Îles artificielles : la stratégie chinoise en mer de Chine
Récifs bétonnés, missiles déployés, droit international défié : enquête sur les îles artificielles chinoises en mer de Chine méridionale et leurs tensions.

À retenir
- Depuis 2013, la Chine a créé environ 3 200 acres de terres nouvelles dans l'archipel des Spratleys.
- Elle dispose de sept avant-postes aux Spratleys et d'une vingtaine aux Paracels, dont certains armés de missiles.
- En 2016, un tribunal arbitral a jugé illégale la « ligne en neuf traits » revendiquée par Pékin.
- En 2025-2026, les heurts se multiplient autour du récif de Scarborough, déclaré « réserve naturelle » par la Chine.
- Les États-Unis renforcent leur appui aux Philippines, jusqu'à une première patrouille conjointe des garde-côtes en mai 2026.
Un récif corallien hier affleurant, aujourd’hui doté d’une piste de trois kilomètres, de hangars et de radars : en une décennie, la Chine a fait surgir de la mer des bases militaires là où il n’y avait que des écueils. La mer de Chine méridionale, par où transite chaque année une part majeure du commerce mondial, est devenue le théâtre d’une longue partie d’échecs où le béton sert d’argument et le droit international de champ de bataille.
Bâtir des faits accomplis
L’effort est sans précédent. Depuis 2013, la Chine a créé environ 3 200 acres de terres nouvelles dans l’archipel des Spratleys, à coups de dragage et de remblaiement, tout en renforçant sa présence aux Paracels1. La méthode est simple : on aspire le sable du fond, on l’entasse sur un récif, et l’on bâtit. La logique, elle, est politique. En érigeant des structures permanentes, Pékin crée des faits accomplis difficiles à défaire et complique les revendications du Vietnam et des Philippines.
L’essentiel a été accompli en un éclair. Sur sept récifs des Spratleys, les travaux lancés en 2014 avaient déjà donné quelque 12,9 km² de terres gagnées sur la mer dès la fin 2015, lorsque la poldérisation était pour l’essentiel achevée2. Cette rapidité a pris de court les capitales voisines, incapables de rivaliser avec les moyens de dragage chinois. Le ministère japonais de la Défense, qui suit ces activités de près, souligne la montée en puissance continue des installations sur ces avant-postes2.
Ces îles ne sont pas des décors. La Chine y a construit des ports, des pistes et des installations militaires : elle compte sept avant-postes aux Spratleys et une vingtaine aux Paracels1. Surtout, elle y a déployé des systèmes de missiles antinavires et antiaériens avancés1. L’archipel artificiel forme ainsi une ceinture de bastions qui prolonge en mer la modernisation militaire de la Chine et structure l’expansion maritime chinoise en mer de Chine méridionale.
Le droit international défié
Cette stratégie se heurte de plein fouet au droit de la mer. Le 12 juillet 2016, un tribunal arbitral constitué sous l’égide de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) a tranché en faveur des Philippines3. Le verdict est cinglant : la fameuse « ligne en neuf traits », par laquelle la Chine revendique l’essentiel de la mer de Chine méridionale, n’a pas de fondement juridique là où elle contredit la Convention3.
Le tribunal a aussi jugé que les vastes travaux de poldérisation chinois violaient l’obligation de préserver les écosystèmes fragiles et les espèces menacées3. La sentence est définitive et contraignante3. Mais Pékin a refusé d’y participer et n’en tient aucun compte, invoquant des « droits historiques ». La portée du verdict reste pourtant réelle : Manille et ses partenaires l’invoquent sans relâche pour délégitimer les actions chinoises et fédérer un soutien international, ce qui en fait une arme diplomatique plus qu’un instrument coercitif3. Cet épisode illustre une limite cruelle : sans autorité capable de faire exécuter le droit international, une grande puissance peut l’ignorer. Le contraste est saisissant avec l’image de respectabilité que la Chine cultive ailleurs, par exemple via l’initiative des Nouvelles Routes de la soie.
Des ressources sous le récif
Derrière les enjeux militaires se cachent des richesses. La mer de Chine méridionale recèle des gisements d’hydrocarbures et des zones de pêche parmi les plus poissonneuses du monde. Pour une Chine très dépendante de ses importations énergétiques, le contrôle de ces eaux a une valeur stratégique évidente. Les îles artificielles servent aussi de points d’appui pour étendre la pêche, l’exploration pétrolière et gazière, et sécuriser les routes commerciales.
Mais ces ressources sont convoitées par tous les riverains. Le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei ont leurs propres revendications, ce qui transforme la compétition pour le poisson et le pétrole en poudrière. Chaque banc de pêche disputé peut devenir un incident diplomatique. La construction d’îles devient alors un moyen, pour Pékin, d’imposer sa présence et de peser sur ses voisins — une logique d’ancrage que l’on retrouve, sous d’autres formes, de Djibouti aux îles du Pacifique.
