Partenariat sino-russe : une alliance énergétique et militaire déséquilibrée
Gazoduc Power of Siberia 2, exercices conjoints, dépendance croissante de Moscou : anatomie d'un partenariat sino-russe puissant mais profondément asymétrique.

À retenir
- En septembre 2025, Moscou et Pékin ont signé un accord pour le gazoduc Power of Siberia 2, capable d'acheminer jusqu'à 50 milliards de m³ par an.
- La part de la Russie dans les importations de gaz chinoises est passée d'environ 10 % en 2021 à plus de 25 % en 2024.
- La coopération militaire s'intensifie : 113 exercices conjoints depuis 2003, dont la moitié sur les six dernières années.
- Le partenariat reste « en deçà d'une alliance » et profondément asymétrique : la Russie dépend désormais lourdement de la Chine.
Septembre 2025, sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai. Vladimir Poutine et Xi Jinping scellent un accord attendu depuis des années : la construction du gazoduc Power of Siberia 2. Vingt-deux autres accords sont signés dans la foulée. Sur le papier, l’axe sino-russe n’a jamais paru aussi solide. Dans les faits, derrière les poignées de main, se cache un rapport de force de plus en plus déséquilibré — et c’est Pékin qui tient la corde.
Un mariage énergétique très intéressé
L’énergie est le ciment du partenariat. La Russie, asphyxiée par la perte de ses débouchés européens après l’invasion de l’Ukraine, s’est tournée massivement vers son voisin chinois. L’accord de septembre 2025 sur Power of Siberia 2 prévoit de relier les champs arctiques de la péninsule de Yamal au nord de la Chine, via un tronçon de transit mongol, pour un volume pouvant atteindre 50 milliards de mètres cubes par an1. Il s’inscrivait dans une moisson plus large : pas moins de 22 accords ont été signés en marge du sommet de l’OCS, touchant à la santé, à l’agriculture, à l’énergie nucléaire, à l’espace et aux médias1.
Mais l’enthousiasme affiché masque de profondes réserves. Les deux parties ne se sont toujours pas entendues sur le prix, ni sur l’obligation pour la Chine d’absorber la totalité du volume1. Selon Reuters, même un accord finalisé prendrait au moins cinq ans de construction, puis cinq ans encore pour atteindre sa pleine capacité2. Surtout, le rapport de dépendance s’est inversé. La part de la Russie dans les importations de gaz chinoises est passée d’environ 10 % en 2021 à plus de 25 % en 20243. Pékin, lui, garde toutes ses options ouvertes : ses achats de pétrole, de GNL et de charbon américains étaient tombés à presque zéro à la mi-2025, signe d’une diversification pilotée par ses propres intérêts3. Pour Moscou, la Chine devient un client incontournable ; pour la Chine, la Russie n’est qu’un fournisseur parmi d’autres, ce qui lui confère un puissant levier de négociation4.
Une coopération militaire qui s’intensifie
Le second pilier est militaire, et il monte en puissance. Pékin et Moscou ont mené 113 exercices conjoints depuis 2003 — mais la moitié de ce total a eu lieu sur les six dernières années seulement5. L’été 2025 a vu se multiplier les manœuvres navales, notamment l’exercice « Maritime Interaction 2025 » en mer du Japon, axé sur la lutte anti-sous-marine, la défense aérienne et le sauvetage5. Dans la foulée, les marines des deux pays ont annoncé une patrouille conjointe dans le Pacifique, manière d’afficher leur capacité à opérer ensemble loin de leurs côtes5.
Cette coopération nourrit la modernisation militaire de la Chine. Moscou a longtemps été son principal fournisseur d’armements, et l’échange de technologies se poursuit : la Chine accède à des savoir-faire russes avancés en matière de missiles, de défense aérienne et de guerre électronique5. Le Royal United Services Institute a même rapporté en septembre 2025 un contrat par lequel la Russie devait équiper et entraîner un bataillon aérien chinois, signe d’un approfondissement inédit5. En novembre 2025, les deux pays affichaient leur volonté de « renforcer encore » leur coopération de défense et de sécurité6.
Les limites d’un axe « sans limites »
Pourtant, l’expression « partenariat sans limites », popularisée en 2022, ne résiste pas à l’analyse. Les chercheurs parlent plutôt d’un « partenariat en deçà d’une alliance »5. Pékin refuse de brider son autonomie stratégique par un engagement qui le mènerait à un conflit ouvert avec l’Occident ou à des sanctions5. Révélateur : la Chine s’est presque entièrement abstenue d’exporter des armes lourdes et des systèmes clés en main vers la Russie, ce qui trahit les limites de son soutien aux objectifs militaires de Moscou5.
L’asymétrie est l’autre grande fragilité. Début 2025, la Chine était devenue « un facilitateur crucial et irremplaçable » de l’effort de guerre russe, via ses achats d’énergie et son appui à l’industrie de défense russe5. Privée de l’industrie ukrainienne et de ses partenaires occidentaux, la Russie n’a plus d’autre grande source de composants militaires que la Chine5. Le renseignement ukrainien a d’ailleurs rendu publiques des données illustrant l’ampleur de la contribution matérielle chinoise à la machine de guerre russe7. Ce déséquilibre, ajouté aux rivalités historiques et aux tensions en Asie centrale, où les ambitions chinoises inquiètent Moscou, fragilise un édifice que tout présente pourtant comme inébranlable.
