L'expansion maritime de la Chine en mer de Chine méridionale
Récifs bétonnés, garde-côtes armés, jugement de 2016 ignoré : décryptage de l'expansion maritime de la Chine en mer de Chine méridionale et des tensions.

À retenir
- Près d'un tiers du commerce maritime mondial transite par la mer de Chine méridionale, soit plus de 3 000 milliards de dollars par an.
- La Chine revendique près de 90 % de cette mer via la « ligne en neuf traits », jugée sans base légale en 2016.
- Depuis 2013, Pékin a créé environ 3 200 acres d'îles artificielles dans les Spratleys, dotées de pistes, radars et batteries de missiles.
- En août 2025, une collision entre deux navires chinois poursuivant un bateau philippin a marqué un pic de tension à Scarborough.
- Les garde-côtes et la milice maritime sont au cœur d'une stratégie de coercition sous le seuil du conflit ouvert.
Le 11 août 2025, deux navires chinois — un destroyer de la marine et un bâtiment des garde-côtes — sont entrés en collision en pleine poursuite d’un patrouilleur philippin, près du récif de Scarborough1. L’avant du garde-côte chinois a été gravement endommagé. La scène, presque absurde, résume la tension qui règne dans l’une des mers les plus disputées de la planète : ici, l’expansion maritime de la Chine se heurte à la résistance obstinée de ses voisins.
Une artère vitale du commerce mondial
L’enjeu dépasse de loin quelques récifs. Près d’un tiers du commerce maritime mondial transite par la mer de Chine méridionale, soit plus de 3 000 milliards de dollars chaque année2. À cela s’ajoutent des ressources halieutiques essentielles à des millions de pêcheurs et des réserves d’hydrocarbures. Cette mer est aussi un verrou géographique entre l’océan Indien et le Pacifique. Qui la contrôle pèse sur les flux énergétiques et commerciaux de toute l’Asie.
C’est pourquoi les revendications chinoises y prennent une portée mondiale. Par sa « ligne en neuf traits », Pékin revendique près de 90 % de cette mer, sur la base d’arguments historiques2. Ce tracé chevauche les zones économiques exclusives du Vietnam, des Philippines, de la Malaisie, de Brunei et de l’Indonésie — autant de sources de friction.
Le droit international ignoré
Le contentieux a pourtant été tranché, au moins sur le papier. Le 12 juillet 2016, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye a rendu un jugement très favorable aux Philippines, estimant que la « ligne en neuf traits » n’avait « aucune base légale » et violait la Convention des Nations unies sur le droit de la mer2. La décision a aussi condamné les activités de poldérisation chinoises dans les eaux philippines.
Pékin a rejeté ce jugement et n’a rien cédé. Dix ans plus tard, le constat dressé par les analystes est amer : dans cette mer, « la force fait le droit »3. L’absence de mécanisme contraignant pour appliquer la décision laisse le terrain à la pression quotidienne.
Le béton comme stratégie
L’arme la plus visible de l’expansion chinoise reste la transformation des récifs en bases. Depuis 2013, la Chine a créé environ 3 200 acres d’îles artificielles dans l’archipel des Spratleys, y installant radars, pistes d’atterrissage et batteries de missiles2. Ces avant-postes matérialisent une présence permanente et compliquent toute contestation. La logique est celle d’une occupation par l’aménagement : bétonner pour ancrer la souveraineté dans les faits.
Cette militarisation, détaillée dans notre analyse de la construction d’îles artificielles, s’appuie sur la montée en puissance plus large de la modernisation militaire chinoise. Elle a aussi un coût écologique lourd : le dragage et le remblayage détruisent des récifs coralliens vitaux pour la biodiversité régionale4.
Ces dommages ne s’arrêtent pas aux eaux contrôlées par Pékin. Les courants et les espèces migratrices ignorent les frontières maritimes : la dégradation des écosystèmes affecte aussi les pays riverains, dont des millions d’habitants dépendent de la pêche. À la rivalité géopolitique se superpose donc un enjeu de sécurité alimentaire et de durabilité, souvent éclipsé par les images de navires au contact. La pêche elle-même est devenue une arme : en envoyant des flottes nombreuses dans les zones contestées, soutenues par les garde-côtes, la Chine affirme une présence durable tout en pesant sur les ressources de ses voisins.
La tactique de la « zone grise »
Plutôt que d’envoyer systématiquement sa marine, la Chine privilégie une stratégie plus feutrée. Ses garde-côtes et sa milice maritime — des bateaux d’apparence civile mais souvent armés — exercent une pression continue : canons à eau, éperonnage, blocages de ravitaillement. En mars 2024 déjà, des garde-côtes chinois avaient tiré au canon à eau sur des navires de réapprovisionnement philippins, brisant un pare-brise et blessant plusieurs membres d’équipage1.
L’escalade s’est poursuivie en 2025. En août, après un accord censé apaiser les tensions au récif de Second Thomas, l’armée philippine a signalé un déploiement chinois inédit : cinq garde-côtes, onze vedettes rapides « équipées d’armes montées, dont des armes lourdes servies par plusieurs hommes », et neuf navires de la milice maritime5. Scarborough, de son côté, est redevenu un point chaud, avec des patrouilles chinoises étendues vers l’est pour intercepter les bateaux philippins6. Ce suivi permanent s’appuie sur des capacités de surveillance avancées, à l’image du dispositif de surveillance déployé en Chine.
