La fin des traités de 1929 et 1959 : un nouveau régime du Nil
GERD inauguré, Accord d'Entebbe en vigueur, traités coloniaux périmés : comment l'Égypte a perdu son monopole juridique sur le Nil et invoque sa survie hydrique.

À retenir
- Le 9 septembre 2025, l'Éthiopie a inauguré le grand barrage de la Renaissance (GERD), plus grand ouvrage hydroélectrique d'Afrique, sans accord contraignant avec les pays d'aval.
- L'Accord-cadre de coopération d'Entebbe est entré en vigueur le 13 octobre 2024 : il crée une Commission du bassin du Nil fondée sur l'« utilisation équitable », et enterre les quotas hérités de la colonisation.
- Les traités de 1929 et 1959, qui réservaient l'essentiel du fleuve à l'Égypte et au Soudan et donnaient au Caire un droit de veto, sont déclarés caducs par les États d'amont.
- Le Caire invoque une « sécurité hydrique existentielle » — 98 % de son eau vient du Nil — et a saisi le Conseil de sécurité ; Addis-Abeba y voit la fin d'une hégémonie coloniale.
- Aucune juridiction ne tranche : ni l'Égypte ni l'Éthiopie ne sont parties à la convention de 1997, et les grands principes du droit de l'eau restent indéterminés sans seuils chiffrés.
Le 9 septembre 2025, sur le Nil Bleu, à une trentaine de kilomètres de la frontière soudanaise, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a coupé un ruban devant treize turbines et un mur de béton long de 1 800 mètres. Le grand barrage de la Renaissance, plus grand ouvrage hydroélectrique d’Afrique, était officiellement inauguré. À 2 000 kilomètres en aval, Le Caire n’a pas applaudi : il a écrit au Conseil de sécurité des Nations unies pour dénoncer « un acte unilatéral illégal ». Entre les deux capitales, ce n’est pas seulement un barrage qui se dresse. C’est tout l’ordre juridique du fleuve, façonné à l’époque coloniale, qui vient de s’effondrer.
Un fleuve réservé à un seul pays
Pendant près d’un siècle, le partage du Nil a reposé sur deux textes. Le premier, signé en 1929 entre la Grande-Bretagne — puissance coloniale en Afrique de l’Est — et l’Égypte, attribuait à celle-ci l’essentiel du débit : 48 milliards de mètres cubes par an, et surtout un droit de veto sur tout ouvrage construit en amont. Le second, l’accord de 1959 conclu avec le Soudan, répartissait le fleuve entre les deux seuls voisins : 55,5 milliards de mètres cubes pour l’Égypte, 18,5 pour Khartoum1. Restait, pour les neuf autres pays riverains, une portion nulle.
Cette architecture avait un vice de naissance. L’Éthiopie, qui n’avait jamais été consultée, fournit pourtant l’écrasante majorité de l’eau : le Nil Bleu et ses affluents alimentent entre 70 et 85 % du débit du fleuve2. Comme le résument plusieurs juristes, ces accords « favorables aux droits égyptiens sur le Nil sont un anachronisme » : ils ont été conclus par des puissances coloniales pour le compte de territoires assujettis, ce qui rend leur légitimité, dans un monde décolonisé, hautement contestable1. Aucun État d’amont ne les a jamais ratifiés.
L’Accord d’Entebbe enterre les quotas
La contestation s’est muée en droit positif. Le 13 octobre 2024, après une sixième ratification, l’Accord-cadre de coopération — connu sous le nom d’Accord d’Entebbe — est entré en vigueur. Burundi, Éthiopie, Rwanda, Soudan du Sud, Tanzanie et Ouganda l’ont porté sur les fonts baptismaux ; il institue une Commission du bassin du Nil chargée de gérer la ressource3. Surtout, il substitue aux quotas hérités de la colonisation un principe : l’« utilisation équitable et raisonnable » des eaux, partagée entre tous les riverains, et non plus la protection de droits acquis et de parts figées4.
Le Caire et Khartoum ont rejeté le texte, précisément parce qu’il refuse de reconnaître les traités de 1902, 1929 et 1959 ; l’entrée en vigueur s’est faite « malgré les objections de l’Égypte »4. Pour les capitales d’amont, l’événement est historique. La presse éthiopienne y voit le démantèlement de l’hégémonie hydraulique coloniale : selon le quotidien Addis Standard, dont la ligne épouse la cause d’Addis-Abeba, l’inauguration du barrage « brise le mythe des droits historiques » sur le Nil et installe un ordre régional nouveau où les États d’aval doivent renoncer à leurs prétentions anciennes pour embrasser le droit international de l’eau5. L’agence d’État éthiopienne ENA titre, sans détour, sur la « fin des racines coloniales »6. Ce basculement s’inscrit dans une recomposition plus large des rapports de force sur le continent, où l’évolution de la discipline du droit international accompagne la contestation des héritages coloniaux.
