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Chine-Iran : un axe scellé par le pétrole et les sanctions

Accord à 400 milliards, flotte fantôme, raffineries clandestines : comment Pékin et Téhéran ont résisté ensemble à la guerre de juin 2025 et à Washington.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Pétrolier amarré dans un terminal portuaire, symbole du commerce pétrolier sino-iranien
Pétrolier amarré dans un terminal portuaire, symbole du commerce pétrolier sino-iranien (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'accord de partenariat stratégique global signé en mars 2021 prévoit environ 400 milliards de dollars d'investissements chinois sur 25 ans.
  2. En 2025, la Chine a importé près de 1,4 million de barils par jour de pétrole iranien, soit environ 12 % de ses importations de brut.
  3. Pékin absorbe environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes, une bouée de plusieurs dizaines de milliards de dollars pour Téhéran.
  4. Durant la guerre de douze jours de juin 2025, la Chine a acheté un volume record de brut iranien et condamné les frappes américano-israéliennes.
  5. Le commerce passe par une « flotte fantôme » et des raffineries « teapot », que Washington cible désormais par des sanctions.

En juin 2025, alors que les missiles israéliens et américains s’abattaient sur les installations nucléaires iraniennes, un acheteur discret continuait de remplir ses cuves : la Chine. Loin de se détourner de Téhéran sous les bombes, Pékin a acheté un volume record de pétrole iranien pendant ces douze jours de guerre.1 L’épisode résume mieux qu’un long discours la nature d’un partenariat où l’énergie prime sur l’idéologie, et la résilience sur les principes.

Un mariage d’intérêts scellé en 2021

Le socle de cette relation porte une date : mars 2021. Pékin et Téhéran signent alors un « accord de partenariat stratégique global » couvrant l’économie, la sécurité et la technologie sur vingt-cinq ans.2 Le marché, estimé à quelque 400 milliards de dollars, promet à la Chine du pétrole à prix réduit en échange d’investissements dans les infrastructures iraniennes et d’une coopération renforcée.2

La logique est limpide pour chacun. La Chine, premier importateur mondial de brut, sécurise un approvisionnement stable hors des routes maritimes contrôlées par l’Occident. L’Iran, étranglé par les sanctions américaines, trouve un débouché vital et un parrain non occidental. Ce calcul énergétique fait écho à la prudence stratégique de Pékin en matière de réserves stratégiques de pétrole : diversifier les sources pour ne dépendre de personne.

L’Iran s’inscrit aussi dans la grande trame des nouvelles routes de la soie, comme un maillon potentiel entre l’Asie et l’Europe. Mais derrière les promesses d’infrastructures, c’est bien le pétrole qui fait tourner la machine.

Le pétrole, nerf de l’alliance

Les chiffres disent l’asymétrie. En 2025, la Chine a importé près de 1,4 million de barils par jour de brut iranien, soit environ 12 % de ses importations totales.3 Une part importante, mais non vitale pour Pékin. Pour Téhéran, en revanche, c’est une question de survie : la Chine absorbe à elle seule près de 90 % des exportations pétrolières iraniennes, selon la commission américaine USCC.3

Ce flux représente une manne de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an pour l’État iranien — de l’ordre de 31 milliards en 2025, malgré la décote consentie en raison du risque de sanctions.3 Cette ristourne profite directement à Pékin, qui économiserait ainsi près de 4 milliards de dollars chaque année.1 Un partenariat doublement gagnant pour la Chine : du brut bon marché, et un levier sur un acteur clé du Moyen-Orient.

La dépendance iranienne envers Pékin est telle que certains analystes résument la relation d’une formule : l’Iran a plus besoin de la Chine que l’inverse. Le rapport de force, en somme, penche nettement du côté chinois.