Une région qui se réarme
Face à cette pression, les riverains ne restent pas passifs. Les Philippines ont renforcé leur coopération avec les États-Unis, qui mènent des opérations de liberté de navigation pour contester les revendications jugées excessives. Le Japon et l’Australie expriment les mêmes inquiétudes et multiplient les partenariats. Mais beaucoup de pays restent pris dans un dilemme : leur dépendance économique vis-à-vis de Pékin limite leur marge de fermeté. Cette ambivalence se retrouve ailleurs, comme dans l’influence économique de la Chine en Afrique, où le levier commercial pèse sur les choix diplomatiques.
L’enjeu n’est pas seulement régional : il touche à la liberté de navigation et à la crédibilité du droit international, que la stratégie de dissuasion chinoise vient encore compliquer en haussant les risques d’une confrontation.
Plusieurs riverains explorent désormais des formules inédites. Indonésie, Philippines et Vietnam discutent d’un « triangle de sécurité maritime » pour mutualiser surveillance et partage d’informations. Sans former d’alliance figée, ces rapprochements traduisent une volonté commune de ne plus subir isolément la pression. Le pari est risqué — ils dépendent tous, à des degrés divers, de l’économie chinoise — mais il dessine une réponse régionale là où, hier, chacun négociait seul face à Pékin.
Ce qu’il faudra surveiller
La mer de Chine méridionale concentre tous les ingrédients d’un incident incontrôlé : navires au contact, équipages sous tension, alliances croisées. Le signal à surveiller dans les prochains mois ? L’évolution autour de Scarborough, où Pékin a évoqué l’idée d’une « réserve naturelle » que ses détracteurs voient comme un prétexte au contrôle4. La capacité des riverains et de la communauté internationale à imposer des règles, plutôt qu’à subir le fait accompli, déterminera la stabilité de cette artère essentielle.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la mer de Chine méridionale est-elle si stratégique ?
Près d'un tiers du commerce maritime mondial y transite, soit plus de 3 000 milliards de dollars par an. Elle recèle aussi des ressources halieutiques et des hydrocarbures, et constitue un verrou géographique entre l'océan Indien et le Pacifique, d'où des rivalités territoriales intenses entre riverains.
Qu'a décidé le jugement arbitral de 2016 ?
Le 12 juillet 2016, la Cour permanente d'arbitrage a tranché en faveur des Philippines, jugeant que la « ligne en neuf traits » chinoise n'avait aucune base légale et violait la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Pékin a rejeté ce jugement et poursuivi ses activités.
Qu'est-ce que la « ligne en neuf traits » ?
C'est le tracé par lequel la Chine revendique près de 90 % de la mer de Chine méridionale, sur la base d'arguments historiques. Cette revendication chevauche les zones économiques exclusives du Vietnam, des Philippines, de la Malaisie, de Brunei et de l'Indonésie, ce qui alimente les contentieux.
Quel est le rôle des garde-côtes et de la milice maritime ?
Plutôt que la marine, la Chine emploie souvent ses garde-côtes et une milice maritime de bateaux civils armés pour affirmer ses revendications. Cette « zone grise » permet d'exercer une pression continue — canons à eau, éperonnage, blocages — tout en évitant le seuil d'un affrontement militaire ouvert.
Sources
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Newsweek, « China Puts On Show of Force in Disputed Waters Amid High Tensions », Newsweek, août 2025. https://www.newsweek.com/china-show-force-second-thomas-shoal-south-china-sea-2117550 ↩ ↩2
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Catalyst International, « The South China Sea Dispute: A Nexus of Claims, Law, and Geopolitical Strategy », Catalyst International, 13 août 2025. https://catalyst-international.org/2025/08/13/the-south-china-sea-dispute-a-nexus-of-claims-law-and-geopolitical-strategy/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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The Diplomat, « 10 Years After the Arbitration Ruling, Might Makes Right in the South China Sea », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/10-years-after-the-arbitration-ruling-might-makes-right-in-the-south-china-sea/ ↩
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Indo-Pacific Defense FORUM, « China tries to mask its environmental destruction, control Scarborough Shoal with nature preserve », Indo-Pacific Defense FORUM, septembre 2025. https://ipdefenseforum.com/2025/09/china-tries-to-mask-its-environmental-destruction-control-scarborough-shoal-with-nature-preserve/ ↩ ↩2
-
Naval News, « Philippine Military Reports Surge in Chinese Activity at Second Thomas Shoal », Naval News, août 2025. https://www.navalnews.com/naval-news/2025/08/philippine-military-reports-surge-in-chinese-activity-at-second-thomas-shoal/ ↩
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Asia Maritime Transparency Initiative, « Holding the Line: China’s Expanding Patrols around Scarborough Shoal », AMTI / CSIS, 2025. https://amti.csis.org/holding-the-line-chinas-expanding-patrols-around-scarborough-shoal/ ↩
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