« Une menace existentielle » : la lecture du Caire
À cette lecture triomphante, l’Égypte oppose un récit de survie. Le pays tire environ 98 % de ses ressources en eau du seul Nil, dans un territoire désertique à plus de 95 %7. Sa part par habitant est tombée autour de 500 mètres cubes par an — moins de la moitié du seuil de pénurie retenu par les Nations unies — pour une population qui frôle les 110 millions d’âmes et continue de croître8. Dans ce contexte, le moindre prélèvement en amont est vécu comme une question de sécurité nationale.
Le président Abdel Fattah al-Sissi a qualifié le barrage de « menace existentielle » et juré que son pays « n’ignorerait pas » ses droits sur l’eau. Au lendemain de l’inauguration, le 9 septembre 2025, le ministre des Affaires étrangères Badr Abdelatty a saisi le Conseil de sécurité, qualifiant la mise en service du GERD d’« acte unilatéral illégal » qui ne saurait être légitimé, et réservant le droit de l’Égypte de réagir au titre de la Charte des Nations unies9. La communication officielle égyptienne — relayée par la presse proche du pouvoir comme Ahram Online ou EgyptToday, et par le Service d’information de l’État — martèle une formule : Le Caire « n’acceptera aucune atteinte à une seule goutte » de sa part d’eau, et toute action unilatérale appelle une réponse fondée sur la légitime défense10.
L’argument juridique du Caire est moins commode qu’il n’y paraît. Faute de pouvoir invoquer utilement des traités que personne d’autre ne reconnaît, l’Égypte se rabat sur le principe coutumier de l’« absence de dommage significatif ». Mais ce principe se heurte frontalement à celui de l’« utilisation équitable » dont se prévaut l’Éthiopie — deux normes de force égale que le droit international peine à réconcilier.
La réplique d’Addis-Abeba : souveraineté et développement
Vu d’Addis-Abeba, le barrage n’est ni une arme ni un vol d’eau, mais un projet de développement. À l’inauguration, Abiy Ahmed a présenté l’ouvrage comme une « opportunité partagée » pour la région, capable de produire plus de 5 000 mégawatts et d’exporter de l’électricité vers ses voisins. « L’Éthiopie a construit le barrage de la Renaissance pour favoriser la prospérité, éclairer la région et transformer l’histoire des peuples noirs — non pour nuire à ses frères », a-t-il déclaré11.
À la lettre égyptienne adressée à l’ONU, Addis-Abeba a répondu par une autre lettre, dénonçant l’« état d’esprit colonial » du Caire et affirmant son droit souverain à utiliser une ressource qui prend sa source sur son territoire. L’Institut éthiopien des affaires étrangères, organe lié au gouvernement, va plus loin : il décrit le GERD comme la « nouvelle ligne de crête stratégique » de la Corne de l’Afrique et somme l’Égypte d’abandonner son « récit à somme nulle »12. La rhétorique est offensive, mais elle traduit une réalité : le barrage est désormais une donnée acquise, pas une hypothèse à négocier. Son financement, largement intérieur, a aussi permis à Addis-Abeba d’échapper aux conditions des bailleurs occidentaux, à l’heure où l’influence économique de la Chine en Afrique et l’expansion de l’influence russe en Afrique redessinent la carte des dépendances.
Le droit international, arbitre absent
Le cœur du problème est qu’aucune juridiction ne peut imposer une solution. Ni l’Égypte ni l’Éthiopie ne sont parties à la convention des Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux — souvent considérée comme la meilleure expression du droit coutumier en la matière, mais qui ne lie pas formellement les deux protagonistes. La Cour internationale de justice, elle, ne peut être saisie sans le consentement des deux États, qu’aucun des deux n’accordera13.
