contre les radars à ondes courtes. Les radars à ondes longues, dits métriques (VHF), voient surtout la silhouette de l'appareil : sa forme et ses matériaux absorbants leur échappent en partie, ce qui rend l'avion à nouveau visible, mais sans grande précision.

La Chine peut-elle vraiment abattre un F-35 grâce à ces radars ?

Pas directement. Ces radars détectent un avion furtif et indiquent sa direction approximative, mais pas avec la précision nécessaire pour guider un missile. Il faut ensuite relayer un capteur plus fin. Détecter n'est pas viser : c'est tout l'enjeu de la chaîne de tir.

Qu'est-ce que la stratégie de déni d'accès (A2/AD) ?

C'est l'art de rendre une zone trop dangereuse pour qu'un adversaire s'en approche. La Chine combine radars, missiles, satellites et guerre électronique pour tenir à distance les forces américaines près de ses côtes, en mer de Chine et autour de Taïwan.

Qui fabrique ces radars chinois ?

Le principal concepteur est la China Electronics Technology Group Corporation (CETC), conglomérat d'État. Elle a présenté plus de cent radars au Salon mondial du radar de Hefei en mai 2025, dont les modèles JY-27V, YLC-8E et SLC-7 mis en avant pour leurs capacités anti-furtivité.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. South China Morning Post, « China aims new JY-27V radar at stealthy targets, such as America’s fifth-gen fighters », South China Morning Post, mai 2025. https://www.scmp.com/news/china/military/article/3311054/china-aims-new-jy-27v-radar-stealthy-targets-such-americas-fifth-gen-fighters 2 3

  2. Fly A Jet Fighter, « How radars detect stealth aircraft today », flyajetfighter.com, 2024. https://www.flyajetfighter.com/how-radars-detect-stealth-aircraft-today/ 2

  3. Scienpress, « Low Observable Principles, Stealth Aircraft and Anti-Stealth Technologies », Journal of Computations & Modelling, 2014. http://www.scienpress.com/download.asp?ID=1040

  4. Global Times, « China showcases latest anti-stealth technologies at radar expo », Global Times, 17 mai 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202505/1334265.shtml

  5. Global Times, « China exhibits world-class anti-drone, long-range, anti-stealth radars at expo », Global Times, 19 mai 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202505/1334390.shtml

  6. Secret Projects Forum, « Counter Stealth » (discussion technique sur les radars VHF/UHF et la qualité-tir), secretprojects.co.uk, consulté en 2026. https://www.secretprojects.co.uk/threads/counter-stealth.21803/ 2

  7. Pacific Forum, « Attaining All-Domain Control: China’s Anti-Access/Area Denial (A2/AD) Capabilities in the South China Sea », Issues & Insights, 2025. https://pacforum.org/publications/issues-insights-issues-and-insights-volume-25-wp-2-attaining-all-domain-control-chinas-anti-access-area-denial-a2-ad-capabilities-in-the-south-china-sea/

  8. Asia Maritime Transparency Initiative, « China’s Spratly ISR and EW Upgrades », CSIS, 2025. https://amti.csis.org/chinas-spratly-isr-and-ew-upgrades/ 2 3

  9. U.S. Department of Defense, « Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2024 — Fact Sheet », defense.gov, 18 décembre 2024. https://media.defense.gov/2024/Dec/18/2003615417/-1/-1/0/2024-CMPR-FACT-SHEET.PDF 2

  10. Air & Space Forces Magazine, « Pentagon Report: China Expands Military Reach for Global Power », airandspaceforces.com, décembre 2024. https://www.airandspaceforces.com/pentagon-report-china-project-power-global/

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