Chaînes d'approvisionnement : l'Inde, l'autre atelier du monde
L'Inde a dépassé la Chine sur les smartphones exportés vers les États-Unis en 2025. Mais les droits de douane de Trump rappellent la fragilité de son ascension.

À retenir
- En 2025, l'Inde a dépassé la Chine comme premier exportateur de smartphones vers les États-Unis (44 % des importations au 2e trimestre).
- Apple a assemblé pour 22 milliards de dollars d'iPhone en Inde sur l'année close en mars 2025, soit 25 % de sa production mondiale.
- Le programme d'incitations PLI a attiré environ 1,76 lakh crore de roupies d'investissements réalisés à mars 2025.
- Mais les droits de douane américains, montés à 50 % en 2025, ont menacé un moteur d'exportation de 434 milliards de dollars.
- Un accord commercial de février 2026 a ramené le droit de douane réciproque de 25 % à 18 %, sans dissiper toutes les incertitudes.
En 2025, un basculement discret mais lourd de sens s’est produit : pour la première fois, l’Inde a dépassé la Chine comme premier fournisseur de smartphones aux États-Unis, captant 44 % des importations américaines au deuxième trimestre1. Le symbole est fort. Le pays que l’on disait éternel suiveur de l’atelier chinois vient de lui ravir une couronne — sur l’un des produits les plus emblématiques de la mondialisation.
L’effet iPhone, vitrine d’une montée en puissance
Aucun exemple n’illustre mieux ce virage qu’Apple. Sur l’année close en mars 2025, la firme a assemblé pour 22 milliards de dollars d’iPhone en Inde, soit une hausse de près de 60 % en un an1. Mieux : en 2025, environ 25 % des iPhone produits dans le monde sortaient d’usines indiennes, contre moins de 1 % en 20172. Entre janvier et mai 2025, les exportations d’iPhone depuis l’Inde ont atteint 9,35 milliards de dollars, plus du triple de la même période en 20241.
Derrière ces chiffres, des acteurs précis. Foxconn, principal assembleur d’Apple, a engagé 1,5 milliard de dollars dans une usine de modules d’affichage près de Chennai, tandis que Tata Electronics, après le rachat de l’usine Wistron au Karnataka, produit désormais 35 % des iPhone indiens2. C’est l’aboutissement de la stratégie « China Plus One » : diversifier sans tout déménager. L’Inde reste, pour l’heure, un complément et non un substitut — l’essentiel des opérations s’y limite à l’assemblage final, à partir de composants souvent encore chinois2.
Make in India : le pari des incitations
Cette accélération ne doit rien au hasard. Elle découle d’une politique industrielle assumée, dont le pivot est le programme d’incitations liées à la production, le PLI. À mars 2025, le dispositif avait attiré environ 1,76 lakh crore de roupies d’investissements réalisés, à travers 806 candidatures approuvées dans 14 secteurs stratégiques3.
L’électronique en est la réussite phare. La production de téléphones mobiles a grimpé d’environ 146 %, passant de 2,13 à 5,25 trillions de roupies entre les exercices 2020-2021 et 2024-20253. Les exportations de téléphones, elles, ont été multipliées par près de huit sur la même période3. New Delhi pousse maintenant plus loin, vers les composants : un nouveau volet du PLI, doté de 22 919 crores de roupies, cible sous-ensembles, circuits imprimés et composants passifs, avec 91 600 emplois directs attendus3. L’objectif est clair : ne plus être seulement l’assembleur, mais le fabricant.
Le chantier le plus stratégique reste celui des semi-conducteurs, talon d’Achille de toute industrie électronique. L’Inde compte déjà six projets approuvés à divers stades d’exécution, et le cabinet a validé quatre nouvelles unités de fabrication en Odisha, au Pendjab et en Andhra Pradesh, dotées de 4 600 crores de roupies au titre de la Mission semi-conducteurs4. L’enjeu : produire sur le sol national les puces qui, aujourd’hui encore, viennent d’ailleurs. Cette ambition rejoint l’essor du développement stratégique des terres rares en Inde, maillon critique de toute chaîne électronique.
Le réveil douanier : la facture Trump
Mais 2025 a aussi rappelé la fragilité de cet édifice. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est traduit par une escalade tarifaire brutale. À l’été, les droits de douane américains sur la plupart des exportations indiennes ont atteint 50 % : 10 % de base, 25 % de droit de douane « réciproque » en avril, puis 25 % supplémentaires fin août5. Un niveau supérieur à celui infligé à la Chine (30 %) ou au Vietnam (20 %), plaçant l’Inde — avec le Brésil — parmi les partenaires les plus durement frappés5.
Le paradoxe est cruel. Ces droits de douane, plus élevés que ceux visant l’Asie du Sud-Est, ont entravé la capacité de l’Inde à absorber les capacités industrielles quittant la Chine — et donc la stratégie de friend-shoring que Washington promeut par ailleurs6. Or les enjeux sont colossaux : c’est tout un moteur d’exportation de 434 milliards de dollars, dont 87 milliards vers les États-Unis, qui se trouvait exposé, avec une perte estimée à 4-5 milliards pour les seules exportations d’ingénierie5. La diplomatie économique a fini par jouer : un accord-cadre annoncé en février 2026 a ramené le droit de douane réciproque de 25 % à 18 %6. Un soulagement, qui n’efface pas le signal envoyé : la dépendance au marché américain est une arme à double tranchant, y compris dans une relation aussi étroite que le partenariat stratégique Inde–États-Unis.