Reste un droit coutumier aux principes nobles mais désespérément vagues. « Utilisation équitable et raisonnable », « obligation de ne pas causer de dommage significatif », « devoir de notification préalable » : ces normes sont reconnues, mais demeurent indéterminées en l’absence de seuils techniques convenus, ce qui rend toute qualification juridique éminemment contestable. Comme l’analyse la revue juridique JURIST, le différend du GERD illustre l’incapacité du droit international de l’eau à rendre ces principes opérationnels et exécutoires : il y a des règles, mais pas d’arbitre13. La seule esquisse de cadre négocié, la Déclaration de principes signée à Khartoum en 2015, a aussitôt donné lieu à des interprétations divergentes, chacun s’en réclamant.
Ce que la prochaine sécheresse révélera
Le différend tient désormais à un chiffre. L’Égypte réclame un accord contraignant garantissant un débit plancher en période de sécheresse — autour de 40 milliards de mètres cubes par an — pour sécuriser l’aval. L’Éthiopie refuse toute obligation chiffrée et fixe, afin de préserver sa marge de manœuvre dans la gestion du réservoir et la production électrique14. En décembre 2025, Le Caire a qualifié le barrage d’« illégitime et illégal » et déclaré les négociations dans une « impasse » après treize ans de pourparlers stériles10. En janvier 2026, Donald Trump s’est proposé de relancer une médiation américaine : l’Égypte l’a accueillie favorablement, l’Éthiopie n’a pas répondu officiellement15. Le bras de fer s’inscrit dans une Afrique subsaharienne en 2026 où les rivalités d’influence rendent toute médiation neutre improbable.
Le vrai test ne sera ni juridique ni diplomatique : il sera hydrologique. Tant que le Nil Bleu reste généreux, le réservoir se remplit sans priver l’aval. La première grande sécheresse prolongée, en revanche, posera la question que dix ans de négociations n’ont pas résolue : qui décide de l’eau qui descend ? Le régime de 1929 est mort ; celui d’Entebbe n’est pas encore appliqué sur le terrain. Entre les deux, le fleuve coule sans loi commune — et c’est précisément ce vide que la prochaine année sèche viendra mesurer.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Que prévoyaient les traités de 1929 et 1959 sur le Nil ?
Conclu entre la Grande-Bretagne, puissance coloniale, et l'Égypte, le traité de 1929 réservait à celle-ci 48 milliards de m³ par an et un droit de veto sur les ouvrages en amont. L'accord de 1959, signé avec le Soudan, portait la part égyptienne à 55,5 milliards et celle de Khartoum à 18,5, sans rien laisser aux autres riverains.
Qu'est-ce que l'Accord-cadre d'Entebbe ?
Négocié par les pays riverains du Nil, l'Accord-cadre de coopération, dit d'Entebbe, est entré en vigueur le 13 octobre 2024 après six ratifications. Il substitue aux quotas coloniaux le principe d'« utilisation équitable et raisonnable » et institue une Commission du bassin du Nil. L'Égypte et le Soudan le rejettent.
Le grand barrage de la Renaissance menace-t-il vraiment l'Égypte ?
Le GERD est un ouvrage hydroélectrique : il ne consomme pas l'eau, il la stocke pour produire de l'électricité. Le risque pour l'aval tient au rythme du remplissage et à la gestion des lâchers, surtout en période de sécheresse. Sans accord contraignant fixant un débit minimal, Le Caire redoute des déficits durant les années sèches.
Une juridiction internationale peut-elle trancher le différend du Nil ?
Aucune ne s'impose. Ni l'Égypte ni l'Éthiopie ne sont parties à la convention de 1997 sur les cours d'eau, et la Cour internationale de justice ne peut être saisie sans l'accord des deux États. Les principes coutumiers — utilisation équitable, absence de dommage significatif — restent flous faute de seuils chiffrés convenus.