Le coût écologique est lourd, et il n’épargne aucun camp. Pour gagner du terrain, le dragage a enseveli des récifs coralliens entiers, dont dépendent pourtant les stocks de poissons de toute la région3. Paradoxe amer : en cherchant à s’approprier les ressources, la Chine contribue à en détruire la base. Les pêcheurs philippins et vietnamiens, premières victimes de cette dégradation, se retrouvent doublement perdants, privés à la fois d’accès aux eaux et d’un milieu marin sain.
Scarborough, le point chaud de 2025-2026
L’épicentre des tensions s’est déplacé vers le récif de Scarborough, que la Chine contrôle depuis 2012 par une présence constante de garde-côtes, sans y avoir bâti d’installations1. En 2025, Pékin y a doublé sa présence1, puis franchi un cap symbolique : en septembre, son Conseil d’État a approuvé la création de la « réserve naturelle nationale de Huangyan », couvrant 3 523 hectares du récif4. Manille y voit moins une mesure écologique qu’un outil pour verrouiller la zone4.
Les incidents se sont multipliés. En octobre 2025, des navires des garde-côtes chinois ont utilisé canons à eau et manœuvres d’éperonnage contre des bateaux de pêche philippins près de Thitu et de Sabina5. L’année 2025 a plus largement été marquée par une confrontation accrue, faite de déploiements élargis de garde-côtes et de poursuite de la construction insulaire5. Les 10 et 11 avril 2026, la Chine a installé une barrière flottante de 352 mètres à l’entrée de Scarborough, appuyée par des navires de sa milice maritime6. Manille rejette catégoriquement la « réserve » comme la barrière6. La situation reste un baril de poudre, où la moindre collision entre coques peut dégénérer en crise ouverte.
Ce qu’il faut surveiller
Les îles artificielles chinoises ont déjà transformé la mer de Chine méridionale : ce qui était une zone disputée est devenu un espace largement quadrillé par Pékin. Le droit a parlé en 2016, mais sans force pour s’imposer. Désormais, l’enjeu se joue au ras de l’eau, dans les heurts à Scarborough. Le signal à guetter : l’implication américaine. En mai 2026, pour la première fois, un navire des garde-côtes américains a participé à une activité conjointe avec les forces philippines près du récif6. Si Washington institutionnalise ces patrouilles, la mer de Chine méridionale basculera d’une rivalité régionale vers une confrontation de grandes puissances.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la Chine construit-elle des îles artificielles ?
Pour transformer des récifs en avant-postes permanents qui ancrent ses revendications territoriales, projettent sa puissance militaire et sécurisent l'accès à la pêche et aux hydrocarbures. En créant des faits accomplis, Pékin complique les revendications concurrentes du Vietnam, des Philippines et d'autres riverains.
Que disait la sentence arbitrale de 2016 ?
Le 12 juillet 2016, un tribunal constitué sous l'égide de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer a tranché en faveur des Philippines. Il a jugé que la « ligne en neuf traits » chinoise n'avait pas de base juridique et que les travaux de poldérisation violaient des obligations environnementales.
Pourquoi Scarborough est-il un point chaud ?
La Chine contrôle ce récif depuis 2012 par une présence permanente de garde-côtes. En septembre 2025, elle l'a déclaré « réserve naturelle » de Huangyan, puis a installé une barrière flottante en avril 2026. Manille y voit une tentative de verrouiller un accès vital pour ses pêcheurs.
Les États-Unis sont-ils impliqués ?
Oui, de plus en plus. Washington a approfondi sa coopération militaire avec les Philippines, son allié par traité. En mai 2026, un navire des garde-côtes américains a participé pour la première fois à une activité maritime conjointe avec les forces philippines près de Scarborough.
Sources
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Asia Maritime Transparency Initiative, « China Island Tracker », CSIS, 2025. https://amti.csis.org/island-tracker/china/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Ministry of Defense of Japan, « China’s Activities in the South China Sea », Japan MoD, avril 2025. https://www.mod.go.jp/en/d_act/sec_env/pdf/ch_d-act_b.pdf ↩ ↩2
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U.S.-China Economic and Security Review Commission, « South China Sea Arbitration Ruling: What Happened and What’s Next? », USCC, 12 juillet 2016. https://www.uscc.gov/research/south-china-sea-arbitration-ruling-what-happened-and-whats-next ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
-
The Diplomat, « China’s Nature Reserve at Scarborough Shoal Isn’t Just About Conservation », The Diplomat, novembre 2025. https://thediplomat.com/2025/11/chinas-nature-reserve-at-scarborough-shoal-isnt-just-about-conservation/ ↩ ↩2
-
East Asia Forum, « Drifting through dispute in the South China Sea », East Asia Forum, 27 février 2026. https://eastasiaforum.org/2026/02/27/drifting-through-dispute-in-the-south-china-sea/ ↩ ↩2
-
USNI News, « U.S. Coast Guard Patrols Near Scarborough Shoal with Philippine Forces Amid Concerns of Potential Chinese Build-Up », USNI News, 31 mai 2026. https://news.usni.org/2026/05/31/u-s-coast-guard-patrols-near-scarborough-shoal-with-philippine-forces-amid-concerns-of-potential-chinese-build-up ↩ ↩2 ↩3
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