Cette asymétrie pèse jusque dans la monnaie des échanges. Une part croissante du commerce pétrolier sino-iranien se règle en yuans plutôt qu’en dollars, ce qui arrange Pékin — soucieux d’internationaliser sa devise et de s’affranchir du système financier américain — autant que Téhéran, coupé des circuits en dollars par les sanctions. Pour la Chine, l’Iran devient ainsi un terrain d’expérimentation de la « yuanisation » de ses approvisionnements stratégiques.

La mécanique de l’ombre

Comment ce commerce prospère-t-il malgré les sanctions américaines ? Par une ingénierie de la dissimulation devenue redoutablement efficace. Le brut iranien voyage sur une « flotte fantôme » de pétroliers vieillissants qui éteignent leurs transpondeurs, changent de pavillon, falsifient leur position et procèdent à des transferts de navire à navire au large de l’Indonésie ou de la Malaisie.4

Les douanes chinoises, elles, ne déclarent pas officiellement ces importations : elles en attribuent faussement l’origine à la Malaisie, à Oman ou aux Émirats arabes unis.4 Le pétrole est ensuite traité par de petites raffineries privées, surnommées « teapot », concentrées dans la province du Shandong.5 Ce sont elles qui, pendant la guerre de juin 2025, ont amorti le choc en continuant d’absorber le brut transféré depuis l’Asie du Sud-Est.5

Au-delà du pétrole, Pékin fournit à Téhéran une couverture diplomatique, une aide au contournement financier et, selon plusieurs sources, des transferts de biens à double usage liés au programme de missiles iranien.1 Banques, sociétés-écrans et intermédiaires forment un écosystème opaque qui irrigue l’ensemble.

La guerre de juin 2025, révélateur d’une stratégie

Le conflit de l’été 2025 a mis cette relation à l’épreuve — et révélé ses limites. Pékin a condamné fermement les frappes américano-israéliennes contre les sites nucléaires iraniens, son ambassadeur à l’ONU dénonçant de « graves violations du droit international ».1 Mais la condamnation est restée verbale.

Car la Chine joue un jeu subtil, décrypté par le centre de réflexion Brookings : préserver l’Iran comme partenaire anti-américain utile, tout en limitant les risques pour ses propres intérêts.6 Pas question de provoquer une riposte américaine qui menacerait la fragile trêve commerciale entre Washington et Pékin. Selon l’institut bruxellois Bruegel, la Chine a donc soutenu Téhéran sans s’engager militairement, privilégiant un appui économique et diplomatique mesuré.7 L’institut britannique IISS parle d’un pragmatisme assumé, à mille lieues d’une alliance inconditionnelle.

Cette retenue contraste avec l’image d’un axe sino-iranien soudé. En réalité, Pékin garde ses distances dès que ses intérêts vitaux sont en jeu — une prudence que l’on retrouve dans la plupart de ses engagements extérieurs, de la diplomatie vaccinale aux dossiers stratégiques comme les terres rares.

Washington contre-attaque

Face à cette mécanique, les États-Unis ont commencé à viser l’infrastructure financière du commerce sino-iranien. Le secrétaire au Trésor a averti deux banques chinoises non nommées d’un risque de sanctions secondaires en raison de leurs liens avec l’Iran.1 Washington a aussi sanctionné la raffinerie Hengli, deuxième plus grande raffinerie « teapot » de Chine.1

Le pari américain est de rendre le commerce assez coûteux pour dissuader les intermédiaires chinois. Mais l’efficacité reste incertaine : tant que la demande chinoise persiste et que la flotte fantôme s’adapte, le brut iranien continue de couler vers le Shandong. La bataille se déplace ainsi du champ militaire vers la guerre financière et logistique, plus discrète mais tout aussi décisive.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul Moyen-Orient. En consolidant l’Iran comme partenaire, Pékin pèse sur l’équilibre des forces régional, ce qui inquiète les alliés traditionnels de Washington — Arabie saoudite, Israël — et pourrait les pousser à renforcer leurs propres capacités. Le partenariat sino-iranien agit ainsi comme un caillou dans la chaussure américaine, capable de redessiner discrètement les rapports de force d’une région déjà volatile.

