Terres rares en Inde : la course pour briser le monopole chinois
Plan de 815 millions de dollars sur les aimants, Mission des minéraux critiques : en 2025-2026, l'Inde tente de bâtir une filière terres rares souveraine.

À retenir
- La Chine contrôle environ 90 % du raffinage mondial de terres rares ; l'Inde veut sortir de cette dépendance.
- Le 26 novembre 2025, New Delhi a approuvé un plan de 7 280 crores de roupies (≈ 815 M$) pour produire ses propres aimants.
- La Mission nationale des minéraux critiques, dotée de 16 300 crores, couvre toute la chaîne, de l'exploration au recyclage.
- L'Inde recèle environ 7,23 millions de tonnes d'oxydes de terres rares, surtout dans la monazite côtière.
En avril 2025, Pékin impose de nouvelles restrictions à l’exportation de plusieurs terres rares. Aussitôt, des chaînes de montage automobiles vacillent dans le monde entier. Pour l’Inde, le signal est limpide : sans aimants, pas de véhicules électriques, pas d’éoliennes, pas de missiles guidés. Quelques mois plus tard, New Delhi débloque des centaines de millions de dollars pour fabriquer ses propres aimants. La course pour desserrer l’étau chinois est lancée.
Une dépendance qui vire au risque stratégique
Le constat est sans appel. La Chine contrôle environ 70 % de l’extraction mondiale de terres rares et près de 90 % de la capacité de raffinage1. Sur le segment des aimants permanents frittés, sa part a grimpé à 94 %, contre environ 50 % il y a vingt ans1. Pour l’Inde, l’exposition est brutale : entre 2022 et 2025, la Chine a fourni 60 à 80 % en valeur, et 85 à 90 % en volume, des aimants permanents importés2.
Or ces matériaux sont partout. Le néodyme entre dans les aimants des moteurs électriques ; d’autres terres rares équipent radars, écrans et systèmes de guidage. Une coupure d’approvisionnement freinerait à la fois la transition énergétique et la modernisation militaire du pays — un enjeu directement lié au développement des systèmes de défense antimissile de l’Inde, gourmands en composants high-tech. D’où l’urgence ressentie à New Delhi de bâtir une filière nationale.
La leçon de 2025 a été brutale. En restreignant ses exportations de plusieurs terres rares, Pékin a démontré sa capacité à transformer un avantage industriel en arme géopolitique. Pour des dizaines de pays, dont l’Inde, le réveil a été rude : aucune politique industrielle de pointe n’est viable si elle dépend d’un fournisseur unique susceptible de fermer le robinet du jour au lendemain. La quête d’autonomie sur les terres rares est ainsi devenue, en quelques mois, un impératif de sécurité nationale autant qu’un dossier économique.
Le plan aimants : 815 millions de dollars pour exister
La réponse la plus concrète est tombée le 26 novembre 2025. Le gouvernement a approuvé un programme de 7 280 crores de roupies — environ 815 millions de dollars — pour développer 6 000 tonnes par an de capacité intégrée d’aimants permanents, de l’oxyde de terre rare jusqu’au produit fini3. Notifié le 15 décembre 2025, le dispositif vise des aimants NdFeB frittés et sera réparti entre cinq bénéficiaires sélectionnés par appel d’offres mondial4.
Le montage financier mêle incitation liée aux ventes et subvention au capital, étalées sur sept ans, avec une période d’amorçage de deux ans pour bâtir les usines4. Chaque candidat pourra postuler pour 600 à 1 200 tonnes annuelles4. L’ambition affichée : tripler la capacité indienne d’aimants d’ici 2030 et réduire les importations5. Comparé au quasi-monopole chinois, l’objectif reste modeste en volume, mais il s’agit d’abord de créer une base industrielle là où il n’y avait presque rien.
La Mission des minéraux critiques, colonne vertébrale
Le plan aimants s’inscrit dans un cadre plus large : la Mission nationale des minéraux critiques (NCMM). Annoncée au budget 2024-25 et approuvée par le cabinet début 2025, elle court de l’exercice 2024-25 à 2030-31, avec une dotation de 16 300 crores de roupies et des investissements attendus de 18 000 crores5. Son périmètre embrasse toute la chaîne de valeur : exploration, extraction, enrichissement, traitement et recyclage, pour les terres rares comme pour le lithium, le cobalt et le nickel5.
Au cœur du dispositif, l’entreprise publique IREL reste le principal producteur indien. Elle fabrique du chlorure de terres rares mixtes et des oxydes de haute pureté, qu’elle exporte vers les États-Unis, l’Europe et le Japon, pour une capacité de traitement d’environ 10 000 à 11 200 tonnes par an1. Cette montée en compétence rejoint la logique de la position stratégique de l’Inde dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, où le pays cherche à devenir une alternative crédible.
La mission ne mise pas seulement sur l’extraction. Le recyclage en constitue un volet décisif : récupérer les terres rares contenues dans les déchets électroniques permettrait de créer une source d’approvisionnement « urbaine », moins tributaire des mines et plus respectueuse de l’environnement6. Pour un pays qui produit d’énormes quantités de déchets électroniques, cette piste conjugue souveraineté minérale et économie circulaire. Encore faut-il bâtir les filières de collecte et les technologies de séparation nécessaires — un chantier de long terme, mais prometteur.