Cette inversion du rapport de force est l’élément nouveau de la décennie. Pendant des siècles, Moscou fut le grand frère du communisme asiatique ; aujourd’hui, c’est Pékin qui dicte le tempo. La Chine achète l’énergie russe au rabais, accède à des technologies de défense convoitées et engrange un soutien diplomatique, sans jamais s’enchaîner aux aventures militaires du Kremlin. Pour Moscou, le partenariat est devenu une nécessité ; pour Pékin, une option avantageuse qu’il peut moduler à sa guise.
Une onde de choc géopolitique
Les conséquences débordent largement l’Eurasie. En unissant leurs forces, les deux puissances entendent contester l’ordre international façonné par les États-Unis et promouvoir un monde multipolaire. Cette convergence se lit aussi dans leur coordination diplomatique et leur rapprochement avec d’autres contestataires, à l’image du partenariat stratégique entre la Chine et l’Iran. Le Merics avertit même que la coopération sino-russe ciblant Taïwan pourrait relier les théâtres européen et indo-pacifique8.
Washington et ses alliés y voient un contrepoids stratégique menaçant. Les exercices conjoints près du Japon, comme les manœuvres autour de Taïwan, nourrissent les craintes d’une escalade régionale. L’Europe, elle, oscille entre inquiétude et pragmatisme économique : certains États membres redoutent l’axe Pékin-Moscou, d’autres tiennent à préserver leurs relations commerciales avec l’une ou l’autre capitale. En mai 2026, la visite de Poutine à Pékin a confirmé la vitalité affichée du lien, tout en rappelant que c’est désormais la Chine qui en fixe le tempo.
Un partenariat de circonstance
L’axe sino-russe est réel, profond et durable, mais il n’est ni une alliance ni un attelage entre égaux. C’est un partenariat de circonstance, soudé par l’hostilité commune à l’Occident et lesté d’une asymétrie croissante au profit de Pékin. Le signal à surveiller en 2026 : la conclusion — ou non — d’un accord ferme sur le prix de Power of Siberia 2. S’il aboutit aux conditions chinoises, il scellera la dépendance énergétique de Moscou ; s’il cale, il révélera les limites bien réelles d’une amitié que les deux capitales disent pourtant illimitée.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le gazoduc Power of Siberia 2 ?
C'est un projet de gazoduc reliant les champs gaziers arctiques de la péninsule de Yamal au nord de la Chine, via la Mongolie. Un accord « juridiquement contraignant » a été signé en septembre 2025. Il pourrait acheminer jusqu'à 50 milliards de mètres cubes de gaz par an, mais le prix reste à négocier.
La Chine dépend-elle de l'énergie russe ?
C'est plutôt l'inverse qui s'accentue. La part de la Russie dans les importations de gaz chinoises est passée d'environ 10 % en 2021 à plus de 25 % en 2024. Pékin diversifie ses fournisseurs et garde la main : c'est Moscou, isolée par les sanctions, qui dépend de plus en plus du marché chinois.
S'agit-il d'une véritable alliance militaire ?
Non. Les analystes parlent d'un « partenariat en deçà d'une alliance ». Pékin et Moscou multiplient les exercices conjoints, mais la Chine s'abstient de tout engagement contraignant et exporte très peu d'armes lourdes vers la Russie, pour préserver son autonomie et éviter les sanctions occidentales.
Que gagne la Chine dans ce partenariat ?
Une énergie abondante et à bon prix, un accès à des technologies russes avancées en matière de missiles, de défense aérienne et de guerre électronique, et un partenaire pour contester l'ordre dominé par les États-Unis. Le tout sans s'enchaîner aux objectifs militaires de Moscou.
Sources
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« Power of Siberia 2: Russia signs new gas pipeline deal with China », CNBC, 2 septembre 2025. https://www.cnbc.com/2025/09/02/power-of-siberia-2-russia-signs-new-gas-pipeline-deal-with-china.html ↩ ↩2 ↩3
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« Russia’s Power of Siberia 2 Deal With China Would Take a Decade to Boost Gas Exports — Reuters », The Moscow Times, 7 octobre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/10/07/russias-power-of-siberia-2-deal-with-china-would-take-a-decade-to-boost-gas-exports-reuters-a90744 ↩
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« Power of Siberia 2 reshapes China’s energy security calculus », East Asia Forum, 31 octobre 2025. https://eastasiaforum.org/2025/10/31/power-of-siberia-2-reshapes-chinas-energy-security-calculus/ ↩ ↩2
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« Power of Siberia 2: Russia’s Pivot, China’s Leverage, and Global Gas Implications », Center on Global Energy Policy, Columbia University, 2025. https://www.energypolicy.columbia.edu/power-of-siberia-2-russias-pivot-chinas-leverage-and-global-gas-implications/ ↩
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« Partnership Short of Alliance: Military Cooperation Between Russia and China », Center for European Policy Analysis (CEPA), 2025. https://cepa.org/comprehensive-reports/partnership-short-of-alliance-military-cooperation-between-russia-and-china/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7 ↩8 ↩9 ↩10
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« China and Russia Seek to Deepen Defense and Security Cooperation », The Diplomat, novembre 2025. https://thediplomat.com/2025/11/china-and-russia-seek-to-deepen-defense-and-security-cooperation/ ↩
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« China-Russia-Ukraine: May 2025 », Council on Foreign Relations, mai 2025. https://www.cfr.org/articles/china-russia-ukraine-may-2025 ↩
-
« China–Russia military cooperation targeting Taiwan could link the European and Asia–Pacific theaters », Merics, 2025. https://merics.org/en/comment/china-russia-military-cooperation-targeting-taiwan-could-link-european-and-asia-pacific ↩
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