Ce qu’il faut surveiller

Le partenariat Chine-Iran n’est ni une lune de miel idéologique ni un simple échange commercial : c’est une alliance d’intérêts, robuste mais calculée, où Pékin tient le manche. La guerre de juin 2025 l’a confirmé — la Chine soutient l’Iran tant que cela sert sa cause, et pas un pas de plus. Le signal à guetter n’est pas le prochain communiqué de Pékin, mais le moment où les sanctions américaines mordront vraiment sur les raffineries et les banques chinoises. Si ce jour vient, on mesurera jusqu’où la Chine est prête à payer pour son partenaire perse — et quel prix Téhéran devra consentir pour rester dans l’orbite chinoise.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que prévoit l'accord stratégique Chine-Iran ?

Signé en mars 2021, le partenariat stratégique global couvre l'économie, la sécurité et la technologie sur 25 ans. Il prévoit environ 400 milliards de dollars d'investissements chinois et l'accès à du pétrole iranien à prix réduit, en échange d'une coopération renforcée et d'un soutien à long terme à Téhéran.

Combien de pétrole iranien la Chine importe-t-elle ?

En 2025, la Chine a importé près de 1,4 million de barils par jour de brut iranien, soit environ 12 % de ses importations. À l'inverse, elle absorbe à elle seule près de 90 % des exportations pétrolières de l'Iran, ce qui en fait le client quasi unique et vital de Téhéran.

Comment la Chine contourne-t-elle les sanctions sur le pétrole iranien ?

Le brut transite par une « flotte fantôme » de pétroliers vieillissants qui éteignent leurs transpondeurs et changent de pavillon. Les douanes chinoises attribuent souvent l'origine à la Malaisie, à Oman ou aux Émirats. Le pétrole est ensuite raffiné par de petites raffineries privées dites « teapot ».

Comment Pékin a-t-il réagi à la guerre de juin 2025 ?

La Chine a condamné les frappes américano-israéliennes contre les sites nucléaires iraniens, son ambassadeur à l'ONU dénonçant de « graves violations du droit international ». Elle a continué d'acheter du brut iranien, à un niveau record, tout en évitant tout engagement militaire direct dans le conflit.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Foundation for Defense of Democracies, « 5 Things To Know About China’s Wartime Support for Iran », FDD, 30 avril 2026. https://www.fdd.org/analysis/2026/04/30/5-things-to-know-about-chinas-wartime-support-for-iran/ 2 3 4 5 6

  2. Middle East Institute, « The China-Iran deal and the reinvention of the Iranian revolution », MEI, 2021. https://mei.edu/publication/china-iran-deal-and-reinvention-iranian-revolution/ 2

  3. U.S.-China Economic and Security Review Commission, « China-Iran Fact Sheet: A Short Primer on the Relationship », USCC, mars 2026. https://www.uscc.gov/research/china-iran-fact-sheet-short-primer-relationship 2 3

  4. Centre for Strategic and Contemporary Research, « Yuanization of Iran–China Oil Trade », CSCR, 2025. https://cscr.pk/explore/themes/trade-economics/yuanization-of-iran-china-oil-trade/ 2

  5. Al Jazeera, « How China’s ‘teapot’ refineries are cushioning it from Iran war oil crisis », Al Jazeera, 3 avril 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/4/3/how-chinas-teapot-refineries-are-cushioning-it-from-iran-war-oil-crisis 2

  6. Brookings Institution, « Beijing’s playbook for the US-Iran war », Brookings, 2025. https://www.brookings.edu/articles/beijings-playbook-for-the-us-iran-war/

  7. Bruegel, « What the war in Iran means for China », Bruegel, 2025. https://www.bruegel.org/analysis/what-war-iran-means-china

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