Des réserves réelles, des obstacles tenaces
L’Inde n’est pas démunie en gisements. La direction des minéraux atomiques estime à 7,23 millions de tonnes les oxydes de terres rares contenus dans 13,15 millions de tonnes de monazite, réparties dans les zones côtières, intérieures et alluviales de l’Andhra Pradesh, du Gujarat, du Kerala, de l’Odisha, du Tamil Nadu et d’autres États, auxquels s’ajoutent 1,29 million de tonnes dans des roches dures du Gujarat et du Rajasthan2.
Mais posséder le minerai ne suffit pas. La monazite indienne est associée au thorium, radioactif, ce qui complique son traitement. Le raffinage et la séparation des terres rares exigent des technologies pointues, longtemps tenues secrètes par la Chine. À cela s’ajoute la question environnementale : l’extraction et le traitement de ces minerais peuvent contaminer sols et nappes phréatiques si les précautions ne sont pas prises. L’Inde devra concilier ambition industrielle et protection de ses écosystèmes, par une réglementation stricte et des pratiques durables — un équilibre que peu de producteurs ont su tenir.
Pour combler ce retard, l’Inde multiplie les partenariats — avec le Japon, les États-Unis et l’Australie, notamment dans le cadre du Quad, comme l’illustre la coopération stratégique Inde-Australie. L’alliance stratégique entre l’Inde et la France et le rapprochement avec le Brésil ouvrent d’autres pistes d’approvisionnement et de savoir-faire. Réussir cette filière, c’est aussi se donner les moyens d’une diplomatie nouvelle : en devenant un fournisseur alternatif, l’Inde gagnerait un poids inédit auprès des pays cherchant à se libérer de la tutelle chinoise.
Un sprint qui prendra des années
L’Inde a posé les bons jalons : un cadre stratégique, de l’argent public et des réserves identifiées. Mais bâtir une filière terres rares de bout en bout — exploration, raffinage, aimants — est l’affaire d’une décennie, pas d’un budget. Le défi technologique reste immense, et l’avance chinoise, écrasante. Le signal à surveiller : l’issue de l’appel d’offres mondial pour les cinq usines d’aimants et la mise en service des premières lignes vers 2027-2028. Si l’Inde tient ce calendrier, elle pourra prétendre, à terme, au statut d’alternative partielle à la Chine — un atout autant industriel que géopolitique.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'Inde veut-elle développer ses terres rares ?
Parce que la Chine contrôle environ 70 % de l'extraction et 90 % du raffinage mondial, et 85 à 90 % des aimants importés par l'Inde en proviennent. Cette dépendance expose New Delhi aux restrictions chinoises et fragilise des secteurs clés comme les véhicules électriques, l'éolien et la défense.
Quel est le plan indien pour les aimants permanents ?
Le 26 novembre 2025, le gouvernement a approuvé un programme de 7 280 crores de roupies (environ 815 millions de dollars) pour créer 6 000 tonnes par an de capacité intégrée d'aimants NdFeB frittés. Cinq bénéficiaires seront sélectionnés par appel d'offres mondial.
L'Inde dispose-t-elle de réserves de terres rares ?
Oui. La direction des minéraux atomiques estime à 7,23 millions de tonnes les oxydes de terres rares contenus dans 13,15 millions de tonnes de monazite, réparties sur les zones côtières et fluviales de plusieurs États. Mais extraire et raffiner ces ressources reste techniquement complexe et coûteux.
Qu'est-ce que la Mission nationale des minéraux critiques ?
Annoncée au budget 2024-25 et approuvée début 2025, elle est dotée de 16 300 crores de roupies sur la période 2024-2031. Elle couvre toute la chaîne de valeur — exploration, extraction, traitement et recyclage — pour les terres rares mais aussi le lithium, le cobalt et le nickel.
Sources
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« Strengthening the Rare Earth Sector in India », Drishti IAS, 2025. https://www.drishtiias.com/daily-updates/daily-news-editorials/strengthening-the-rare-earth-sector-in-india ↩ ↩2 ↩3
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« India ups the ante on the rare earth value chain », S&P Global Mobility, mars 2026. https://www.spglobal.com/automotive-insights/en/blogs/2026/03/india-ups-the-ante-on-the-rare-earth-value-chain ↩ ↩2
-
« India Approves $815 Million Rare Earth Plan to Boost Output », Bloomberg, 26 novembre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-11-26/india-approves-815-million-rare-earth-plan-to-spur-local-output ↩
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« Govt. Approves INR 7,280 Crore Scheme to Promote Sintered Rare Earth Magnet Manufacturing », Energetica India, 2025. https://www.energetica-india.net/news/govt-approves-inr-7280-crore-scheme-to-promote-sintered-rare-earth-magnet-manufacturing ↩ ↩2 ↩3
-
« India’s Strategic Shift: Reducing Reliance on China for Rare Earth Elements », Open The Magazine, 2025. https://openthemagazine.com/business/indias-strategic-shift-reducing-reliance-on-china-for-rare-earth-elements ↩ ↩2 ↩3
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« How India aims to secure rare earth supply through e-waste », D+C – Development + Cooperation, 2025. https://www.dandc.eu/en/article/india-e-waste-recycling-rare-earths ↩
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