Friend-shoring : l’Inde au cœur des alliances
Au-delà des soubresauts, la tendance de fond reste favorable à New Delhi. La logique de friend-shoring — relocaliser vers des partenaires de confiance — fait de l’Inde une destination naturelle. Le pays s’y emploie via le Quad, qui le réunit aux États-Unis, au Japon et à l’Australie, et où la coopération économique prolonge la sécurité régionale. Cette dynamique structure aussi bien la coopération stratégique Inde–Australie que l’approfondissement des relations entre l’Inde et le Japon, partenaires clés dans la technologie et l’automobile.
Les faits, du reste, confirment un mouvement réel : en 2025, les échanges de la Chine avec l’Inde ont tout de même progressé de 19,4 %, et ceux avec le Vietnam de 23 %, signe que la diversification se fait avec, et non sans, l’usine chinoise6. L’Inde ne coupe pas les ponts ; elle s’insère dans une recomposition. Sa position géographique, au carrefour de l’océan Indien, lui donne par ailleurs un atout logistique majeur, comme le souligne sa position stratégique dans l’océan Indien — un espace par lequel transite une part décisive du commerce mondial d’hydrocarbures et de conteneurs.
Un atout à consolider
L’Inde a prouvé en 2025 qu’elle pouvait jouer dans la cour des grands ateliers. Au-delà de l’électronique, elle reste un pilier discret mais essentiel de la santé mondiale, fournissant une part majeure des médicaments génériques de la planète. Mais sa montée reste tributaire de variables qu’elle ne maîtrise pas toutes : l’humeur tarifaire de Washington, la profondeur de ses propres chaînes de composants, la lourdeur administrative et la qualité de ses infrastructures, qui restent en deçà des standards chinois. Le vrai test des prochaines années sera de passer du statut d’assembleur à celui de fabricant intégré, capable de produire les puces et les composants, pas seulement de visser les boîtiers. Le signal à surveiller : la part de valeur réellement créée en Inde sur chaque appareil exporté. C’est là, plus que dans les volumes, que se mesurera la solidité de son nouvel atelier.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
L'Inde peut-elle remplacer la Chine dans les chaînes d'approvisionnement ?
Pas en bloc, mais elle s'impose comme alternative crédible. En 2025, l'Inde a dépassé la Chine comme premier exportateur de smartphones vers les États-Unis. Elle reste toutefois un complément stratégique, cantonné pour l'essentiel à l'assemblage final, et dépend encore largement de composants importés de Chine.
Pourquoi Apple fabrique-t-il autant d'iPhone en Inde ?
Dans le cadre de sa stratégie « China Plus One », Apple diversifie sa production vers l'Inde, le Vietnam et le Mexique pour réduire les risques liés à sa dépendance chinoise. En 2025, environ 25 % des iPhone mondiaux étaient assemblés en Inde, contre moins de 1 % en 2017, portés par Foxconn et Tata Electronics.
Qu'est-ce que le programme PLI indien ?
Le Production Linked Incentive est un dispositif d'incitations financières liées à la production, lancé pour attirer la fabrication locale. À mars 2025, il avait drainé environ 1,76 lakh crore de roupies d'investissements réalisés, dopant notamment l'électronique : la production de téléphones mobiles a bondi d'environ 146 % en quatre ans.
Quel est l'impact des droits de douane américains ?
À l'été 2025, les droits de douane américains sur l'Inde ont atteint 50 %, parmi les plus élevés imposés à un grand partenaire. Ils menaçaient un moteur d'exportation de 434 milliards de dollars. Un accord de février 2026 a ramené le droit de douane réciproque de 25 % à 18 %, atténuant le choc sans tout résoudre.
Qu'est-ce que le friend-shoring pour l'Inde ?
Le friend-shoring consiste à relocaliser les chaînes d'approvisionnement vers des pays alliés. L'Inde en est une cible privilégiée, via le Quad avec les États-Unis, le Japon et l'Australie. Mais des droits de douane américains plus élevés que ceux frappant l'Asie du Sud-Est ont paradoxalement freiné cette logique en 2025.
Sources
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SCW Magazine, « Apple’s supply shift to India speeds up to 44%, surpassing China for the first time », SCW Magazine, 2025. https://scw-mag.com/news/apples-supply-shift-to-india-speeds-up-to-44-surpassing-china-for-the-first-time/ ↩ ↩2 ↩3
-
TechBuzz, « Apple hits 25% India iPhone production as China risks mount », TechBuzz, 2025. https://www.techbuzz.ai/articles/apple-hits-25-india-iphone-production-as-china-risks-mount ↩ ↩2 ↩3
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India Briefing, « India’s PLI Schemes Bring in US$21 Billion in Investment in 2025 », India Briefing, 2025. https://www.india-briefing.com/news/indias-pli-schemes-bring-in-us21-billion-in-investment-in-2025-38796.html/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Invest India, « Electronics Component Manufacturing Scheme & Semiconductor Mission for making India self-reliant in the electronics supply chain », Invest India, 2025. https://www.investindia.gov.in/team-india-blogs/electronics-component-manufacturing-scheme-semiconductor-mission-making-india-self ↩
-
Easyship, « Trump Tariff on India 2025: 50% U.S. Duties & Impact on Trade », Easyship, 2025. https://www.easyship.com/blog/trump-tariff-india ↩ ↩2 ↩3
-
Council on Foreign Relations, « Trump’s Tariffs on India Could Unravel Decades of Strategic Partnership », CFR, 2025. https://www.cfr.org/article/trumps-tariffs-india-could-unravel-decades-strategic-partnership ↩ ↩2 ↩3
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