Sources
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« Agreements that favour Egypt’s rights to Nile waters are an anachronism », The Conversation, 2018 ; « The long shadow of the 1959 Nile Waters Agreement », Water Policy, IWA Publishing, 2024. https://theconversation.com/agreements-that-favour-egypts-rights-to-nile-waters-are-an-anachronism-103353 ↩ ↩2
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« Colonial-era treaties are to blame for the unresolved dispute over Ethiopia’s dam », The Conversation, 2020. https://theconversation.com/colonial-era-treaties-are-to-blame-for-the-unresolved-dispute-over-ethiopias-dam-133538 ↩
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« Finally! the Nile Basin Cooperative Framework Agreement Enters into Force », International Water Law Project Blog, 15 juillet 2024 ; « Announcement of the Entry into force of the CFA on 13 October 2024 », Nile Basin Initiative, octobre 2024. https://www.internationalwaterlaw.org/blog/2024/07/15/finally-the-nile-basin-cooperative-framework-agreement-enters-into-force/ ↩
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« Entry into Force of the Nile Basin Cooperative Framework Agreement: Challenges and Prospects », EJIL: Talk!, 2024 ; « Nile River pact enters into force despite Egypt objections », The New Arab, 2024. https://www.ejiltalk.org/entry-into-force-of-the-nile-basin-cooperative-framework-agreement-challenges-and-prospects/ ↩ ↩2
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« Breaking Past, Building Future: GERD inauguration shatters myth of ‘historical rights’ on Nile », Addis Standard, septembre 2025. https://addisstandard.com/breaking-past-building-future-gerd-inauguration-shatters-myth-of-historical-rights-on-nile/ ↩
-
« End of Colonial Roots », ENA English (agence de presse d’État éthiopienne), 2025. https://www.ena.et/web/eng/w/eng_7328765 ↩
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« Egypt faces water scarcity challenges, relies on Nile for 98% of water resources – Min. », State Information Service (organe gouvernemental égyptien), 2025. https://sis.gov.eg/en/media-center/news/egypt-faces-water-scarcity-challenges-relies-on-nile-for-98-of-water-resources-min/ ↩
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« Egypt’s per capita water drops to under half of UN threshold: FM to Special Rapporteur », Ahram Online, 2025 ; « Egypt has a water problem—and no, it’s not only the GERD », Atlantic Council, 2024. https://english.ahram.org.eg/NewsContent/1/1234/561994/Egypt/Foreign-Affairs/Egypt%E2%80%99s-per-capita-water-drops-to-under-half-of-UN.aspx ↩
-
« Ethiopia inaugurates GERD dam amid downstream tensions with Egypt, Sudan », Al Jazeera, 9 septembre 2025 ; « Ethiopia Inaugurates Grand Renaissance Dam, Egypt protests to UN Security Council », The Water Diplomat, septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/9/ethiopia-inaugurates-gerd-dam-amid-downstream-tensions-with-egypt-sudan ↩
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« Egypt sends letter to UN Security Council over Ethiopia’s unilateral GERD operation », Ahram Online, 9 septembre 2025 ; « Egypt says GERD negotiations failed, will defend Nile water if threatened », Daily News Egypt, décembre 2025. https://english.ahram.org.eg/NewsContent/1/1234/552703/Egypt/Foreign-Affairs/UPDATED-Egypt-sends-letter-to-UN-Security-Council-.aspx ↩ ↩2
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« GERD Completion Marks African Self-reliance, Regional Dev’t: Foreign Affairs Ministry », ENA English (agence d’État éthiopienne), 2025 ; « Ethiopia inaugurates GERD dam amid downstream tensions with Egypt, Sudan », Al Jazeera, 9 septembre 2025. https://www.ena.et/web/eng/w/eng_7219736 ↩
-
« Foreign Minister Defends GERD In Letter To UN Security Council, Slams Egypt’s “Colonial Mindset” », The Reporter Ethiopia, 2025 ; « Grand Ethiopian Renaissance Dam: The New Commanding Heights in the Horn of Africa », Institute of Foreign Affairs (Éthiopie), 26 août 2025. https://www.thereporterethiopia.com/47104/ ↩
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« Ethiopia, Egypt, and the Nile: Why International Water Law Is Failing the GERD Dispute », JURIST, avril 2026 ; « Structural Obstacles in Nile Basin Negotiations », Horn Review, 13 mars 2026. https://www.jurist.org/commentary/2026/04/ethiopia-egypt-and-the-nile-why-international-water-law-is-failing-the-gerd-dispute/ ↩ ↩2
-
« The GERD Dispute: Lessons for Water Governance and the Future of the Nile Basin », Foreign Policy Research Institute, octobre 2025. https://www.fpri.org/article/2025/10/the-gerd-dispute-lessons-for-water-governance-and-the-future-of-the-nile-basin/ ↩
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« Trump offers to restart U.S. mediation in Nile water dispute between Egypt and Ethiopia », Daily News Egypt, 16 janvier 2026 ; « Will Trump’s Mediation Finally Resolve The Egypt-Ethiopia Dam Dispute? », MEES, 30 janvier 2026. https://www.dailynewsegypt.com/2026/01/16/trump-offers-to-restart-u-s-mediation-in-nile-water-dispute-between-egypt-and-ethiopia/ ↩
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